14-18Hebdo

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Ceux de 14 (Maurice Genevoix) - Livre I - Sous Verdun (1/4)

 

A la mémoire de mon ami ROBERT PORCHON, tué aux Eparges le 20 février 1915.

Le 2 août 1914, Maurice Genevoix, brillant normalien qui n’a pas 24 ans, rejoint le 106ème régiment d’infanterie comme sous-lieutenant… Prodigieux livre, tout à la fois bouleversant face au grand carnage mais également plein d’humour face au grand brassage d’individus qui n’auraient jamais dû se rencontrer. « A mes camarades du 106 - En fidélité - A la mémoire des morts et au passé des survivants. »

Marie Favre : Choix de lecture  27/09/2014

Qu’importe demain, puisque ce soir la vie est bonne !

 

Prise de contact

Jeudi, 27 août.

La promenade dans la boue recommence. Ne faut-il pas, puisque nous sommes cette nuit dans un village encore habité, en profiter pour coucher dans un lit ? J’arrive à me glisser entre deux toiles rugueuses, à côté d’un bonhomme d’une cinquantaine d’années, qui transpire dur et qui sent fort. Je dors quand même à poings fermés.

Les Allemands passent la Meuse

Vendredi, 28 août.

Jusqu’au soir, on creuse avec entrain. Pendant plusieurs heures, nous avons entendu un grondement grave et continu : canonnade violente mais lointaine. Déjeuner sur le bord de la route ; nous déchiquetons des doigts et des dents une volaille carbonisée, en buvant du vin épais à même le goulot des bidons. Je couche, comme la veille, avec mon bonhomme ; mais cette nuit-là, j’entends des borborygmes, et je suis réveillé à chaque volte de son gros corps.

Dimanche, 30 août.

Cantonnement d’alerte comme la veille, et dernière nuit avec le gros homme. Hélas !

Lundi, 31 août.

Nous repartons pour les bois de Septsarges. La journée débute comme celle de la veille. Grillon, coiffeur patenté, me rase ; sensation qui déjà me semble étrange : deux sacs sous les fesses, un arbre dans le dos. Je le paie avec du tabac « fin » ; il m’embrasserait. La sieste recommence, rampante avec l’ombre…

… C’est là que je passe la nuit. Les branches dont le sol est jonché m’entrent dans les flancs. Mon équipement ne se tasse pas, et mon sac, sous ma tête, me semble dur. Je n’ai pas encore l’habitude.

Mercredi, 2 septembre.

A la jumelle, je vois sur un chemin deux blessés qui se traînent, deux Français. Un des uhlans les a aperçus. Il a mis pied à terre, s’avance vers eux. Je suis la scène de toute mon attention. Le voici qui les aborde, qui leur parle ; et tous les trois se mettent en marche vers un gros buisson voisin de la route, l’Allemand entre les deux Français, les soutenant, les exhortant sans doute de la voix. Et là, précautionneusement, le grand cavalier gris aide les nôtres à s’étendre. Il est courbé vers eux, il ne se relève pas ; je suis certain qu’il les panse.

Retraite

Jeudi, 3 septembre.

Un couple de vieux, pitoyables : l’homme a sur le dos une hotte énorme, pleine à crever ; la femme porte au bout de chaque bras une grande corbeille d’osier que recouvre une serviette ; ils vont vite, les yeux pleins de détresse et d’épouvante, et se retournent, se retournent encore, vers leur maison qu’ils n’auraient pas voulu quitter, et qui n’est plus maintenant, peut-être, qu’un tas de décombres fumants.

Vendredi, 4 septembre.

Bien entendu, les « tinettes » se font jour, diverses et baroques. Celle-ci triomphe : nous allons à Paris pour y maintenir l’ordre.

Les jours de la Marne

Mercredi, 9 septembre.

Pas de sommeil. J’ai toujours dans les oreilles la stridence des éclats d’obus coupant l’air, et dans les narines l’odeur âcre et suffocante des explosifs. Il n’est pas minuit que je reçois l’ordre de départ. J’émerge des bottes d’avoine et de seigle sous lesquelles je m’étais enfoui. Des barbes d’épis se sont glissées par nos cols et nos manches et nous piquent la peau, un peu partout…

… Il y a des cadavres autour de nous, partout. Un surtout, épouvantable, duquel j’ai peine à détacher mes yeux : il est couché près d’un trou d’obus. La tête est décollée du tronc, et par une plaie énorme qui bée au ventre, les entrailles ont glissé à terre ; elles sont noires. Près de lui, un sergent serre encore dans sa main la crosse de son fusil ; le canon, le mécanisme doivent avoir sauté au loin. L’homme a les deux jambes allongées, et pourtant un de ses pieds dépasse l’autre : la jambe est broyée. Tant d’autres ! Il faut continuer à les voir, à respirer cet air fétide, jusqu’à la nuit…

… Encore une allumette : il y a quelques pièces d’argent, quelques sous dans ce porte-monnaie, et puis un bout de papier sale et froissé. Un reste de lueur. Je lis : « Gonin Charles, employé de chemin de fer. Classe 1904 ; Soissons. » L’allumette s’éteint.

Jeudi, 10 septembre.

Je suis entouré de Boches ; il est impossible que j’échappe, isolé ainsi de tous les nôtres. Pourtant, je serre dans ma main la crosse de mon revolver : nous verrons bien. J’ai buté dans quelque chose de mou et de résistant qui m’a fait piquer du nez ; peu s’en est fallu que je ne me sois aplati dans la boue. C’est un cadavre allemand. Le casque du mort a roulé près de lui. Et voici qu’une idée brusquement me traverse : je prends ce casque, le mets sur ma tête, en me passant la jugulaire sous le menton parce que la coiffure est trop petite pour moi et tomberait…

… L’autre passe de mains en mains, dévisagé, palpé comme un phénomène : nous n’avions pas fait encore de prisonniers. Mes hommes sont curieux et goguenards. Ils écoutent, avec un air d’enfants sages, la conversation entre l’Allemand et moi. Et ils s’amusent, point méchamment, à lui faire rentrer le cou dans les épaules en levant brusquement la main sur lui. Chaque fois, ce sont les mêmes rires bruyants et jeunes…

… Je salue le colonel et me présente. Je dis : « Sous-lieutenant de réserve. » Il sourit et, regardant une flaque dont une balle vient de faire gicler l’eau boueuse : « Réserve, active ; est-ce que les balles distinguent ? »…

… Je cours, pendant que les balles sifflent à mes oreilles et font jaillir la boue autour de mes jambes. A cette minute encore, je me sens soulevé, jeté en avant par une force qui n’est plus en moi : il faut trouver le commandant de la brigade, lui parler, provoquer l’ordre nécessaire. Je ne mesure pas le poids de ma responsabilité ; mais je la sens lourde, et l’ardente volonté de réussir me possède tout entier…

… La descente, bride abattue. Quelques chutes lourdes, à plat ventre dans la boue. Puis un talus, que je dégringole sur les fesses. En bas je crève une haie, et vais tomber, meurtri, au milieu de fantassins qui attendent là, debout, appuyés sur leurs fusils : des chasseurs à pied encore. Eux aussi se déploient, puis grimpent le talus et marchent droit à la fusillade…

… J’arrive au milieu d’artilleurs littéralement soulevés de joie. Ils manœuvrent avec une vitesse, une précision, un entrain qui me frappent. A peine le temps d’apercevoir le petit obus que prolonge la douille de cuivre. Ça file devant les yeux comme une mince ligne rouge et jaune, qui tout de suite s’évanouit dans la culasse encore fumante du dernier départ. Et, la seconde d’après, le canon lance son paquet de mitraille avec un coup de gueule impérieux, dans la gloire de la flamme qui jaillit, de la fumée qui flotte comme un panache…

… Ces Boches étaient du 13e corps d’armée, la plupart wurtembergeois. On les avait soûlés d’alcool et d’éther ; les prisonniers l’ont avoué. Ils s’attendaient à être fusillés : leurs chefs avaient osé, pour raidir encore leur courage, leur affirmer cette vilenie. Beaucoup avaient dans leurs sacs des pastilles incendiaires ; plusieurs de mes hommes m’ont affirmé en avoir vu qui prenaient feu de la tête aux pieds lorsqu’une balle les atteignait, et continuaient à flamber comme des torches…

… De compagnie à compagnie, les hommes se reconnaissent, s’interpellent, se félicitent avec de grands rires d’en avoir « réchappé ». Assis derrière les faisceaux, fangeux, harassés, ils mangent, ce qu’ils peuvent. Ceux qui ont su garder, au fond de leur sac, une boîte de singe sont rois. D’autres rôdent à leur abord, torturés d’une convoitise qui allume leurs yeux, malades du désir de quémander, et n’osant pas. Privilégiés aussi ceux qui ont pu trouver au fond des sacs allemands les réserves de petits biscuits carrés, friables et vaguement sucrés. Beaucoup s’égaillent dans les champs, reviennent avec des carottes, des raves terreuses qu’ils viennent d’arracher. Ils les pèlent avec leurs couteaux de poche, et mordent à même à coups de dents voraces.

Nuit glaciale et morose. Je glisse continuellement sur le terrain en pente. Les cailloux sur lesquels je suis couché font mal comme autant de blessures. Un souci me hante : celui de mon bidon, perdu par un homme qui devait me le rapporter plein d’eau, et que je n’ai plus revu. Je regrette d’avoir persécuté Porchon parce qu’il a laissé son sabre dans la paille de sa tranchée, à la Vauxmarie, alors que j’ai sauvé le mien. J’ai mon sabre, j’ai mon képi, j’ai mon sac. Mais je n’ai plus mon bidon. Je pense, en m’endormant, aux quelques gouttes d’eau tiédie que j’ai bues le soir de Sommaisne, et qui ont coulé comme un baume le long de mon gosier aride ; je pense à la gorgée d’eau-de-vie avalée le matin même, et qui a fouaillé ma force déclinante... Plus de bidon ! C’est un malheur.

Vendredi, 11 septembre.

Et voilà que bientôt fument au bord du chemin les foyers des cuisines. Nous mangerons ce soir de la viande cuite, des pommes de terre chaudes. Nous aurons de la paille pour dormir, un toit pour nous abriter de la pluie et du vent. Qu’importe demain, puisque ce soir la vie est bonne !

Samedi, 12 septembre.

Sommeil opaque, sans un rêve. Je m’éveille dans la position que j’avais hier au moment où j’ai sombré, d’un seul coup. La paille m’enveloppe d’une bonne tiédeur, un peu moite parce que l’eau qui imbibait mes vêtements s’est évaporée pendant la nuit. Je vois au-dessus de moi les poutres énormes de la charpente, à quoi pendent des toiles d’araignée poussiéreuses ; et j’ai une stupeur à découvrir cette toiture amie, au lieu des feuilles ou du plein ciel accoutumés. La pluie frappe les tuiles avec un bruit menu. Je l’aime ainsi, et je jouis plus intensément, à constater son opiniâtreté, d’avoir dormi, d’avoir eu chaud malgré elle…

… Pendant une éclaircie, Porchon m’apparaît, soudain dressé ; il tient à la main un couvercle de bouthéon, dans lequel il y a quelque chose qui fume. Il me le tend avec un sourire un peu fat, et dit : « Fine compagnie, la nôtre ! Tout le stock pour nous ! Hume ça, mon vieux, et emplis tes narines avant d’avaler. » Stupeur : ce qu’il y a dans son couvercle, ce que je bois, c’est du cacao ! Je crois que depuis le départ du dépôt rien ne m’a donné aussi intense l’impression de la sécurité, de la paix. Est-ce qu’en guerre on déguste, au déjeuner matinal, du cacao bouillant ? Mon étonnement dure encore après que j’ai bu la dernière goutte. Je lui demande : « Où as-tu trouvé ça ? » Sans répondre, il tire de ses poches une fiole de cognac, un saucisson, deux pots de confitures de Bar-le-Duc. Ces confitures coupent l’effet qu’il préparait. Je lui. dis : « Parbleu ! C’est un épicier ambulant qui est venu de Bar. » Et comme j’évoque, tout à coup ceux que j’ai vus sur les routes de mon pays, j’ajoute au hasard, mais sur un ton d’absolue certitude : « Il avait une petite voiture avec des rideaux de toile cirée noire, et son cheval portait des grelots au collier. » Les yeux de Porchon s’écarquillent, et j’ai un sourire de suffisance à constater ainsi ma perspicacité.

Au village, le soir. Je vais d’un pas léger vers la grange où ma section cantonne. Sur la place, devant une maison que rien ne distingue des voisines, un groupe de soldats bruyants. Ils se poussent les uns les autres, tendant le cou vers un placard grand comme les deux mains qu’on vient de coller sur le mur. Je m’approche, en badaud consciencieux. Je n’éprouve d’ailleurs qu’une curiosité nonchalante. Mais, dès la première ligne, un mot m’entre dans les yeux, me donne au cœur un choc violent. Je ne vois que lui ; il n’y a que lui en moi ; mon imagination débridée en fait tout de suite quelque chose de merveilleux, d’immense, de surhumain : « Victoire ! ». Il chante à mes oreilles, ce mot, il résonne large, il éclate comme une fanfare : « Victoire ! » Des frissons courts passent sur ma peau, un enthousiasme me soulève, tellement fort que j’éprouve un malaise physique, la souffrance de sentir ma poitrine trop étroite pour l’émotion qui vit en elle. « La retraite des première, deuxième et troisième armées allemandes s’accentue devant notre gauche et notre centre. A son tour, la quatrième armée ennemie commence à se replier au nord de Vitry et de Sermaize » Alors, c’est cela ! Nous avons fait tête partout ! Nous avons accroché, mordu, blessé ! Oh ! qu’il coule ce sang boche, jusqu’à ce que toute leur force se soit en allée d’eux !...

Je comprends, à présent, je vois simple et clair. Cette retraite déprimante des premiers jours de septembre, ces étapes hébétées dans la chaleur desséchante de l’air, au long des routes poussiéreuses, elles n’étaient pas la fuite d’une armée bousculée, et qui s’avoue vaincue. Reculade, oui ; mais pas à pas, mais jusqu’ici, au terme que les chefs avaient marqué, pas plus loin ! Et je lis, à côté du bulletin de victoire, la proclamation que le généralissime avait lancée aux troupes la veille de la grande bataille : « Le moment n’est plus de regarder en arrière... Attaquer, refouler l’ennemi… » C’est cela, j’avais senti cela, et mes hommes, et nous tous à qui l’on n’avait rien dit. « Se faire tuer sur place plutôt que de reculer. »

 

A suivre…

Livre I - Sous Verdun (2/4)



10/10/2014
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