14-18Hebdo

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Ceux de 14 (Maurice Genevoix) - Livre III - La boue (2/4)

 

A mon père.

Le 2 août 1914, Maurice Genevoix, brillant normalien qui n’a pas 24 ans, rejoint le 106ème régiment d’infanterie comme sous-lieutenant… Prodigieux livre, tout à la fois bouleversant face au grand carnage mais également plein d’humour face au grand brassage d’individus qui n’auraient jamais dû se rencontrer. « A mes camarades du 106 - En fidélité - A la mémoire des morts et au passé des survivants. »

Marie Favre : choix de lecture  27/09/2014

Et qui retourne au ravin, demain ? - C’est nous. - Alleluia !

 

Guitounes

2-3 novembre.

« À lui seul, il a fait d’une fosse dangereuse un abri solide pour toute une section. Il allait aux Hures, la nuit, avec une cognée sous son bras. Il y abattait des sapins, les débitait sur place en rondins qu’il descendait sur ses épaules. Le jour il travaillait, les pieds dans l’eau : il creusait des puisards, étayait, s’escrimait tour à tour avec une égale furie, de la serpe, de la hache, de la pioche. Il a rôdé dans les maisons démolies, raflant des planches, des douves de futailles avec lesquelles il boisait la terre molle, des carreaux de brique et des tuiles qu’il glissait sous les pieux d’étai : « C’est des s’melles, cha, min lieutenant… » Il était magnifique, à genoux, sur le dos, le pic volant au-dessus de sa tête, ses bras glabres cordées de veines bleues, sa face plate presque farouche à force d’ardeur volontaire, et toujours, sous la joue, la bosse d’une chique inamovible… Je l’ai félicité de bon cœur. - Et il a été sensible ? - Sensible, mais digne. « Min lieutenant parlons pas d’cha. Mais l’ cochons qui n’s ont laissé ch’ tranchée, j’ voudrais l’ vir quand ils r’vindront et j’ voudrais, pour qu’i’s n’aient honte, qu’i’s sauraient qu’ c’est mi t’ cheul qu’a fai cha : mi, Martin, gars de ch’ Nord, soldat au 106e d’infanterie. » - Lapidaire !

- Mais l’ gars de ch’ Nord a été pris pour un espion, tout un jour et la moitié d’une nuit… Le matin de la Toussaint, Chabredier le chef est venu me trouver : « Mon lieutenant, je voudrais vous parler : une communication sérieuse… Butrel nous attend dans la cour. » Je suis sorti, très intrigué par la mine de mes deux bonshommes. « Si c’était sérieux ? Une lumière sur les Hures qui s’éclipsait, se rallumait et bougeait à travers les arbres… Des signaux à n’en pas douter… » Bref, tous deux, Chabredier et Butrel, venaient me demander l’autorisation de monter là-haut, la nuit prochaine, et d’arrêter l’espion des Hures. Chabredier avait son revolver, Butrel m’emprunterait le mien ; tout serait vite et proprement réglé. - Et alors ? - Je te l’ai dit : « c’était Martin, abattant un sapin à la lueur, d’une lanterne posée sur la mousse. - Et Butrel ? - Butrel ? Il avait sauté aux épaules de l’espion. Mais il n’a pas lâché quand il a reconnu Martin, et il lui a flanqué une raclée, séance tenante, pendant que Chabredier éteignait la lanterne…

… Il me narre gaillardement comment cinq ou six lascars de la deuxième, l’énorme Giraud à leur tête, ont mis à sac toutes les ruches d’un verger. « Les rayons effondrés, les essaims noyés : un désastre ! Et le proprio qui accourt, gémit, menace, fait un foin du tonnerre de Dieu ! Le boni de la compagnie en a été de soixante-dix francs. Mais Giraud et ses compères ne l’emporteront pas en paradis. - Au moins ont-ils mangé le miel. - A en garder huit jours les moustaches poisseuses ! - Alors tu as puni ? - Sauvagement. J’avais acheté un porc, choisi entre vingt autres empilés sous un toit où il y avait assez de place pour deux... Oui, entassés là par un civil patibulaire que je soupçonne, entre parenthèses, d’avoir raflé dans le patelin... Enfin, j’ai choisi le plus prospère, et j’ai convoqué mes maraudeurs. « Vous voyez ce cochon, ce beau, ce gras, cet excellent cochon ? Je l’ai acheté, c’est pour la compagnie... » Ils m’écoutaient, bouche bée, attendant le coup de Trafalgar. « Pas de cochon pour les pilleurs de ruches ! Attendez… Dans quatre jours, à Mont, j’achèterai un autre cochon. Delval en fera des saucisses, du boudin, des pâtés… Rien de tout ça pour les mangeurs de miel !... » Une dégelée de gros noirs ne les aurait pas mieux assis... »…

… « Oui, faut recommencer à se battre : contre la pluie, contre la boue, contre la nuit... Tiens, je me rappelle un tour d’avant-postes, il y a un mois, devant Saint-Rémy. J’étais malade, la poitrine à vif. Il pleuvait : une pluie toute pareille à celle-ci. La tranchée ? Un ruisseau de boue. Le sale coin, le sale temps, et la crève... Mais par bonheur, l’adjudant que je relevais m’a passé en consigne une guitoune qu’il avait creusée : une petite fosse couverte de rondins ; puant la terre et le cadavre. Telle qu’elle était, pourtant, elle m’a permis d’allumer une bougie… Eh bien, mon vieux, sans cette guitoune et cette bougie, je calais, ma poitrine calait ; et le toubib m’évacuait au matin avec une bronchite fadée. - Oui, maintenant que l’hiver est là, ça n’est pas toujours chez les Aubry que nous attendrons le printemps... - Et c’est à nous, vivant avec nos hommes... L’Intendance leur a donné des couvertures. Les familles, depuis quelques jours, leur envoient des chandails, des cache-nez. Mais ceux qui n’ont personne ? Ceux qui sont des régions envahies ? Ceux qui n’ont que nous ?... Et puis les frusques, les lainages, c’est bien, mais ce n’est pas assez... Je voudrais qu’ils aient tous, bientôt, leur guitoune et leur bougie. »…

… « Ça ronfle, dit Pannechon. Avant ce soir, la tranchée s’ra couverte… Mais pourquoi, mon lieutenant, qu’ vous avez d’mandé une cognée ? - Pour bâtir notre abri, nous aussi. - Nous deux ? » Il me toise avec une irrévérence où je mesure mon infériorité. Ses paroles, toutefois, ménagent mieux mon amour-propre : « Vous avez bonne volonté, mon lieutenant. Mais l’ travail de la terre, quand on y est pas accoutumé, ça casse vite un bonhomme en deux... Voulez-vous un conseil ? - Dis toujours. - D’mandez donc à Martin... - Pas à Martin. Sa place est à la section. - Alors à... à Chabeau, tenez ! C’est un valet d’ ferme, dur de peau et bon à tout. Lui et nous deux, on pourra voir... Vous voulez bien ? - Je veux bien à condition que Chabeau couche ce soir, avec nous, dans l’abri. - Ça s’ra son droit », dit Pannechon…

… Jamais, depuis que dure cette guerre, je n’ai vu chez ces hommes pareil entrain laborieux. C’est comme s’ils avaient compris, tout d’un coup et tous ensemble, que nous nous installions dans la guerre. Les voici qui travaillent et qui créent... Et parce qu’une fraternelle entente harmonise et soutient leur effort, mes yeux s’enchantent de les voir et mon cœur se dilate d’orgueil…

… « D’abord les rondins, serrés les uns contre les autres. Par-dessus les rondins, un lit de fascines et de feuilles. Par-dessus les fascines, une couche de mottes imbriquées. - Imbri-quoi ? s’étonne Chabeau. - Imbriquées, mon vieux, dit Pannechon. Comme des briques... Et pour coucher, mon lieutenant ? La terre est fraîche, vous savez ! - Une corvée de paille ira jusqu’à Mouilly, dès qu’on n’y verra plus assez pour continuer à travailler... Vous y descendrez avec elle. » 

La réserve

4-7 novembre.

« Ecoute le silence, dit Porchon, Voilà des heures que les canons se taisent. Les mitrailleuses somnolent, le fou de Combres lui-même a lâché son fusil... Nos Éparges, ce soir, sont paisibles comme un sillage des bords de Loire... Est-ce la guerre ? - Oui, lui dis-je, oui quand même. Entends-tu grincer une charrue lointaine, aboyer un chien dans une cour ? La torpeur de l’automne, chez nous, engourdit la campagne d’un silence qui reste vivant. Celui-ci est un silence mort, un silence tué : quelques coups de canon m’aideraient à oublier la guerre... »…

… Et les bûches neuves fumaient, sifflaient, craquaient, tout à coup s’enflammaient avec un ronflement soutenu, illuminaient l’abri d’une clarté où les visages resplendissaient d’un naïf et fier contentement : « Hein, mon lieutenant ! on saura y faire, après la guerre ! - Des feignants, mon lieutenant, ça aurait couché dans la flotte. - On a peiné c’est entendu ; mais c’est d’ la peine qui récompense. » Ainsi leurs voix se répondaient, en phrases alternées à la louange de notre effort. Aujourd’hui, déjà, c’est fini. Que faisons-nous ? Vers quoi allons-nous ? Qui nous condamne à cette vie ? Au service de quels desseins ?...

… Au bruit de la porte qui s’ouvrait, sept visages se tournèrent vers nous, d’un même mouvement. Les hommes s’étaient groupés autour de la table sur laquelle une bougie brûlait ; leurs assiettes pleines fumaient devant eux ; ils nous attendaient pour manger. « Eh bien ? » Porchon, sans hâte, se déharnacha, secoua son képi ruisselant. « Eh bien, dit-il, le 1er bataillon vient de faire un bond : cin-quante-sept pas sur sa droite, et qua-ran-te-deux pas sur sa gauche. - Bravo donc !... Qui fait maintenant une guerre scientifique ? - C’est nous. - Qui en est fier ? - C’est eux. - Et qui retourne au ravin, demain ? - C’est nous. - Alleluia ! »

Mauvais gîte, la mairie des Éparges. Ou mauvais hôtes, plutôt, Porchon et moi. Nous étions couchés dans la salle des réunions du conseil municipal. Nous jouissions, chacun, d’une paillasse ; nous avions de surcroît nos couvertures et nos vêtements, à peine boueux, à peine mouillés. Mais nous étions hargneux comme aux jours lugubres de Louvemont et du bois des Caures. Une mitrailleuse tapait les secondes avec une régularité de métronome, horripilante. Un chat malade enfermé avec nous, et qui crevait dans un coin, toussait. L’un de nous s’éveillait, éveillait l’autre ; et nous grognions de compagnie…

… « C’est un truc pour lancer des machins qui pètent, des… grenades, je crois. On se passe le bracelet au poignet, on passe le crochet dans un anneau qui sort du corps de la boule, de la grenade, comprenez-vous... Cet anneau tient à un rugueux, qui plonge dans une mixture inflammable, vous comprenez... On prend la grenade dans sa main ; on la lance... Alors le crochet, qui est retenu par la corde, qui est retenue par le bracelet, arrache l’anneau qui tient au rugueux ; le rugueux frotte dans la mixture ; la mixture s’enflamme en même temps que la grenade voyage ; la grenade tombe ; la mixture enflammée enflamme la charge ; la grenade pète et tue des Boches... Vous avez compris ? »

Le blockhaus

8-16 novembre.

Quel abri ! Voilà des heures que nous y sommes ; et pourtant, chaque fois que nous levons la tête, nous nous extasions encore sur l’énormité des rondins qui le couvrent. Ce sont des troncs d’arbres entiers, solidement calés sur de larges bermes, gros chacun comme un pilier d’église, et tenus serrés les uns contre les autres par de quadruples fils barbelés. « C’est l’abri Sautelet, nous a-t-on appris. Partout où Sautelet passera, vous en trouverez des pareils. Il a juré de faire la pige aux sapeurs, et c’est un type à tenir parole. »…

… Un nouveau tour vient de commencer pour nous, qui comptera trois fois trois jours : d’abord en seconde ligne, à Calonne ; puis en première ligne, aux Éparges ; au repos, enfin, à Mont-sous-les-Côtes. Cela supprime l’imprévu, nous condamne à une routine de fonctionnaires armés, nous fixe aux tempes les œillères du cheval de manège. Du moins saurons-nous désormais où trouver notre écurie, et quand nous y pourrons gîter... Est-ce mieux ? Est-ce pire ? J’ai dû constater, simplement, que cette vie nous agréait, que nous la souhaitions obscurément depuis bien des semaines, sans doute parce que nous avions cessé de valoir mieux qu’elle…

… Il y a longtemps déjà que je marche dans cette sentine lorsque j’entends derrière moi un bruit d’étoffes raclées par les épines. Et, m’étant retourné, je me trouve à deux pas d’un étrange bonhomme, qui porte la main au képi avec une gauche humilité. Il a des sourcils d’un noir bleuté, des prunelles couleur chocolat dans une sclérotique jaune, un teint de banane très mûre. Sa lèvre et ses joues devaient être glabres, il y a cinq ou six semaines ; mais le poil qui repousse les couvre aujourd’hui d’un barbouillage charbonneux. « Eh bien, Figueras, tu me suivais ? - Mon lieutenant, dit-il, que mon lieutenant veuille bien m’excuser... Je voulais... C’est une requête que je voulais soumettre à mon lieutenant. » Sa voix hésite, incertaine. Il a toujours la main au képi et se dandine d’une jambe sur l’autre. « Voyons, explique-toi tranquillement. » Il s’explique en effet, de la même voix incertaine, parfois en me regardant à la dérobée, plus souvent fixant le bout de ses pieds. « Il est espagnol d’origine, Figueras. Il n’a jamais été soldat, jamais fait ses classes ; il ne sait même pas enfoncer les cartouches dans son fusil : celle pour tirer, ça va encore ; mais les autres, c’est trop calé pour lui... Est-ce que le lieutenant comprend bien ? » J’ai d’abord peur de trop comprendre : cette déférence embarrassée, ces phrases filandreuses... Hum ! Il s’en faut de bien peu que la « requête » de Figueras ne reçoive le pire accueil. Mais je m’étais trompé, ce n’était pas ce que je craignais : Figueras n’a pas de hernie, pas de mauvaises varices ; il ne tousse pas, il digère bien, il est très satisfait des sergents... Je ne comprends plus. Mon visible mécontentement a décontenancé le malheureux. Il bafouille, il jaunit encore. Je dois lui arracher les mots, sourire pour l’encourager, lui tapoter l’épaule avec une bonhomie ridicule... Enfin ! Je crois avoir compris...

« C’est ça, n’est-ce pas ? Tu voudrais être cuistot ? - Oui mon lieutenant. - Notre cuistot ? - Oui mon lieutenant. - Eh bien mais… » Figueras a levé les yeux. Il me regarde avec un espoir anxieux qui le fait un peu trembler. Maintenant il parle, et sa langue est souple, miraculeusement : « Il y a six ans, mon lieutenant, que j’étais maître d’hôtel chez monsieur le comte d’Arthies. Maître d’hôtel, pas cuisinier ; mais lorsque monsieur le comte était seul, il m’arrivait de préparer moi-même de petits plats simples... - Bon, bon, Figueras. » Moi aussi, je le regarde, et je sens à l’évidence que cet homme n’est pas soldat. Cinq semaines d’instruction, lorsqu’on était maître d’hôtel chez M. le comte d’Arthies, cela n’est pas suffisant : on est embarrassé dans une capote trop longue, on parle à son lieutenant à la troisième personne, on ne sait même pas porter sa barbe. « Reviens avec moi. Figueras ; nous allons voir le capitaine. - Je suis aux ordres de mon lieutenant. »…

… Jusqu’au matin, l’averse a ruisselé sur la forêt. Nous l’entendions bruire autour de notre abri pendant que nous dînions, servis par Figueras. L’Espagnol avait sorti de sa poche un couteau à cran d’arrêt, et devant nous, « ainsi que cela doit se faire », il découpait le filet de bœuf rôti. Nous regardions, surpris, les tranches minces naître sous sa lame et doucement s’affaisser l’une sur l’autre. La viande était rose, piquée de lardons pâles. Figueras, sûr de lui, souriait. « Ce n’est, expliquait-il, qu’un morceau de l’ordinaire. Il n’y a pas à dire : l’ordinaire fournit de la très belle viande ; mais les cuistots des sections ne savent pas en tirer parti… Je sais bien qu’ils sont obligés de faire gros. N’empêche qu’il faut avoir la peau dure pour accepter ce métier-là sans souffrir. C’est pour cette raison, voyez-vous, qu’un vrai cuisinier à la cuistance d’une section est une chose qui n’existe pas. - Comment diable as-tu fait cuire ça ? demandions-nous au maître-queux. - A la broche, répondait-il. Le jus tombait goutte à goutte dans un couvercle de bouthéon, ainsi que cela doit se faire. »

A suivre…

Livre III - La boue (3/4)



16/01/2015
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