14-18Hebdo

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Causeries et souvenirs (Gabriel Bon) - 7. La bataille de la Marne

 

En 1914, le général Gabriel Bon, 61 ans, commande à La Fère (Aisne) l'artillerie du 2ème corps d'armée. Blessé en 1915, il ne participera pas à la suite de la guerre et publiera en 1916 "Causeries et souvenirs, 1914-1915", d'où est extrait ce témoignage.

  

Document transmis par Bernadette Grandcolas, son arrière-petite-fille· 17/11/2014

 

Le Général a consacré plusieurs chroniques à cette bataille, à laquelle participait la deuxième division d’artillerie qu’il commandait. Elles sont toujours publiées par le journal « La France de demain », mais pour la première fois, il sera censuré dans son récit.

Dame Censure s’est vraiment montrée bien sévère pour moi en ces derniers jours. Je regrette de ne pouvoir écrire de romans comme Les Dames de Potsdam[1] ou L’Espion de l’Yser[2]. Ce n’est pas mon genre et je ne possède pas assez d’imagination.

D’ici trois ou quatre ans, j’espère, on pourra, sans inconvénient, raconter les événements tels qu’ils se sont passés au début de la guerre. J’en profiterai.

Quand on ne veut faire que le récit de ce qu’on a vu, on a en ce moment-ci une tâche peu aisée, même en cherchant à s’exprimer avec la plus délicate réserve.

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Ceux qui n’ont pas assisté à une grande bataille s’imaginent volontiers que c’est là qu’on ressent les impressions les plus vives, les émotions les plus violentes.

Cela peut être vrai pour ceux qui commandent les armées. A mesure que les renseignements leur parviennent sur les péripéties des batailles dont la direction leur a échappé, et dont pourtant ils porteront la responsabilité devant l’histoire, ces généraux doivent passer par de violentes alternatives de crainte, d’angoisse, d’espérance et de joie.

Pour le simple figurant, il n’en est pas de même. Tout occupé à sa tâche, il ne s’inquiète pas de ce qui se passe autour de lui. La fatigue le terrasse, dès qu’il a un instant de repos. De plus, son horizon est des plus bornés, la plupart n’aperçoivent que quelques obus qui tombent autour d’eux.

Ce fut d’autant plus mon cas à la bataille de la Marne, que mon rôle y fut des plus modestes. L’artillerie y était répartie entre les deux divisions qui allaient combattre accolées.

N’ayant aucun contrôle à exercer sur elle, n’ayant même pas à coordonner les efforts des batteries, je n’eus guère à m’occuper que du ravitaillement en munitions. Le reste du temps, je me maintenais à proximité du quartier général, c’est à dire fort loin de l’action.

La partie du champ de bataille que nous étions chargés de défendre, s’étendait sur un front de plus de vingt kilomètres entre Sermaize et Blesme [3]; chaque batterie, par conséquent, eut suffisamment à faire devant elle. D’autant plus que nous dûmes envoyer trois batteries au secours d’un corps d’armée voisin, fortement pressé par les attaques allemandes devant Vitry.

Nous avions pour ainsi dire été surpris par l’ordre de tenir sur les positions que nous occupions. C’est vers 9 heures du matin que le général commandant l’armée me le donne. Dès 11 heures retentissent les premiers coups de canon.

Nos troupes acceptent la lutte comme une bataille de rencontre. Les fantassins ne remuèrent presque pas la terre. Les troupes du génie avaient été envoyées depuis quelques jours pour préparer une position très en arrière de celle sur laquelle on s’arrêtait.

C’est dans ces conditions que s’engagea, de mon côté, une bataille de cinq jours qui sauva la France. La lutte fut opiniâtre, mais composée uniquement d’actions de détail. Nous pûmes heureusement tenir et la limite de la résistance était atteinte, lorsque le 11[4] au matin, on s’aperçut du départ de l’ennemi. Nous avions résisté victorieusement à l’attaque des deux corps wurtembergeois.



[1] Ville d’Allemagne, près de Berlin, avec des palais prestigieux édifiés sous le règne de Frédéric le Grand. La ville était la résidence de la Maison Royale de Prusse. Elle est restée deuxième capitale de l’Allemagne jusqu’en 1918, fin de l’Empire allemand.

[2] De violents combats se sont déroulés en octobre 1914 entre les unités allemandes, qui voulaient franchir le fleuve en direction de Dunkerque, et les unités françaises et belges. Le déclenchement volontaire d’une inondation arrêta l’avance allemande.

[3] Communes de la Marne. Il existe de nombreuses cartes postales, éditées pendant la guerre, qui montrent les bombardements subis par ces deux petites villes.

[4] Septembre 1914.



28/11/2014
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