14-18Hebdo

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Souvenirs de guerre 1914-1919 (Paul Boucher) - Ch. 5.3

Chapitre 5 – STEINBACH – La mort de François

Document transmis par Renaud Seynave, son petit-fils - 06/01/2016

 

Paul Boucher 4-4 Image 1 Les 2 freres.jpgA partir de la gauche: Chauffeur d’Henry Boucher, x, François et Paul Boucher, l’ordonnance de Paul Boucher (Photo prise par Henry Boucher en août 1914 au col du Herrenberg)

 

Paul Boucher est lieutenant de réserve dans la 1e Cie sous les ordres du capitaine Spiess, et François sergent dans la 2e Cie du 152e RI sous les ordres du capitaine Vincens.

 

Nos hommes trouvèrent deux cadavres du 5e chasseur et plusieurs sacs non vidés dont on extrait des boites de conserves et des munitions. Désireux de retrouver le reste de ma Cie et le capitaine afin de recevoir l’ordre de m’installer dans les tranchées existantes, je dus me planquer en cours de route, gêné par des tirs de mitrailleuses.

 

Nous ne sommes que deux compagnies du 152e, nous ignorons où se trouvent les autres, mais on nous dit que le 213e RI doit attaquer la côte 425. Quant à faire quelque chose, pourquoi ne fait-on pas l’effort nécessaire en engageant tout le monde ! Que font les dix autres Cies du 152e ! Nous formons un petit groupe dit « Castella » du nom de notre chef de bataillon. Le 213e RI a pour chef un certain Colonel Frantz.

 

Le sol de cette région est spongieux et l’eau est à 50cm de profondeur, aussi nos petits éléments de tranchées sont vite remplis d’eau tandis que les parapets s’écroulent.

 

Le 25 décembre, nous sommes spectateurs et assistons de loin à la préparation de l’artillerie sur la côte 425, préparation assez sérieuse pour l’époque et durant bien une demi-heure, puis arrêt absolu et nous ne voyons rien bouger. Le 213e RI hésite-t-il ? Ce fut un temps qui nous parut interminable et nous vîmes parfaitement à l’œil nu et mieux à la jumelle les tirailleurs s’avancer, se coucher, se relever, avancer à nouveau, puis un flottement très caractérisé. Des hommes semblent sauter à cloche-pied, on danse. C’est presque risible vu de loin, mais hélas, ce sont des blessés.

 

La ligne n’avance plus, les hommes ne se relèvent plus. Nous les verrons ainsi alignés pendant des mois, jamais on ne les relèvera et certainement les ossements ont trainé là jusqu’en 1918 !

   

     

Paul Boucher 5-3Image2 JMO.jpgJournal de marche du 152e RI daté du 31 juillet 1914, tableau nominatif des officiers d’active classés par bataillon et par Cie. Le lieutenant de réserve Paul Boucher est affecté à la 1re Cie du 1e bataillon. Le commandant Millischer est le chef de bataillon, le capitaine Rousseau commande la 1re Cie avec le lieutenant Spiess.

 

 

Paul Boucher 5-3Image3 Le 15-2.jpgLe quinze-deux pendant la Grande Guerre

 

Extrait tiré du livre «Le quinze-deux pendant la grande guerre »

      

Chapitre : Steinbach décembre 1914 - janvier février 1915

     

… Steinbach est un charmant village alsacien sur les dernières pentes des Vosges, dans la riante vallée du Silberthal. Il est dominé de deux côtes par des hauteurs importantes, la côte 425 qui le sépare du Vieux-Thann et le plateau d’Uffholtz, tous deux fortement tenus par l’ennemi.

 

L’attaque prévue ne devait durer que quelques heures. Au lieu de cela, ce furent quinze terribles journées de combats sans répit en plein hiver, sous la neige et dans des tranchées envahies par l’eau glacée, quinze journées et quinze nuits de corps à corps…

   

  

 

Paul Boucher 5-2 Image2 Steinbach.jpgRappel sur cet épisode sanglant de Steinbach : « La gazette du centenaire » éditée par la cellule communication du 152e RI à Colmar et transmise par le lieutenant-colonel Bodénès de la Direction des Ressources Humaines de l’Armée de Terre.

 

On a beaucoup dit à l’époque contre le 213e RI mais je puis certifier qu’en ce jour, au moins une fraction, non suivie peut-être, se fit tuer très bravement.

 

Avec un décousu parfait nous sollicitons des ordres de Castella, notre commandant très ferme et très maître de lui pendant la nuit du 26 au 27 décembre. Nous portons quelques groupes hors du bois dans les vignes alors bien dépouillées de feuilles. C’est un va-et-vient continuel entre ces vignes très visibles de l’ennemi et la lisière des châtaigniers et des pins occupée par le gros des compagnies ainsi que les capitaines et le chef de bataillon. Le résultat ne se fait pas attendre et un bombardement en règle commence dés le matin et nous encadre fort bien. C’est du 105 et quelques 150 faisant grand bruit.

 

Un obus tombe en plein sur un de nos hommes, Valentin de Gérardmer qui fut conducteur de la voiture des Papeteries et à ce titre conduisit mes chevaux du Kertoff. (Note de Renaud Seynave : usine des Papeteries Henry Boucher située près de Gérardmer).

 

L’obus l’atteint en plein, nous l’appelons et sans réponse, nous levons la tête et je vois parfaitement une forte buée sortir de sa capote. Il est littéralement éventré et à la froideur du matin, tout son corps fume ! Peu après, c’est au tour de Berrat, mon caporal, d’être enseveli, nous le dégageons avec peine car il a déjà perdu connaissance…

   

             

Paul Boucher 5-3Image5 JMO.jpgJournal de marche du 152e RI du 27 décembre 1914 au 2 janvier 1915

 

Deux rafales de balles nous agacent. On vise une ancienne baraque de vigneron. Les balles claquent sur un mode bien désagréable. Les artilleurs allongent un peu leur tir et nous respirons mieux. Mais cela ne fait pas l’affaire de ceux qui sont dans les bois. Piguet notre agent de liaison arrive en bolide, me fait part que Spiess est tué et que le capitaine Vincens me prie d’aller le trouver pour prendre le commandement de la Cie. Je remonte à travers les vignes aussi vite que je peux car les balles y tombent nombreuses et j’arrive à la lisière des bois.

 

Le corps du capitaine Spiess vient d’être enlevé, ses effets, sa sacoche, tout ça traine à terre. Je fais un inventaire et ramasse sa canne que je conserverai toute la guerre comme une mascotte. Cette canne lui avait été donnée au Spitzenberg par un officier du 51e territorial venu nous relever, canne qui ne me quitta pas une minute et à laquelle j’attachais une importance réelle « quasi superstitieuse ». Je l’ai ramenée et elle figure comme un trophée à côté de mon sabre réglementaire.

 

Je rencontrais le grand capitaine Vincens toujours avec son manteau bleu qui me dit quelques paroles de ragot sur Spiess et il s’éloigna… Je ne devais plus le revoir car, quelques minutes plus tard, un obus l’atteignit en plein. J’aperçus de loin une petite masse bleue, c’était le manteau qui recouvrait le corps recroquevillé, les os des cuisses traversant le pantalon, pointes sanglantes…

 

J’envoyais l’ordonnance de Spiess avec une carte pour M. Scheurer Père afin de veiller aux obsèques convenables de nos deux capitaines. Je recommandais en vue d’un transport ultérieur de mettre un cercueil doublé, ce qui fut fait.

 

C’était la première fois que j’avais recours au patriotique dévouement de M. Scheurer Père qui allait nous rendre les plus grands services. Je pensais que ce cercueil plombé était réglementairement prévu…

 

Or vers la fin de 1915, je reçus un jour une demande impérative du bureau du colonel m’invitant à payer les deux cercueils de nos camarades Spiess et Vincens. Je m’exécutai mais je pensai à part moi que la solidarité des officiers laissait fort à désirer au 152e. Toutefois, je fis connaitre aux familles par le bureau des disparus, l’avance que j’avais faite et je reçus plus tard des remerciements émus et le remboursement par la famille du capitaine Vincens. Quand au pauvre Spiess, toujours inhumé et déjà bien oublié dans le cimetière de Thann, je ne regrette pas d’avoir fait envers ce charmant camarade ce geste de souvenir et de piété.

 

Fin de la troisième partie du chapitre 5

 



08/01/2016
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