14-18Hebdo

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Souvenirs de guerre 1914-1919 (Paul Boucher) - Ch. 1 - 1914 - Notre famille et les mois d'avant-guerre

Document transmis par Renaud Seynave, son petit-fils  17/10/2014

 

POUR MES ENFANTS - En souvenir de François BOUCHER, mon frère et d’Edouard MICHAUT, mon beau-frère, morts au champ d'honneur (Gérardmer - 1920).

 

Au début de 1914, nous vivions de nos occupations respectives. Tranquillement avec mes enfants, Annette née en 1911 et le petit Jean né en décembre 1913. Je gérais de mon mieux nos affaires de papeterie dont j'avais la charge depuis 1910, très occupé par d'importants travaux qui avaient modernisé le Kertoff par la construction d'une deuxième machine à papier. Nos grandes distractions étaient d'aller de temps en temps chez mes beaux-parents à Nancy. L'achat d'une automobile avait été décidé depuis le mois de Novembre 1913, c'était entre nous un grand sujet de conversation et projet de vacances. Les affaires étaient assez dures et souvent je m'absentais pour aller voir mes clients à Paris, Lyon et Lille. Je suivais beaucoup les progrès faits en Allemagne par notre industrie et un voyage industriel suivi d'agréments en Forêt-Noire avait été décidé pour le mois de juillet 1914. Au mois d'août avaient lieu les élections législatives. Le député, Monsieur Schmidt, était lié aux adversaires de la Loi de 3 ans, et il avait été, l'automne précèdent à Berne à un Congrès avec des pacifistes allemands. Son adversaire, Monsieur Sansbruf, président des vétérans, orateur de réunions publiques médiocres, essayant de justifier la Loi de 3 ans.

A une réunion électorale le 19 avril 1914, il disait, rappelant les précédents de 1870 et les paroles du colonel Stoffel : "Vous craignez de faire de la France une grande caserne, prenez garde de ne pas en faire un grand cimetière".

Paroles accueillies par un ricanement général de l'assistance et c'est bien prophétique !

Bien qu'habitant l'extrême Est, voisinant amicalement depuis des années avec les officiers du 152, nous n'étions nullement portés à l'esprit de guerre. Depuis 1911, Agadir, mobilisations ponctuelles d'Arancourt. J'avais songé quelques fois à une mobilisation, mais sans guerre, tant la croyance était générale d'une guerre courte, terminée par une immense mêlée générale des deux armées.

Officier de réserve au 152 depuis 1907, je faisais régulièrement mes périodes de 28 jours tous les deux ans. Je choisissais l'époque dite des "Marches des Vosges", en juillet-août, où on fait l'exercice militaire, quinze jours d'excursions dans toutes nos belles montagnes, délassement intellectuel et physique, excellent. Au cours de ces marches se déroulait d'habitude une manœuvre de division théâtrale terminée par une revue !

Ce n'était pas auprès des aimables camarades que l'on pouvait songer à la guerre, mais plutôt avec nos parents et amis industriels, notamment Maurice Boucher de Cheniménil et Victor Perrin de Thiéfosse.

Au cours de réunions familiales fréquentes, nous vînmes à parler des mobilisations brusques possibles et de la répercussion pour nos usines. Le résultat se borna pour moi à établir une liste des ouvriers non-mobilisables, à faire une note pour le travail à l'usine en cas de guerre, à conserver en caisse, en espèces, le montant d'une paie, afin de pouvoir instantanément régler notre dû à nos ouvriers. En plus je fis, avec le conseil d'amis du 152, une liste des objets à emporter dans ma cantine militaire et le sac tyrolien que tous les officiers subalternes avaient décidé d'emporter. Ces deux dernières précautions me furent par la suite très utiles et, en prévoyant la liste en question, j'aurai fort peu de choses à y modifier. J'avais prévu une lampe électrique de poche et deux piles de rechange qui me furent excessivement précieuses. Toutes ces précautions étaient plutôt un amusement et nous ne pensions pas réellement les utiliser. Ayant ma voiture automobile, nos premières excursions se feront par L’Alsace à la Pentecôte avec mon frère François, à Sainte Odile, le 7 juin au Haut-Koenigsbourg avec le capitaine Chauren du 152, à Neuf-Brisach le 12 juillet, au Feldberg par Fribourg le 19 juillet 1914 !!!

Le 26 juillet, je me décide e à retarder le voyage projeté en Forêt Noire beaucoup plus à cause du mauvais temps que du conflit austro-serbe qui commençait. Bien connu des douaniers et gendarmes boches de la Schlucht, je passais toujours sans la moindre difficulté bien qu'accompagné très souvent des camarades du 152e RI, venus comme moi uniquement pour jouir des promenades dans le superbe pays d’Alsace. Le 29 juillet, on commence à mobiliser et mes effets militaires sont sortis de leur armoire. En vue d'une période à accomplir en octobre 1914, j’avais une vareuse et un manteau à col bleu foncé, neufs, c'était un modèle nouveau. Quelques mois avant, la seule tenue de campagne était la ridicule tunique à boutons dorés, dans laquelle il m’aurait été impossible de faire un mouvement sans la moindre commodité, elle servit surtout à faire repérer de nombreux camarades qui n’avaient pas la nouvelle vareuse bleue à ceinture dite, « vareuse de travail ».

Avec le 31 juillet, les événements se précipitent. François était revenu de Paris, quittant pour toujours sa paisible vie d'archiviste à la Bibliothèque Nationale. II nous annonçait que des affiches militaires étaient posées à la gare de l'Est. Jean qui venait depuis peu d'arriver de Tunis à Thiéfosse pour passer comme habituellement ses vacances était là aussi, ainsi qu'André, de sorte que dans cette journée du 31 juillet, nous fûmes pour la dernière fois réunis tous les quatre, dans la maison paternelle. Les chevaux avaient été réquisitionnés le matin.

Le régiment avait été alerté d'urgence en pleine nuit et on le disait du côté de la Schlucht. Curieux de savoir ce qu'il en était, je pris la petite voiture-auto sept chevaux de l’usine qui devait par la suite rendre d'immenses services, et avec François, nous partîmes, en civil naturellement vers Xonrupt. A Longemer, nous trouvâmes le 152, représenté par la 1ère Cie, celle justement à laquelle je comptais. Chacun était calme et semblait persuadé que l'alerte était de cou rte durée et que chacun ne tarderait pas à rentrer chez soi. C'était une impression générale.

Depuis des années nous avions "encaissé" toutes les rodomontades de Guillaume, cette fois nous répondions par des mesures militaires exceptionnelles, Guillaume "le cabotin" allait sûrement rentrer son grand sabre et essayer d'avoir le beau rôle de médiateur universel. Cette opinion était partagée par tous ceux auxquels je causais, et je crus que ce fut une des causes du calme et de la dignité de la mobilisation. Certes, on dira qu'il le faut mais chacun, sauf quelques gamins, espérait que cela s'arrangerait. Je causais donc à ceux qui allaient, quelques heures plus tard, être mes chefs et mes hommes. Le poste le plus avancé était à la bifurcation de la route de Retourmemer. Les fameux reculs stratégiques de 10 kms. Je montais alors jusqu'a la Schlucht, occupée seulement par deux douaniers et par le brigadier forestier de Martimprey. Le douanier boche était à son poste.

Je fis mine de me présenter comme pour passer la frontière, le boche me fit signe d'arrêter et me dit : "Monsieur Boucher, il ne faut pas passer car depuis ce matin à 6 heures, c'est le "kriegszustand" et vous ne pourrez plus sortir".

Ayant fait demi-tour, je mis pieds a terre et formant un seul groupe, douaniers français et allemands, nous discutâmes en fumant des cigarettes. Le boche ne cessait de répéter : "Notre Empereur est pour la Paix".

Je répondais que j'allais en tout cas endosser mon uniforme de lieutenant du 152, cette nouvelle parut beaucoup l'étonner que je sois lieutenant de réserve au 152, car il ne paraissait pas le savoir. Je me repentis même de l’avoir dit, pensant que l’alerte était donnée, il pourrait me provoquer des difficultés pour mes excursions automobiles en Alsace !!

En redescendant à Longemer, je fis part de mes propos pacifiques au capitaine Rousseau sous les ordres duquel j'allais être le lendemain. Le lieutenant Spiess, qui fut par la suite mon capitaine, me remit une lettre.

Rentrant à Gérardmer, la route était pleine de gens partant vers L’Alsace.

Alsaciens, Allemands, ouvriers italiens, qui déguerpissaient à la satisfaction de tous, trouvant dans tous ces consignants une armée d'espions.

De retour à Gérardmer, je dépose François tandis que l'on me remettait un papier m'ordonnant de prêter mon automobile pour porter dans les environs les appels individuels des réservistes. Car c'est ainsi qu’avant, les mobilisations proprement dites renforçaient les troupes dites de "couverture". Papier en main, je courus en tenue fermer ma cantine et sans prendre le temps de diner je quittais les miens, ô jeunesse ! et j'amenais ma voiture au quartier, dans la rue pleine de monde aux aguets. Mon arrivée fit sensation. Deux soldats armés, cartouchières pleines m’attendaient, porteurs de plis pour les villages voisins : Liezey, Le Tholy, La Forge, Cleurie, Saint-Amé, Le Syndicat, Vagney, Rochesson, Sapois.

Très pénétré de l'importance de ma mission, je partis immédiatement ; dans chaque village, l’arrivée était vite connue, le maire ou à défaut l'instituteur prenait le pli destiné à sa commune... tandis que les gens accouraient de tous côtés demandant si leur feuille était là et si c'était vrai !

Tandis qu'un soldat m'accompagnait, l'autre baïonnette au canon demeurait à côté de la voiture, réarmant à plusieurs reprises, il me fallut vider maints petits verres et boire à la Victoire, les incidents comiques ne manquèrent pas. A Vagney, il était presque minuit et tout le monde dormait à faire peur. Le garde-champêtre apparut casque sur la tête me demandant si c'était le "feu", tandis qu’au premier étage une jeune institutrice en tenue de nuit referma brusquement sa porte en nous apercevant.

De retour à Gérardmer avec tous mes accusés de réception, je croyais déjà partir, mais on me conseilla de rentrer chez moi où déjà chacun se lamentait de mon départ si rapide. Je trouvais cette fois mon véritable ordre d’appel « rejoindre le lendemain matin, 1er août le quartier Kléber », François avait le sien aussi.

A suivre…



30/10/2014
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