14-18Hebdo

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Souvenirs de guerre 1914-1919 (Paul Boucher) - Ch. 3 - 1914 - Offensive d’Alsace

 

Document transmis par Renaud Seynave, son petit-fils  21/01/2015

 

POUR MES ENFANTS - En souvenir de François BOUCHER, mon frère et d’Edouard MICHAUT, mon beau-frère, morts au champ d'honneur

Gérardmer - 1920

 

Paul Boucher 3 Image 1.jpgPaul et François Boucher à la cabane forestière du Rudlin le 12 août 1914

 

Du 7 au 12 août, ma compagnie demeure à Gérardmer, nous couchons au quartier, ce que j’ai bien souvent regretté depuis. Pendant ce séjour, je vois arriver le lieutenant de réserve Catel légèrement blessé à la tête au cours d’une reconnaissance le long de la route de la Schlucht, à l’endroit où celle-ci sort de la forêt, reconnaissance envoyée vraiment un peu loin et qu’il aurait mieux valu faire commander par un officier de l’active pour la première reconnaissance que par un réserviste déshabitué au métier des armées.

Après un court séjour à l’infirmerie du 152e, Catel rentre à l’hôtel du Lac aménagé en hôpital. Comme premier blessé, il est accueilli par un essaim de gracieuses jeunes filles, infirmières volontaires qui se disputent l’honneur de le soigner. Parmi ces infirmières, Yvonne Vautrin et Marguerite Perrin (fille de Paul Perrin, frère d’Anna Vautrin et Célina Boucher).

Ce séjour à Gérardmer en état d’alerte continuel a quelque chose de démoralisant ; nous pensons presque être oubliés. Aussi le capitaine Rousseau me demande de prendre mon auto et d’aller à la recherche du commandant Millischer chef du 1er bataillon et de demander des ordres. Sachant que le Commandant est au Rudlin et qu’il y a eu un engagement au col du Louchpach, je pars de ce côté. En passant devant la chapelle du Rudlin, des jeunes gens creusent une fosse et un peu plus loin sur le hangar de la scierie, j’aperçois huit cadavres de soldats de la 8e Cie tués au Louchpach.

Le docteur du bataillon Duchet-Suchaux, gendre de Camille Krantz, examine un à un les corps déjà tuméfiés, visages noirs pour constater si les blessures ne proviennent pas des balles genre dum-dum, on y tient !

Un sergent a en effet la moitié de la tête emportée et d’autres présentent d’affreuses blessures causées simplement par un tir à très courte distance. Ces premiers morts me causent naturellement une très forte impression, quel contraste avec le temps admirable en ce beau mois d’août. Je ne trouve pas le Commandant et je retourne à Plainfaing où je trouve la 27e division de l’état-major dans laquelle est notre cousin Collin que nous rencontrons. La vue des troupes nombreuses me fait plaisir, nous serons moins seuls dans la région.

Le lendemain 12 août, je retourne au Rudlin, j’y vois le commandant Millischer ainsi que François et je rapporte l’ordre de rejoindre les Crêtes avec la Cie.

 

Paul Boucher 3 Image 2.jpgDe gauche à droite : adjudant Tschupp tué au Spitzenberg en septembre 14, commandant Millischer tué le 15 août à Soultzeren, lieutenant Paul Boucher, médecin-major Duchet-Suchaux, sous-lieutenant Schlumberger tué à Gunsbach en septembre 14, garde forestier Julien Guidat.

(Photo prise devant la cabane forestière du Rudlin le 12 août 1914)

 

Immédiatement alertés, nous partons de Gérardmer à 11 heures du matin et arrivons sur place vers 8h du soir ; cette marche compte parmi les souvenirs les plus pénibles en raison de la chaleur accablante. La Cie s’installe dans la ferme tout en laissant dehors un petit poste. Mon tour de garde est de 3 heures du matin au petit jour. J’ai le souvenir de ces quelques heures, couché, par un superbe clair de lune. A ce jour, nous nous portons en avant avec prudence jusqu’à l’ancienne frontière. La Cie s’étend en éventail. Spiess est à Soultzeren (pas le village mais au sommet, du côté du gazon du Faing) et moi à l’extrême gauche du 152e au « Leekanzel » espérant voir le lac Blanc et le lac Noir. Nous nous mettons en liaison avec le 11e bataillon de chasseurs alpins qui doit attaquer le Louchpach et nettoyer les environs jusqu’au lac Blanc.

L’attaque commence à 4h du matin appuyée par deux canons. De notre perchoir, nous sommes uniquement spectateurs et à genoux dans les herbes, nous aurions été bien si de nombreuses rafales de balles ne nous avaient pas obligés à nous coucher. Par intervalles, j’ai eu la satisfaction de faire exécuter quelques feus de salves à grandes distances sur quelques boches qui fuyaient vers l’Immerlinskopf. Le combat semble terminé et je reçus à 2 heures l’ordre de me porter jusqu’à la Roche, observatoire dominant tout le pays. A peine arrivé, je suis rejoint par toute la 11e Cie, avec le capitaine Sabaté et le lieutenant Martin qui arrivent de la Schlucht, tous forts fatigués par la grande chaleur. Questionnant le capitaine Sabaté sur sa mission, je ne reçus aucune réponse hormis celle de me mêler de ce qui me regardait, ce que je fis et la 11e Cie s’engageât dan un petit sentier en lacet, allant vers le lac Noir.

 

Paul Boucher 3 Image 3.jpgArchives militaires, Journal de marche du 152e en date du 11 et 12 août 1914

 

Peu de minutes s’écoulent et dans cette direction une fusillade assez vive part du bois où se dirigeait le capitaine Sabaté puis rapidement les hommes de la Cie remontent le sentier et nous rejoignent. Le Capitaine atterré déclare repartir vers la Schlucht et me confie le soin de ramener ses blessés tandis que quelques morts demeurent sur le terrain. Nous confectionnons des brancards pour deux blessés qui ne peuvent pas marcher. Le docteur du régiment et le commandant Millischer viennent ensuite. J’apprends qu’il s’agissait pour cette Cie d’une démonstration devant coïncider avec l’attaque du 11e chasseur. Or cette attaque avait commencé à 4h du matin, elle s’était arrêtée bien avant 9h et le capitaine Sabaté n’était arrivé sur place que cinq heures plus tard. La démonstration était parfaitement inutile et les pertes assez sérieuses de la Cie en sont d’autant plus regrettables.

A la nuit, nous regagnons la ferme ramenant les blessés, triste convoi sous le clair de lune. L’esprit demeurait excellent, les blessés auraient seulement du tabac et des cigarettes.

L’attaque du 11e chasseur a révélé la tactique défensive des Allemands, déjà installés dans des tranchées de fortune et protégés par quelques fils de fer barbelés, peu nombreux mais suffisants pour arrêter l’assaillant et lui faire perdre beaucoup de monde. Le 11e chasseur dont c’était les débuts perdit là près de 80 hommes.

L’alternance entre les différentes Cies du régiment nous fit gagner la Schlucht le 15 août où nous arrivâmes à 6h du soir au milieu d’un encombrement énorme, deux bataillons de chasseurs alpins, le 30e et le 13e, des civils. J’aperçus M. Mathieu, notaire et M. le Curé de Gérardmer auquel en deux minutes je me confesse sur la route en me promenant.

Nous nous réjouissons de passer une bonne nuit sur les matelas de l’hôtel Français quand à 10h du soir, nous sommes alertés. Le général Bataille, une lanterne à la main, nous met en route et baïonnette au canon, nous descendons la route de la Schlucht persuadés que nous allons à une grosse attaque à laquelle participerait tout le régiment. Nous nous arrêtons à 5km en dessous de l’Altenberg et je constate que la Cie est seule, nous apercevons qu’il y a un engagement à Soultzeren, assez confus, au cours duquel presque seul notre commandant Millischer a été tué.

On a toujours raconté que voulant montrer l’exemple, il restait debout au milieu d’une grêle de balles et qu’il faisait le geste d’attaque, lorsqu’il tomba foudroyé d’une balle en plein cœur. A peine arrivé au 152, nous n’avions connu que quinze jours ce Commandant qui nous avait tous conquis par sa simplicité et sa bienveillance. Nous nous trouvons à l’endroit d’où les Allemands avaient blessé le 7 août Catel ; une barricade faite par eux, de nombreux débris, deux scies, de nombreuses cartouches et deux cadavres attestaient un départ rapide. De notre côté, il y a eu aussi un peu de flottement. On aperçoit des isolés des 30e et 13e chasseurs. Il y a dans la nuit des fusillades de tous côtés sans motifs qui empêchent tout repos et énerve. Nous avons laissé quelques blessés à Soultzeren et le maire de cette localité arrive jusqu’à la barrière portant un immense bâton surmonté d’un tissu blanc. Je suis délégué pour le recevoir 50 mètres en avant. Il me signale des blessés du 152 qui sont soignés à l’école et que les voitures iront chercher le lendemain. Nous inhumons deux Allemands le long du talus de la route. Je vis leur tombe après la guerre en 1919 tandis qu’en 1920, leurs ossements gisaient épars dans le fossé de la route !

Notre capitaine Rousseau est désigné pour commander le premier bataillon en remplacement du commandant Millischer. Il regrette et nous regrettons son départ, le brave homme a très sincèrement les larmes aux yeux en quittant sa Cie. Il est remplacé par le lieutenant Spiess avec lequel je m’entends fort bien, officier sérieux et même exigeant dans le service, c’était un jeune compagnon perdu trop tôt hélas.

Papa qui se sert de l’automobile est conduit par un jeune homme de Gérardmer non mobilisé Poirôt et vient nous voir à notre avant poste. Ces visites me font à la fois le plus grand plaisir et une certaine gêne car je sais qu’elles sont mal vues du commandement, jalousie, crainte d’indiscrétion ! Mais la joie domine bien que je recommande de ne pas aller trop loin.

Chaque visite était accompagnée de linge empaqueté par les douces mains maternelles, correspondance, paquets de journaux pour toutes les troupes. Ainsi cette voiture devient vite populaire non seulement au régiment mais parmi toutes les troupes du groupe Bataille, car ainsi nous étions dénommés fournée du 152e, 5e BCP, un groupe d’artillerie divisionnaire, l’escadron du 11e chasseur ; 30e et 13e alpins, troupes excellentes mais dépourvues des services divisionnaires tels que ambulances, brancardiers, ce qui rendra la vie matérielle difficile.

A suivre…



23/01/2015
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