14-18Hebdo

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Souvenirs de guerre 1914-1919 (Paul Boucher) - Ch 13-3 –L’état-major, Champigny, Verdun, Lunéville

Document transmis par Renaud Seynave, son petit-fils - 27/03/2018

 

"Le 19 septembre 1917, notre commandant des chasseurs, le colonel Segonne promu général nous quitte... le même jour, on me notifie mon affectation à l’état-major de la 164e division."

 

 

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Le capitaine Paul Boucher à droite et le capitaine x à St Amarin en 1915 au 152e RI

 

 

Le 25 juillet 1917, nous quittons Courcelles à 8 heures du soir, à cheval, avec le commandant. Nous passons l’Aisne à Vailly, relevons le 159e. Nous arrivons à 12h dans une vaste creute ou ancienne creutière (ancienne carrière souterraine) dite de Rouge Maison où nous sommes bien au frais et dans l’obscurité pendant plusieurs jours. Je vais avec le commandant reconnaître l’endroit qui s’appelle « tranchée de la Gargousse ».

 

Le groupe 68-28-67 doit attaquer et prendre avec une préparation d’artillerie pépère. C’est un essai préliminaire de l’attaque de la Malmaison qui doit être fait plus tard. Nous avons des toiles de sacs sur nos casques. Nous sommes risibles.

 

Je suis fier d’arborer mon bout de ruban rouge qui classe tout de suite.

 

Depuis l’été, on n’a plus rien fait d’offensif. Le commandement a eu assez à faire en enrayant les mutineries et en relevant le moral des troupes.  C’est le premier essai : reprendre aux Boches, la tranchée de la Gargousse à cheval, sur le chemin des Dames en face de Pargny, tranchée d’apparat. Bertin rentre, heureusement car je préfère mon métier de commandant de Cie de mitrailleuses !

 

Nous montons en ligne le 28 juillet, un incident comique a lieu peu avant. Nous étions au moins deux mille hommes dans une demi-obscurité au moment où on pénétrait de l’extérieur très ensoleillé de sorte que l’on mettait quelques minutes pour s’habituer et gagner son logement non sans marcher de temps en temps sur quelques corps endormis. Nous avions quelques lumières d’acétylène.

 

Un beau matin, je me trouvais près de l’entrée principale lorsque je vois pénétrer deux civils barbus avec une allure de « député » précédés d’un officier d’état-major. A peine entrés, aveuglés par l’obscurité, l’un d’eux se déhanche comme si on avait pressé un ressort et d’une voix forte dit « Salut, les vaillants défenseurs de l’humanité, patati, patata… »

 

Son discours d’adresse à quelques caisses vides, toutefois un poilu se réveille, se soulève et crie « C’est toi Poincaré »

 

Au grand scandale de l’officier d’état-major, on se hâte d’emmener au dehors ces deux visiteurs dont je ne saurai jamais l’identité.

 

Nous passons le 29 juillet à entendre une forte préparation d’artillerie et l’attaque se déclenche le 30 à 20h16, vivement et si bien réussie, sans trop de pertes. Mouvement de contre-attaque le lendemain matin où on abat pas mal de boches à coups de fusils, je visite mes sections en position.

 

  

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Journal de marche du 68e BCA du 30 juillet 1917

 

   

Naturellement, nous subissons un fort marmitage qui nous cause pas mal de pertes : Boileau notre adjudant de bataillon, un solide Vosgien est tué. Gautier, mon infirmier aussi. Nous avons fait pas mal de prisonniers dont un lieutenant, commandant de Cie, qui arrive coiffé de son « Stahlhelm » ou casque tenant à la main sa « Mütze » ou casquette verte à bandeau rouge et visière de cuir.

 

Il posa la casquette une seconde, mon ordonnance la saisit et c’est un des trophées dans mon bureau.

 

Nous recevons quelques croix à remettre sur le champ. Nous désignons le lieutenant Pascal.

 

Dictionnaire du Chemin des Dames à propos de la tranchée de la Gargousse

Le 68e Bataillon de Chasseurs Alpin s’empare de la tranchée le 30 juillet, au prix de pertes importantes. Après 20h, les soldats partent à l’assaut. « Quelques obus français arrivent dans cette ligne d’assaut, causent quelque hésitation mais n’arrêtent pas les assaillants qui partent avec un merveilleux entrain, atteignent leur objectif, font des prisonniers et, emportés par leur élan, franchissent le Chemin des Dames et gagnent même la ferme de la Royère. » « La tranchée Salpêtre Gargousse assez endommagée par notre tir a été retournée. Elle ne renferme aucun abri sauf quelques niches de tireurs. Quelques fils de fer sont placés en hâte. »

(JMO du 68e BCA)

 

Le 2 août au matin, je reçois un message m’appelant à aller suivre un cours de chef de bataillon ! Depuis ma décoration, je suis connu à la DI (Division d’infanterie) où on me prête une auto pour aller vers Oulchy-le-Château avec mon ordonnance. Nous sommes douze élus, capitaines tous de l’active hormis moi. On se regarde avec étonnement. Je suis logé chez un brave homme, Monsieur Baillion, vétérinaire. J’ai un bon lit, c’est parfait !

   

(Notes prises par Paul Boucher dans son petit carnet)

En date du 2 août 1917 : « … arrivé à Oulchy-le-Château, le cours est commencé depuis quatre jours, 12 capitaines, un chef de bataillon professeur, fort et cassant qui n’a pas été sur le front. Bon lit, c’est le principal…

3 août 1917…les autres types sont tous de l’active ayant peu ou pas fait la guerre, peu sympathiques… ».

 

Les cours sont fort intéressants par leurs visites sur le terrain : école de grenade, de canons de tranchées, de camouflage, camp d’aviation, école de mitrailleuses, etc.

  

Note de Paul Boucher datée du 4 août : Conférences le matin, l’après-midi, nous allons voir tirer le crapouillot (coût : 15 000 francs).

   

  

Paul;Boucher 13-3 Image 3 Programme instruction.jpg

Programme d’instruction pour le stage d’instruction des capitaines susceptibles de devenir Chefs de Bataillon approuvé le 23 juillet 1917 (document de Paul Boucher).

 

  

Oulchy-le-Château est un bourg pittoresque, la vie y a repris, calme. Je vais à la messe dans une vieille église visitée par Jeanne d’Arc, ce coin délicieux devait être ravagé complètement en mai 1918.

 

Je rentre le 14 août au bataillon, dans la région de Braisne pour toucher une permission de détente. Départ le 16 août à 6h du matin pour Mont-Notre-Dame où nous attrapons le train pour Paris avec le capitaine Baratin et le commandant Dupont. Déjeuner chez Drouant, diner chez Poccardi. Baratin couche à la maison Rue Mazarine.

 

Nous prenons le train avec le commandant, lui pour Bourg, moi pour Evian, tout flambant avec ma décoration.

 

Puis c’est le retour le 26 août au soir, au milieu d’un entourage sympathique, en excellente forme physique et morale avec des êtres aimés, c’est la sensation la plus délicieuse de la guerre. Cela rappelle l’envolée vers les vacances avec le prestige du combattant, le désir de vivre avec les siens. Puisque la guerre était encore là, nous ne sommes pas maîtres de nos mouvements.

 

Jours charmants à Evian, promenades en bateau. Nous assistons à l’arrivée bien émouvante de rapatriés du nord et de l’est de la France. Arrivée en musique bien piètre mais bien accueillie.

 

Je pars sur Gérardmer le 27 août.

 

Note de Paul Boucher dans son carnet en date du 28 août : Gérardmer, pluie. Quelques courses en ville. Je passe la journée avec Maman. Je vais au Kertoff où je vois mon ancien chauffeur, Clotaire Maillard. Je trouve tout en assez bon état. Départ le 30 août en auto à Epinal avec arrêt à Docelles et départ pour Paris. A Nancy, je dine avec Mr Patte de la banque.

 

La permission est finie, je retrouve le bataillon au repos à Baron près de Nanteuil-le-Haudouin. Ce demi-repos est engendreur de cafard. J’aimerais mieux être dans le bled.

 

Note de Paul Boucher en date du 11 septembre : Je pars de Nanteuil à 10h, j’arrive à 12h30 à Paris. Quelques courses, docteur que j’invite à diner chez Prunier. Rentre rue Mazarine, je couche dans le lit du Père en son absence. Le 12, retour à 8h du soir.

 

On se prépare à changer de place lorsque je reçus le 20 septembre une carte du colonel Biesse disant qu’il s’occupe de moi, à mon insu, sur la demande expresse de Jean.

 

(Note de Renaud Seynave : Le colonel Biesse est l’époux de Cécile née Perrin, cousine germaine de Suzanne Boucher et le beau-frère de Jean Boucher, frère ainé de Paul).

 

Je suis à la fois content et mécontent… attendons.

 

Le bataillon change de place et nous allons à Vasseny (Aisne).

 

Le 19 septembre 1917, notre commandant des chasseurs, le colonel Segonne promu général nous quitte. C’est le colonel Tanant qui arrive et le même jour, on me notifie mon affectation à l’état-major de la 164e division. Je fais mes adieux aux compagnies, on me fait donner la fanfare. On me trouve une auto à la division.

 

Et c’est ainsi que se termine après trente-huit mois de présence continue ma vie d’officier de troupe. J’ai eu de grandes satisfactions au 68e BCA grâce au commandant Dupont, à Bertin et à tous les chasseurs qui ont eu le geste de m’offrir une décoration de même que les officiers m’en avaient offerte une. Je sais ce que je quittais.

 

Que vais-je trouver, surtout moi qui avait une prévention totale envers les états-majors, que je ne connaissais d’ailleurs nullement.

 

Note de Paul Boucher dans son carnet en date du 22 septembre : Camp Revol à Vasseny. Nous faisons l’exercice. Je vais pour voir Tanant qui est arrivé comme colonel à la division. Curmin m’interpelle et me dit que je suis affecté à l’état-major de 164e DI qui compte le 152e RI. Je vais le soir à la popote de Tanant avec Bertin.

  

Après 38 mois au front, me voici embusqué !!

   

  

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Journal de marche relatant le départ du capitaine Boucher en date du 24 septembre 1917



30/03/2018
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