14-18Hebdo

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Henri Fauconnier - Lettres à Madeleine - 8/ Décembre 1916

 

Août 1914, Henri Fauconnier, 35 ans, est en Malaisie où, depuis 1905, il s'est lancé dans cette grande aventure qu'est la fondation d'une plantation de caoutchouc. Un pays enchanteur, une entreprise florissante, une famille chaleureuse - et une jeune fiancée, Madeleine. Pas question cependant d'éluder son devoir de soldat. Henri Fauconnier sera démobilisé en 1919. Et pendant ces cinq années, il écrit - le plus souvent à Mady. Après la guerre, il regagne la plantation malaise. Mais c'est en Tunisie, où il s'est installé en 1925, qu'il écrit « Malaisie », prix Goncourt 1930.

Bruno Monsaingeon : choix de lettres - 22/02/2015

 

Image 1 Fiances Henri Fauconnier 1914 et Madeleine Meslier.jpgHenri Fauconnier en 1914 et Madeleine Meslier

(archives personnelles de Roland Fauconnier - photos communiquées par Bernard Godineau)

 

 

Image 2 Maries Henri et Madeleine octobre 1915  img015 CADRE.jpg

Henri et Madeleine Fauconnier - Octobre 1915

(archives personnelles de Roland Fauconnier - photo communiquée par Bernard Godineau)

 

5-12-16

C'est une chose terrible que le ronflement, parce qu'il semble être l'exhalation même de la sottise de l'âme. Mais la parole est souvent pire, car elle ne se contente pas d'avoir cette apparence. Elle est une traduction assez fidèle de la sottise. (Je me trompe : les deux concerts sont dans la même lettre. Mais il y a la lettre du détachement. Que vous êtes méchante et que je vous aime !)

Mais, Mady, savez-vous si je ne ronfle pas ? Cette pensée me terrifie. Je devrais ronfler, ayant le nez étroit. Pourtant j'ai entendu Jean, qui a de larges naseaux, broumer comme un cheval poussif. Le bruit qu'il faisait, d'ailleurs, n'était pas antipathique, il avait quelque chose de calme, de fort, de volontaire. Mais une autre fois j'ai couché dans une chambre près de celle de Parant… C'était effroyable. Pauvre Mye ! J'ignore si je ronfle, mais je sais que Carlo ne ronfle guère, et cela me rassure, tant nous avons les mêmes habitudes. Vous me le direz. Il y a des choses qu'on doit se dénoncer mutuellement, car chacun les ignore en soi. Est-ce que je ronfle ?... Est-ce que je sens mauvais ?... Et puis j'aurai peut-être pris à la guerre des habitudes de négligence, de saleté. On apprend vite à se passer d'eau, surtout quand pour s'en servir il faut attendre qu'elle fonde, comme maintenant.

6 décembre 1916

Cette guerre inutile et cruelle déshonore la race blanche, qui était déjà assez répugnante avant cette aventure. Race d'agités qui appellent « vie » leur agitation. Race blanche, lèpre de la terre ! Comme je voudrais être noir ou jaune ! Après la guerre, ne pouvant changer ma couleur, je me ferai naturaliser Malais, Arabe, ou Maori. Et vous ? Malais sera le plus facile, après dix ans de séjour. Nous choisirons de jolis noms. Mais pour vous j'interdis « puteh ». À part ça vous pouvez choisir. Pour mon nom, je penche déjà pour Ngah.

8-9 décembre. Minuit

Un message est arrivé ce soir : « L'ennemi attaque cette nuit sur le front du régiment... » J'avais ta lettre dans les mains, ta promesse, ta confiance en notre avenir ensemble. L'ennemi attaque ? J'ai ressenti une joie immense de ce que tu me dises ces choses-là en cette minute là. Tu es avec moi. J'attends. Et ces heures qui pourraient être terribles sont des heures bienheureuses.

Là-haut, le silence sur la neige. Elle est belle, cette dernière nuit d'hiver dans les tranchées, la dernière pour moi, car je dois partir demain suivre le cours dont je t'ai parlé. Comme c'est étrange ! Cette seule nuit va décider peut-être de ma destinée. La mort ou la vie, une phase nouvelle de ma vie avec toi qui m'attends, et tant de possibilités inconnues. Cela me paraît étrange, mais au fond je sens en moi la certitude de ne pas mourir.

J'ai causé longtemps avec le capitaine (Leborgne). Il m'avait invité à dîner avec lui pour le dernier soir. Nous brûlions de l'alcool dans une vieille boîte de conserves pour nous réchauffer, et je lui parlais des pays du soleil. Mais j'avais besoin de revenir ici où je suis seul, près de toi.

A suivre…



31/07/2015
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