14-18Hebdo

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Henri Fauconnier - Lettres à Madeleine - 4/ Janvier-Avril 1916

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Henri Fauconnier en 1914 et Madeleine Meslier

(archives personnelles de Roland Fauconnier - photos communiquées par Bernard Godineau)

 

 

Août 1914, Henri Fauconnier, 35 ans, est en Malaisie où, depuis 1905, il s'est lancé dans cette grande aventure qu'est la fondation d'une plantation de caoutchouc. Un pays enchanteur, une entreprise florissante, une famille chaleureuse - et une jeune fiancée, Madeleine. Pas question cependant d'éluder son devoir de soldat. Henri Fauconnier sera démobilisé en 1919. Et pendant ces cinq années, il écrit - le plus souvent à Mady. Après la guerre, il regagne la plantation malaise. Mais c'est en Tunisie, où il s'est installé en 1925, qu'il écrit « Malaisie », prix Goncourt 1930.

Bruno Monsaingeon : choix de lettres - 22/02/2015

 

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Henri et Madeleine Fauconnier - Octobre 1915

(archives personnelles de Roland Fauconnier - photo communiquée par Bernard Godineau)


 

9 janvier 1916

Votre lettre du 4 janvier me dispenserait de vous écrire. Car elle dit à peu près ce que je voulais répondre à celle qui la précédait. Alors tout va pour le mieux et nous sommes faits pour nous épouser. Je ne tiens pas à être adoré, ni heureux en vous écrasant. Je sais bien d'avance que nous ne pourrons pas être continuellement dans une béatitude amoureuse, ni d'accord sur tout, que je vous agacerai, que vous m'agacerez, et que nous nous tournerons quelquefois le dos pour aller chacun vers notre solitude. Mais malgré cela - non, grâce à cela nous serons bons amis, et heureux l'un par l'autre. Et je suis sûr (oui mauvaise gale !), sûr qu'une autre femme ne m'aurait pas rendu heureux car jamais je n'aurais pu me résoudre à épouser cette autre femme. Cette phobie du mariage, du définitif dans une existence que... (Suite perdue.)

9 avril

Quand cette lettre à laquelle vous répondez a été partie, j’ai bien senti qu'elle ne traduisait pas du tout l'état d'âme de la période qu'elle représentait. Si je pense à vous chaque jour, je ne vous écris que de temps en temps, et comme ce n'est pas quand je le veux mais quand l'occasion le veut, c'est une sorte de hasard qui décide de ce qui vous est dit et de ce qui reste en blanc. Comme vous j'ai le désir et la crainte de nous retrouver ensemble, et de la vie commune qui nous attend. Je tiens à ne vous rien cacher de cela, mais quand le désir domine il me parait alors si évident que souvent je n'en parle pas. Quand mes instincts de sauvagerie me reprennent au contraire, il me semble loyal de le dire. Vous ai-je fait un peu de peine ? Il vaut mieux vous faire de la peine que de vous mentir, n'est-ce pas ? Mais je puis vous dire toute la vérité. Elle m'est apparue plusieurs fois si nettement qu'il ne peut me rester de doute. La dernière fois c’est quand vous m'avez écrit que vous vouliez aller en Angleterre. J’ai senti en pensant aux risques de torpillages, que le plus précieux de ma vie s'en irait avec vous. Alors ça m'est égal de vous dire qu’à certains moments je sais que vous me pèserez (je ne « mâche pas les mots »...). Ceci n'est rien, c'est le transitoire. Le plus beau livre, la plus belle musique m'importunent quelquefois. Mais je ne cesse jamais de les aimer. Je compte bien que vous aurez plus d'une fois plein le dos de votre Bigond et que vous le lui direz. Ce sera très simple, et nous n'aurons jamais à craindre d'être importun l’un à l'autre, tant que l'« autre » ne le dira pas.

Tout ce que je vous dis là, c'est par excès de scrupule peut-être, et parce que je me connais. Mais depuis que je m'attache à vous plus solidement chaque jour, je n'ai jamais eu que de la joie à sentir cet attachement grandir. Je suis tranquille, je vous l'ai dit déjà. Je prévois bien que nous ne serons pas à toutes les heures de notre vie dans une adoration mutuelle. Nous nous disputerons, nous nous battrons peut-être. Cela vaut mieux que de se bouder en silence et de ne pas se comprendre.

16 avril 1916

Un enfant qui fait des devoirs quand le jardin est plein de soleil et de jeux ne songe qu'à s'échapper, et s'il embrasse sa mère en passant, c'est d'un baiser rapide. Il oublie d'aimer, mais est-ce qu’il n'aime pas ? Je me suis méfié de mes habitudes d'indépendance et j’ai craint que vous ne les compreniez pas tout à fait.

Mon petit, j'ai eu tort surtout parce que vous êtes déjà beaucoup trop disposée à vous méconnaître, à ignorer tout ce qu'il y a d’exquis en vous. Si vous pouviez lire votre dernière lettre sans l'avoir écrite, vous verriez cela. Elle est si belle qu'elle me plonge dans le remords et en même temps (tant je suis égoïste) il me semble ne pas pouvoir regretter d'avoir été le motif ignoble de tant de noblesse. Je vous ai fait sottement de la peine et maintenant j'en ai aussi. Mais elle ne vient que de moi-même. Tout ce qui ne me vient que de vous est de la joie.

17 avril 1916

Encore deux lettres ce matin. Oui, j'avais raison de dire qu’il me fallait mériter le bonheur que vous me donnez. Vous le voyez maintenant : le mériter, c'est l'accueillir dignement. Il est peut-être trop pur et trop haut pour moi, et sans doute c'est la crainte de ne pas en être digne et l'orgueil de ne pas vouloir en convenir qui me font dire des bêtises. Mais maintenant vous voulez que je vous dise « je tiens plus à ma liberté qu'à vous ». Non, non, non, ce n'est pas vrai ! Ce n’est pas vrai non plus que je raisonne toujours tout, que je pèse tout. Là vous me calomniez un peu. Je ne suis pas « constamment moi-même », et vous le voyez bien. Cette mauvaise lettre, est-ce qu'elle n’était pas pleine de contradictions ? Ce n'est pas un esprit réfléchi qui pouvait la concevoir mais un esprit malade. C'est vous qui le guérirez, en pardonnant. Vous songerez que, moi, je n'avais pas l'habitude de souffrir, et que depuis longtemps je souffre. Mais je vais me retremper en vous. Venez m'attendre à Musset. Ne vous vengez pas trop, cela vous serait si facile ! Vous savez bien que c'est ma liberté qui me pèserait si vous n'étiez plus là pour lui donner une raison d'être. Qu'est-ce que j'en ferais ?

Je me suis évadé jadis pour la conquérir. Il y avait entre elle et moi beaucoup d'obstacles. Le plus fort, le seul qui ait compté, c'était de quitter ma grand'mère. Vous savez cela. Mais je sentais que c'était nécessaire, et elle-même me l'a dit quand elle m'a vu hésiter. Ce n'est pas par égoïsme que je suis parti. Si « l'aventure » m'attirait naturellement, un devoir me poussait. Beaucoup de vies ne pouvaient plus s'appuyer que sur la mienne. Mais je me croyais assez fort pour conquérir le monde. J'ai trouvé beaucoup de joie dans cette lutte et dans le succès quand il est venu. Je m'y suis accoutumé à ne compter que sur moi-même, et à me garder contre toute influence même agréable et bonne en soi (comme, en Angleterre celle de Frederick[1], l'homme que j'ai le plus admiré) mais pouvant m'amener à m'arrêter en chemin. Une volonté tendue devient une habitude, cela donne à l'âme une forme nouvelle. Je me suis méfié de moi pour cela, à cause de notre dissemblance. Car vous, vous avez l'habitude de vous sacrifier, votre âme est toute de tendresse - la mienne, il a fallu qu'elle se durcisse. Pourtant, dès que j'ai senti que je tenais l'avenir, je suis revenu vers les miens, ou plutôt je les ai fait venir à moi. Ils m'étaient nécessaires. Je vous ai dit cependant qu'il m'était arrivé d'avoir besoin de m'échapper d'eux... Ils n'y faisaient pas attention. Ai-je eu peur que vous y fassiez attention ? C'est cela, sans doute. Mais ce n'est rien. Je vous l'assure. J'ai l'air de vous faire mon panégyrique. Non, c'est pour que vous compreniez mieux. Vous comprendrez que dans mon vieux cœur racorni il reste encore de la place pour beaucoup d'affection. Si je ne la manifeste pas toujours, vous saurez qu'elle est toujours là. Si je vous dis le contraire, vous répondrez « Va-t'en. Tu es un sot. Tu m'aimes. » Ce sera vrai, vrai, vrai !

A suivre…



[1] E.P. Frederick, le directeur de la petite école privée de Malvem, au sud de l'Angleterre, où H.F. avait enseigné le français et la musique en 1903-1904.



03/07/2015
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