14-18Hebdo

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Henri Fauconnier - Lettres à Madeleine - 14/ Début novembre 1918

 

Août 1914, Henri Fauconnier, 35 ans, est en Malaisie où, depuis 1905, il s'est lancé dans cette grande aventure qu'est la fondation d'une plantation de caoutchouc. Un pays enchanteur, une entreprise florissante, une famille chaleureuse - et une jeune fiancée, Madeleine. Pas question cependant d'éluder son devoir de soldat. Henri Fauconnier sera démobilisé en 1919. Et pendant ces cinq années, il écrit - le plus souvent à Mady. Après la guerre, il regagne la plantation malaise. Mais c'est en Tunisie, où il s'est installé en 1925, qu'il écrit « Malaisie », prix Goncourt 1930.

Bruno Monsaingeon : choix de lettres - 22/02/2015

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Henri Fauconnier en 1914 et Madeleine Meslier

(archives personnelles de Roland Fauconnier - photos communiquées par Bernard Godineau)

 

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Henri et Madeleine Fauconnier - Octobre 1915

(archives personnelles de Roland Fauconnier - photo communiquée par Bernard Godineau)

 

2 novembre 18

Je voudrais bien savoir quelles sont ces niaiseries qui t'enthousiasment si fort, femme « frivole ». Quand tu t'avises de faire un portrait de toi-même, il est rare qu'il soit ressemblant. Ton confesseur, s'il s'en donne la peine, doit trouver bien difficile d'y voir clair en toi. Comment se dépeindre à autrui, quand on s'ignore soi-même ? Mais nous sommes tous ainsi, tous comme celui qui confondait l'œuvre de chair avec les besoins naturels, et se reprochait ce vice incurable. Car la difficulté n'est pas seulement dans notre incompréhension de nous-mêmes, elle est aussi dans l'inconsistance de notre notion du bien et du mal. La voix de la conscience ne nous parle pas le même langage qu'à nos aïeux, et d'une année à l'autre elle modifie même en nous ses verdicts qui paraissent chaque fois si péremptoires. Dans quel chaos nous vivons ! Est-ce que tout cela n'est pas aussi incohérent qu'un rêve ? Et ne faut-il pas croire que nous continuons à rêver, bien qu'à un autre degré, au moment ou nous nous éveillons ? Dans le sommeil les plus étonnantes incongruités ne nous choquent pas. Si un jour nous nous réveillons de la vie et que nous nous en souvenions, son absurdité nous fera rire ou nous épouvantera.

Mais est-ce une raison pour la mépriser pendant le temps que nous l'agissons ou la subissons ? Parfois, pendant le sommeil, la direction que prennent nos rêves est déterminée par quelque chose d'extérieur, par une sensation « réelle » que nous interprétons avec un reste de logique. Peut-être toutes nos visions y sont-elles enfantées ainsi par des phénomènes de la vie qui veille alentour. Nous n'avons pas quitté ce monde. Nos sens, sauf en général celui de la vue, restaient ouverts, et notre âme seule était à demi fermée. Nous pouvons maintenant sourire des fantasmagories qu'elle a créées, mais nous ne songeons pas à nous en indigner. Voici ce qui me ramène à mon point de départ. Nous sommes un peu plus lucides quand nous ne dormons pas. Pas beaucoup plus. Et nous sommes encore si loin de comprendre l'univers et nous-mêmes que nous n'avons pas le droit de nous reprocher de construire notre bonheur sur cet incompréhensible. La sagesse doit être de vivre au mieux dans notre illusion, tout en devinant que cette illusion ne repose pas sur du néant, mais sur l'écho en nous de sonorités qui existent quelque part au-delà. Peut-être qu'avec beaucoup d'autres sens et une âme désensommeillée, nous nous apercevrions que nous vivons la vie éternelle. Il faut tendre à cette lucidité tout en jouant comme des poussières dans le rai de lumière qui nous est donné. Rien n'est indiffèrent. Je ne donne pas la même valeur à une huître qu'à une symphonie, mais je savoure l'huître qui m'est donnée sans déplorer qu'elle ne soit pas une symphonie. Si je la rejetais comme une niaiserie, c'est moi qui serais le niais, pour avoir fait fi de la parcelle d'au-delà qu'elle contient. Tout ce qui est le moins du monde beau et bon vaut la peine. En regardant bien on découvre que même les mouches ont un arc-en-ciel sur leurs ailes.

6 novembre 18

Les lignes que je trace chaque jour sur ma carte font un dessin de vagues. La marée va bientôt atteindre la frontière. C'est bien agréable, en cette saison surtout, de faire ce voyage en chemin de fer, comme un bon bourgeois en temps de paix. On s'ankylose un peu par manque d'exercice, mais on voit de haut la boue horrible où tant de malheureux pataugent. Nous ne pouvons pas, vois-tu, juger ce qui se passe dans le cœur des combattants. Ils ont trop souffert. Il y a en eux l'amertume de forçats condamnés injustement. Je sais, pour y avoir été, qu'il est impossible qu'aucun bagne soit plus effroyable que cette guerre. On ne peut pas imaginer, pas même se souvenir, (de) tout ce qu'elle contient d'injuste et de répugnant. Il est heureux que l'homme oublie vite, et Carlo oubliera, et reprendra goût à la vie. Car, tout de même, la vie est belle. Ce qui est démoralisant pour le combattant, c'est qu'il combat sans haine, sentant bien que quoi qu'on en dise, la plupart de ses ennemis combattent dans le même sentiment. Il ne hait plus qu'une chose, la guerre, et il en est l'esclave. Et s'il consent à souffrir encore, ce n'est plus pour l'Alsace-Lorraine, ou contre le Boche. S'il meurt, c'est pour vivre. S'il tue, c'est pour aimer. Ce qu'il y a d'insensé dans une telle situation a de quoi donner le délire. Mais ce délire, au fond, est raisonnable, et fous sont ceux qui ne le comprennent pas. Je me demande si on comprendra. J'ai peur pour l'humanité, parce que ceux qui la dirigent n'ont pas fait la guerre. Entre massacrer sans haine et massacrer par amour, comme Robespierre le « Juste », il n'y a pas loin. Il faut qu'on nous donne la paix pour laquelle seule on a « tenu », sinon nous verrons nos soldats nous rapporter, avec la victoire, un front soucieux. L'avenir sera terrible s'ils ont l'impression que leur œuvre est incomplète. Et elle le serait si on laissait les Pertinax décider des conditions de la paix. Je vois déjà d'inquiétants symptômes de l'étroitesse de vues des hommes politiques. Ainsi, après avoir admis en bloc, hypocritement, les principes Wilson, on fait déjà des réserves sur la liberté des mers. On s'apprête à de nouveaux marchandages qu'il est facile de deviner grâce aux blancs candides de la censure. Le vieux monde politique d'avant-guerre, qui inventa les dogmes stupides de l'équilibre européen, de l'intégrité de l'Empire ottoman, qui internationalisa Tanger, qui établit l'Albanie, a envie de continuer ses petits tripotages. Il croit que la victoire est son triomphe. Il verra bientôt au contraire qu'elle est sa condamnation.

A suivre…



11/09/2015
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