14-18Hebdo

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Henri Fauconnier - Lettres à Madeleine - 13/ Octobre 1918

 

Août 1914, Henri Fauconnier, 35 ans, est en Malaisie où, depuis 1905, il s'est lancé dans cette grande aventure qu'est la fondation d'une plantation de caoutchouc. Un pays enchanteur, une entreprise florissante, une famille chaleureuse - et une jeune fiancée, Madeleine. Pas question cependant d'éluder son devoir de soldat. Henri Fauconnier sera démobilisé en 1919. Et pendant ces cinq années, il écrit - le plus souvent à Mady. Après la guerre, il regagne la plantation malaise. Mais c'est en Tunisie, où il s'est installé en 1925, qu'il écrit « Malaisie », prix Goncourt 1930.

Bruno Monsaingeon : choix de lettres - 22/02/2015

 

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Henri Fauconnier en 1914 et Madeleine Meslier

(archives personnelles de Roland Fauconnier - photos communiquées par Bernard Godineau)

 

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Henri et Madeleine Fauconnier - Octobre 1915

(archives personnelles de Roland Fauconnier - photo communiquée par Bernard Godineau)

 

10 octobre 1918

Les événements, comme aux premiers jours de la guerre, nous emportent. Nous ne vivons plus, nous sommes noyés dans ce tourbillon. On n'échange guère de réflexions aux moments pathétiques du drame.

Je m'attendais bien à de grands événements, et on savait que la Bulgarie était prête à tout lâcher. Mais nous ne pensions pas enfoncer en quelques jours toute la fameuse ligne Hindenburg comme nous l'avons fait. Nous y sommes entrés comme on défonce une porte vermoulue. Les Australiens ont été prodigieux. II n'y a peut-être pas au monde de meilleures troupes.

Maintenant on peut s'attendre à tout. Il est évident que la Turquie et l'Autriche désirent la paix à tout prix, et l'ont fait comprendre à l'Allemagne. Mais le peuple allemand la veut aussi, et l'aura. Je ne crois pas qu'on puisse le replonger dans la guerre après lui avoir montré la possibilité d'une paix immédiate. La discussion publique entre Max de Bade et Wilson permet les plus grands espoirs. Elle écarte le danger de négociations secrètes et tortueuses entre diplomates. Elle prouvera aux Boches qu'ils ont tort, ce que beaucoup ignorent encore, car la droiture de Wilson est tellement éclatante que les Boches eux-mêmes la reconnaîtront. Il faut bien dire que si notre victoire est due à ce que nous avons eu enfin un généralissime, elle est due aussi à notre diplomatissime. « Honesty is the best policy » est toujours vrai. La Bulgarie qui a déterminé l'effondrement, ne l'a fait que parce qu'elle a eu confiance en Wilson. Elle n'était pas vaincue au point de se rendre sans conditions. Mais elle a compris qu'elle pouvait le faire, que marchander était désormais aussi inutile que combattre, que la justice se ferait, contre et pour elle.

On comprendra cela en Allemagne aussi, plus ou moins tôt selon que l'Allemagne est réellement à bout de forces ou non. Mais l'idée d'un hiver à passer est réfrigérant pour l'enthousiasme guerrier des peuples. La paix ne peut pas être signée en quelques semaines, mais l'armistice pourrait venir bientôt, avec évacuation de la France et de la Belgique. Enfin, enfin, on aperçoit la colombe.

Je viens de recevoir ta lettre de grande indignation et d'enthousiasme. Je ne me fiche pas du tout de ce que tu dis. Il est certain que toutes les nations européennes ont bien mérité cette guerre par leur rapacité, leur malhonnêteté, la petitesse de leurs vues. Les Français, par exemple, ont complètement perdu le sens de l‘honnête. Cela m’a frappé en arrivant de Malaisie. Mais ils ne s’en doutent pas, et ça les choque qu’on le leur dise. Comprendront-ils la grande honnêteté politique de Wilson ? Oui, de force peut-être. Mais nous entendrons beaucoup de criailleries et de glapissements d'abord. L'Écho de Paris n’attend qu'une occasion pour commencer le concert, mais il est un peu intimidé.

17 octobre 1918

La dernière réponse de Wilson est bien ce qu'elle devait être, et je m'étonne qu'en France on ait eu peur de son action. Les Français n'ont pas encore compris qu'il sera implacable parce qu'il voit bien au-delà de cette guerre. On le traite d'idéologue à cause de cela - simplement parce que la réalité ne lui cache pas la vérité.

Il a parlé aux Boches comme on tance de mauvais garnements. S'ils avalent cette dure leçon, c'est qu'ils sont vraiment vaincus aussi complètement que les Bulgares. Alors la paix viendra vite, après quelques nouveaux ergotages. Il y a un tel changement de ton en Allemagne depuis ces dernières semaines qu'on peut prévoir que les Boches ne s'étonneront plus de rien. L'abandon de la côte belge et de la région de Lille est l'aveu définitif de la défaite. Désormais il n'y a plus d'obstacle à la paix que la famille Hohenzollern, et personne ne l'ignore. Mais on ne fait pas une chute pareille sans se raccrocher aux espoirs les plus futiles. Ils feront sans doute comme Napoléon qui aurait bien accepté les frontières de la Révolution, et s'ils peuvent ramener leurs armées derrière la Meuse, ou même le Rhin, ils espéreront lasser notre patience et sauver leur couronne. Si le peuple allemand leur reste fidèle, la guerre peut encore durer assez longtemps. Mais le doux fumet de la paix lui a été passé sous le nez par Wilson, et il va devenir enragé si on l'éloigne de lui. En ce cas cela pourrait être vite fini, d'autant plus que nos gouvernements deviendraient tout à coup assez accommodants s'ils voyaient poindre la menace du bolchevisme en Allemagne. L'abdication pourrait hâter les choses. Il est bon qu'il y ait un Wilson au monde.

30 octobre 1918

Enfin ! Voilà que Bochie et Austrobochie se liquéfient. C'est comme une montagne de neige qui s'écroulerait tout à coup au printemps. Je suis persuadé que dès maintenant il n'y a plus rien à faire qu'à regarder l'effondrement, qui s'achèvera de lui-même. L'Autriche déjà est prête à tout, car elle a plus peur de ses peuples que des armées qui la combattent. L'Allemagne n'est guère plus solide, comme le prouve la façon dont elle a avalé l'amère pilule de Wilson. Mais elle sait que ce n'est qu'un avant-goût, et elle fera encore beaucoup de grimaces avant de se décider à absorber toute la purge. Je suis pour des conditions d'armistice sévères et pour une paix raisonnable. Il faut que tout le mal réparable soit réparé, que la dette soit payée jusqu'au dernier pfennig.

Il n'est pas plus difficile pour les peuples de s'entendre que pour des convives de prendre chacun leur part d'un plat qu'on passe autour d'une table - puisque le monde produit assez et qu'il n'y a plus de famines depuis des siècles, que causées par des guerres. Si l'être que les naturalistes appellent homo sapiens n'arrive pas à comprendre qu'en s'arrachant le plat on le flanque toujours par terre, c'est qu'il est inférieur aux animaux. Donnons donc à chacun sa place puisque la table est assez large. Mais il faut que chacun y mette du sien. L'occasion est unique. On ne voit pas bien ce que fait l'Angleterre à Gibraltar, par exemple. Qu'elle rende sa cuiller à l'Espagne sans que l'Espagne la lui demande. Elle prouvera ainsi sa sincérité. Mais une des plus grandes réformes sans lesquelles la paix ne sera qu'une nouvelle préparation à la guerre, est la suppression des douanes dans le monde entier. Il y a des intérêts qui en souffriront un peu pendant quelque temps, mais c'est pour le bien commun, c'est absolument nécessaire. Une Bohême, une Hongrie, qui n'ont pas accès à la mer, ne doivent pas être étranglées par le bon plaisir de leurs voisins mieux placés. Il faut qu'elles puissent atteindre la carafe.

Wilson a bien mis cela dans son programme : suppression des barrières économiques. On a admis cette clause, pas formellement, mais tacitement, parce qu'on avait besoin de son aide. Mais je suis persuadé qu'au fond du cœur nos politiciens encroûtés sont bien décidés à maintenir cette sainte institution fille de la guerre (et qui l'enfante à son tour). Les douanes, octrois, etc., sont des absurdités, qui ne font qu'entraver le commerce et encourager l'inertie. Elles ne sont nécessaires, d'un pays à un autre, que pour se neutraliser mutuellement. Supprimons-les partout, puisque l'occasion s'en offre, et que chaque peuple exploite son sol selon les richesses naturelles qu'il contient, au lieu de créer des industries factices qui ne sont pas faites pour son climat. La canne à sucre produit le sucre, ainsi le veut la nature - et la betterave a été mise au monde pour nourrir les vaches.

A suivre…



04/09/2015
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