14-18Hebdo

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Henri Fauconnier - Lettres à Madeleine - 10/ Janvier 1918

 

Août 1914, Henri Fauconnier, 35 ans, est en Malaisie où, depuis 1905, il s'est lancé dans cette grande aventure qu'est la fondation d'une plantation de caoutchouc. Un pays enchanteur, une entreprise florissante, une famille chaleureuse - et une jeune fiancée, Madeleine. Pas question cependant d'éluder son devoir de soldat. Henri Fauconnier sera démobilisé en 1919. Et pendant ces cinq années, il écrit - le plus souvent à Mady. Après la guerre, il regagne la plantation malaise. Mais c'est en Tunisie, où il s'est installé en 1925, qu'il écrit « Malaisie », prix Goncourt 1930.

Bruno Monsaingeon : choix de lettres - 22/02/2015

 

Image 1 Fiances Henri Fauconnier 1914 et Madeleine Meslier.jpgHenri Fauconnier en 1914 et Madeleine Meslier

(archives personnelles de Roland Fauconnier - photos communiquées par Bernard Godineau)

 

 

Image 2 Maries Henri et Madeleine octobre 1915  img015 CADRE.jpgHenri et Madeleine Fauconnier - Octobre 1915

(archives personnelles de Roland Fauconnier - photo communiquée par Bernard Godineau)

 

13-1-18

As-tu vu le dernier message de Wilson ? Il est d'une franchise et d'une élévation qui devrait faire honte à nos petits politiciens. Cependant on commence à afficher à grands frais dans toutes les communes de France un devoir de style de Paul Deschanel (« Plus veau que son papa », disait Laurent Tailhade) qui n'obtiendrait pas 5 sur 20 au bachot. Une resucée de lieux communs dans une langue pâteuse. Ça a électrisé la Chambre.

Un autre politicien, qui porte bien en vain des lunettes, parle à la tribune des « usurpateurs de Russie ! » Cela rappelle le « Pas un pouce de notre territoire ! » la veille de la cession de l'Alsace-Lorraine. Mais les députés ont prolongé leur mandat indéfiniment. Ils peuvent gaffer à cœur joie. En attendant on les déteste en France de plus en plus. Surtout Caillaux. Mais les autres presque autant. Je suis heureux de le constater. Clemenceau est le seul qui devienne populaire, bien qu'il ait la main rude, ou à cause de cela. Il est bien dommage que nous ne l'ayons pas eu dès le début au pouvoir.

23-1-18

Mon traitement chez le dentiste me prend beaucoup de temps, mais ce sera bientôt fini. Au début j'ai cru qu'il allait enlever tout le mobilier. Je me disais : Mady sera contente. Je lui présenterai une bouche d'enfant qui vient de naître. (Ce n'est pas dix ans de moins que tu aurais constatés en ouvrant la bouche du mulet, mais près de quarante !) Mais c'était une erreur d'appréciation due à mon inexpérience. En réalité il ne me manque pas grand-chose. Seulement les dents qui me manquaient n'avaient plus que des racines, qu'il fallait extirper une à une, et chaque fois qu'il retirait une racine, je comptais en toute candeur une dent de moins. C'était terrifiant ce calcul. Maintenant je suis tout à fait rassuré. À l'aide d'un jeu de glaces, le dentiste m'a fait admirer la splendeur et le luxe moderne de mon palais, ses ivoires et ses ors. C'est magnifique. Je regrette que les glaces ne puissent pas y rester aussi. J'ai reçu des compliments sur mon impassibilité. « C'est un plaisir de travailler sur un sujet qui ne bronche jamais ». Mais je n'ai pas de mérite. Il ne m'a almost pas fait de mal. Maintenant j'en ai, dit-il, pour jusqu'à ce que mes os se ramollissent et se désagrègent. Ça viendra. Mais en attendant je peux croquer des briques.

26-1-18

Je n'ai eu ici qu'un seul concert, mais excellent. Le programme était tout en Berlioz et Debussy. De Debussy on a donné L'Enfant prodigue, avec la belle voix de Plamondon dans le rôle principal. D’ailleurs je t'envoie le programme. Je crois que tu connais peu Debussy. Je ne l'admire pas dans toutes ses œuvres, car il est parfois inférieur à lui-même, et alors on sent que l'artifice remplace l'inspiration. Mais sa musique, à condition d'être rendue par un orchestre suffisant, est le plus souvent fluide et d'un goût très pur. Les dissonances s'y fondent dans un ensemble nombreux et léger à la fois. Elles n'ont rien de brutal. Cela m'évoque le concert de la jungle au matin, avec ses voix d'oiseaux, d'insectes, de crapauds et d'iguanes, et le vent dans les cimes. Chacun fait sa partie sans souci des autres, et pourtant un rythme se dégage, et cela fait un tout harmonieux.

A suivre…



14/08/2015
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