14-18Hebdo

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Edouard Favre - Mes cahiers de souvenirs - 17 - Début novembre 1915

 

Edouard Favre, 38 ans en 1914, officier d’active dans l’artillerie, va passer toute la guerre au front. Il tient un journal, et nous suivons ses préoccupations dans 3 domaines : la guerre, sa famille, et son « idée fixe » : les avions suspendus...

Document transmis par Marie Favre, sa petite-fille - 11/11/2014

 

1915 Favre Edouard BEST rogne Photoshop.jpgEdouard Favre - 1915

2 novembre (1915)

Je pensais partir en permission mais ma batterie a été désignée pour fournir deux sections contre avions à 40 kilomètres du groupe. Ce n’est pas amusant. Les dispositifs qui sont installés déjà sont très primitifs, je n’ai qu’un officier et mes pointeurs sont médiocres, mes servants plus médiocres encore puisque le renfort que j’ai reçu ne comprend que des auxiliaires qui n’ont reçu aucune instruction, qui sont ou malingres ou de santé délicate… J’ai fait observer au Colonel que la batterie ne pouvait être considérée comme reconstituée, il m’a répondu d’en faire des ordonnances, des cuisiniers, etc. J’ai été sur le point de lui envoyer le détachement pour qu’il veuille bien y choisir un ordonnance… en tout cas j’ai protesté auprès du commandant qui m’appuiera de nouveau. Vous n’avez qu’à les instruire… très joli aussi, mais il me faut tout d’abord servir mes pièces.

 

Mon installation ici exige, paraît-il, ma présence indispensable. Aussi ma permission est-elle ajournée « sine die ». On exigera sans doute mon remplacement si je désire partir et je ne sais si on me l’accordera. C’est évidemment très gai. Avec cela j’ai des installations à faire faire pour mes servants qui passeront tout leur temps près des canons, je demande des tôles ondulées, des planches, du carton bitumé… mais on n’a rien à me donner, c’est d’une excessive commodité.

 

Jean a dû rentrer de permission hier. J’espère avoir sa visite demain puisqu’il n’est pas venu aujourd’hui. Il m’apportera des nouvelles de tous les nôtres.

   

3 novembre (1915)

J’ai écrit, il y a trois jours, à Mr Appel, membre de l’Institut. Il fait partie de la commission d’études qui fonctionne aux côtés du sous-secrétaire d’Etat de l’aéronautique militaire, je ne sais pas d’ailleurs dans quelles conditions précises. J’avais préparé une première lettre, je l’ai trouvée longue et décousue. J’en ai écrit une autre qui m’a paru meilleure et je l’ai envoyée. Aujourd’hui je relis successivement les deux brouillons et je donne le premier prix à celui que j’avais écrit tout d’abord. Quelle difficulté nous avons pour discerner le bien et le moins bien, le mal et le moins mal. Il est vrai qu’avant d’en expédier aucune j’étais plus impartial pour apprécier deux lettres rédigées différemment, tandis qu’aujourd’hui ce n’est plus un choix que j’exerce. Je me demande, puisque la seconde est partie, si la première n’aurait pas été préférable et j’y trouve mille raisons convaincantes qui ne servent qu’à me tourmenter inutilement. A quoi bon. Lorsqu’une décision quelconque a été prise qui a entraîné ses conséquences, nous devons nous garder de la regretter et admettre que nous étions plus libre pour la prendre avant d’en voir les conséquences et que nous avons mieux raisonné que nous ne pouvons le faire après. Donc je ne regretterai pas d’avoir envoyé la seconde plutôt que la première, d’autant plus que cela est parfaitement inutile. La seconde est certainement meilleure car elle est plus courte, la brièveté est la première qualité d’une lettre officielle.

 

Mon installation ici est assez commode. Je me suis emparé de la cure qui est inhabitée, j’y ai ma chambre, ma popote, mon lieutenant, mon bureau avec mon chef, mon fourrier et mon magasin. Le linge nous est fourni par l’instituteur. L’abbé Julien, aumônier qui compte à ma batterie, est resté avec le régiment dans notre ancien cantonnement. Peut-être viendra-t-il nous voir un de ces jours et nous dire une messe. Je fais figurer maintenant la messe à l’emploi du temps de la batterie. La division a d’ailleurs ordonné des messes militaires dans tous les cantonnements. Je ne suis plus sous sa coupe maintenant et j’aimerais mieux y être resté, ce n’est pas un repos que nous avons maintenant avec toute la batterie de tir sur le terrain.

 

Non ce n’est pas un repos, et cet excellent commandant Dumontet me traite comme si j’y étais encore. Il voudrait que je lui envoie en permanence les élèves sous-officiers, autrement dit 3 ou 4 brigadiers. Comment pourrais-je assurer la surveillance du cantonnement, les soins aux chevaux lorsque tous les gradés de la batterie de tir seront absents. Autre mesure désagréable de l’autorité dont je dépends maintenant c’est la réduction des permissions de 10% à 4%, ceci est fort ennuyeux.

 

En rentrant ce matin de l’une de mes sections, j’ai trouvé le colonel et le commandant qui étaient venus en auto. Le colonel, très aimable, m’a annoncé que j’étais nommé chevalier de la Légion d’honneur et m’a adressé ses félicitations. Le commandant y a joint les siennes. J’y ai été très sensible. Cela me fait plaisir pour moi, pour mère Zi, pour mes enfants et toute la famille. Cela me fait plaisir aussi pour la batterie et mes sous-officiers sont venus individuellement très gentiment me le dire. Je leur dois beaucoup aux uns et aux autres. Sans leur désir de bien faire, sans leur courage, sans leur discipline, aurais-je obtenu les efforts violents que je leur ai imposés. Sans une plainte, je les ai vus supporter le froid, la boue, la pluie, les obus. Non seulement ils ne se sont pas plaints mais ils ont conservé leur bonne humeur, leur gaieté, ne laissant pas entamer leur moral par la perte de leurs camarades tués ou blessés… Malgré moi je transforme ces notes en une proclamation adressée à mes soldats et il me faut faire des ratures.

 

Le colonel m’a annoncé aussi que j’étais convoqué à Paris pour terminer mes expériences et que je pourrais partir dès que mon installation ici serait terminée. Je ne sais combien de temps cela va pouvoir durer encore, peut-être huit jours, peut-être quinze, ce n’est pas rapide.

   

5 novembre (1915)

C’est par suite d’une erreur que les permissions avaient été réduites à 4%. Je suis ici un bouche-trou mais je reste néanmoins partie intégrante de mon groupe et de ma division. De même pour de nombreux états comptes rendus que je devais envoyer et que je n’enverrai pas à la suite d’une mise au point avec le commandant Ledoux dont je dépends au point de vue de ma mission spéciale.

 

J’ai reçu hier une copie de ma citation, elle est pompeuse. Stoïque, bravoure, intrépidité se courent après à l’occasion d’un fait auquel je n’avais prêté aucune attention. Lorsque le 1er octobre j’ai fait évacuer la batterie par tout le personnel, en y restant moi-même, j’étais en train d’écrire ou de travailler, cela m’aurait interrompu ma lettre ou mes élucubrations.

 

Je viens d’écrire à l’oncle Louis pour lui annoncer que j’acceptais très volontiers l’hospitalité qu’il m’a offerte. Je ne sais quand je pourrai en profiter. Je voudrais bien que Guelfucci pût partir pour quelques jours car lorsque je serai parti pour un temps indéterminé il lui sera impossible de s’absenter. Je l’ai demandé hier au commandant.

 

Me voici dans le calme, réfugié au chaud, dans ma salle à manger bureau. Hier j’avais le téléphone derrière moi mais, faute d’appareils, on (mon brigadier Descombes) me l’a ôté. Il me le remettra aussitôt que j’aurai reçu les appareils que j’ai demandés au groupe. Mes hommes, bien loin de moi, continuent leurs travaux. Ils auront aujourd’hui des tuiles, des planches et pourront couvrir et meubler leur maison. Il leur faudra encore la chauffer et pour cela avoir un fourneau de cuisine. Mais je le leur trouverai probablement dans le cantonnement ou dans les villages voisins. Demain soir, peut-être, ils pourront se reposer chez eux. Actuellement ils n’ont guère de repos partant à 6h30 et ne rentrant qu’à 17h à la nuit. Quand ils auront leurs « chez eux » ils se fatigueront beaucoup moins, peut-être même se reposeront-ils trop car les avions ne sont pas fréquents en hiver, et en particulier aujourd’hui avec la pluie qui se met à tomber.

   

8 novembre (1915)

J’avais compté que Guelfucci pourrait partir immédiatement en permission mais cela ne s’arrange pas. Le général lui a bien signé cette permission, sans doute avec quelques difficultés, mais le brave commandant L. dont je dépends est terrifié à la pensée qu’il a déjà un lieutenant et un chef d’escadron absents. Pourquoi ? Je n’ai pas compris. En outre le général commandant la R.F.B.[1] est venu hier à l’une de mes sections et a demandé des explications : qui commande cette section, où se trouve le capitaine, les lieutenants, l’autre section… etc. et mon brave commandant L. attend avec une grande angoisse le résultat de cette visite qui va se traduire par des ordres nouveaux ou un rapport à fournir. Il sent le besoin de me contrarier dans mes projets, mais pour me le dire gentiment il m’a invité à déjeuner aujourd’hui. Je vais monter à cheval tout à l’heure. Si Guelfucci ne part pas maintenant, c’est moi qui partirai en mission pour Paris. Je ne sais alors quand ni comment je pourrai aller en Savoie, j’en parlerai au colonel ou lui écrirai.

 

J’ai déjeuné avec le commandant et ses nombreux adjoints. Il est navré d’empêcher Guelfucci de partir, mais vous comprenez… alors je vais partir moi-même. C’est lundi aujourd’hui, je partirai demain à la date de mercredi. Je passerai la journée de mercredi à Annecy, de jeudi à Lyon et partirai pour Paris. Il vaudra même mieux probablement que j’aille directement à Paris mercredi soir, remettant à dimanche mon voyage à Lyon si je puis m’absenter, ou à un autre jour.

 

Et maintenant il faut que je songe à faire mes paquets car je ne veux pas être comme il y a deux mois privé de mes effets pendant plus de six semaines.

      

10 nov. (1915)

Je pars aujourd’hui et vais faire une fugue en Savoie (fugue bien rapide d’ailleurs puisque je voyagerai les deux nuits) avant de rejoindre Paris. Qu’en résultera-t-il de cette nouvelle mission ? Dieu nous conduit, laissons faire et confions-nous à lui. Si tout ce que je dis était vrai, si c’était réalisable facilement… quel bouleversement dans le monde, quelle arme redoutable pour la guerre, quel merveilleux outil pour la paix… Pourquoi aurai-je obtenu ce résultat, moi que rien n’y préparait, si ce n’est par une décision de la Providence qui s’adresse à ses plus humbles et indignes serviteurs pour l’exécution de sa volonté…

 

Mes sous-officiers, avant-hier-soir, ayant eu vent de mon départ prochain ont eu la délicate pensée de m’offrir une croix de la Légion d’honneur. Après la réunion habituelle pour les questions de service, le lieutenant Guelfucci puis l’adjudant Falchero m’ont adressé un petit mot très aimable. Je ne m’y attendais pas et j’en ai été très ému. J’ai répondu d’une voix mal assurée à leurs félicitations les associant à la distinction dont j’étais l’objet et les remerciant du courage, de la volonté et de la discipline par lesquels ils m’ont rendu la tâche facile. Pour les remercier d’une façon plus positive, nous avons, Guelfucci et moi, hier soir organisé une petite réception, cigares, biscuits, champagne et nous sommes restés près de trois heures ensemble à parler de la campagne. Nous avons vécu de la même vie, traversé les mêmes difficultés et chacun a une manière différente de raconter ce qui s’est passé, au point que l’on aurait beaucoup de peine à rendre concordants tous ces récits. Le journal de marche que j’ai rédigé moi-même pour la batterie se trouve de ce fait beaucoup plus mon journal personnel que celui de la bie.

 

Je vais m’embarquer à 14h. A Belfort quelques heures d’arrêt pour mille choses urgentes. Puis départ à 21h. Il est 11 heures, j’ai quelques questions de service à traiter encore avant mon départ, mes paquets à boucler. Ensuite en route peut-être pour la grande aventure.

A suivre…



[1] Région Fortifiée de Belfort



06/11/2015
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