14-18Hebdo

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Edouard Favre - Mes cahiers de souvenirs - 15 - Mi octobre 1915

 

Edouard Favre, 38 ans en 1914, officier d’active dans l’artillerie, va passer toute la guerre au front. Il tient un journal, et nous suivons ses préoccupations dans 3 domaines : la guerre, sa famille, et son « idée fixe » : les avions suspendus...

Document transmis par Marie Favre, sa petite-fille - 11/11/2014

 

1915 Favre Edouard BEST rogne Photoshop.jpgEdouard Favre - 1915

  

 

12 oct. 1915

J’étais en avance d’un jour pour les dates, de sorte que ce que j’ai écrit les 10 et 11 était en réalité écrit les 9 et 10. Hier je n’ai pas eu le temps de m’arrêter à mon journal. Nous voici au 12, il est 23h35 et depuis une demi-heure la batterie a quitté la position qu’elle occupait depuis le 25 au soir en route vers l’arrière, vers Courtisols. Après demain nous irons à Poigny pas loin de Chalons, et ensuite… ensuite, c’est le grand point d’interrogation. Piet s’étant posé la question ouvrit son Lucrèce et le premier vers qu’il lut « Primum Graïos… » et je ne sais plus la suite lui fit déclarer que sans aucun doute nous partions pour la Grèce. Nous verrons bientôt. En tout cas je reste seul maintenant à ma position de batterie, elle n’a jamais été si noire et si silencieuse. Jean dort lui-même dans la sienne aussi noire et morne. Les obus nous ont laissés à peu près tranquilles pendant que les chevaux se trouvaient là et c’est fort heureux car il y avait deux groupes qui partaient et un qui arrivait, le tout sur une portion de terrain assez restreinte. Quelques obus au milieu d’un millier de chevaux auraient jeté un peu de désarroi. Maintenant l’ennemi recommence à en envoyer. Il vient d’en tomber un tout près d’ici, cinquante mètres, et mon abri a reçu un grand nombre d’éclats, il est fait pour cela. Mais il est tout de même plus désagréable d’entendre un bombardement quand on est seul. Si un 210 tombait sur mon abri par exemple, on ne s’en douterait pas avant demain ou après demain et je n’aurais peut-être même pas la petite croix qui marquerait ma tombe. En revanche je me sens moins vulnérable, il me semble qu’en renvoyant ma batterie à l’abri j’ai mis en sûreté des membres de ma propre personne pour chacun desquels, comme pour mes bras et jambes, j’ai la faculté de la souffrance et de l’appréhension.

 

Je reste pour mettre au courant du tir les officiers d’un groupe voisin qui pourront renseigner au besoin ceux qui viendraient nous remplacer. Cela me donne une certaine liberté demain et je tâcherai de passer au cimetière de Perthes pour voir la tombe de mon pauvre petit Fond.

 

Mon petit Bernard a cinq ans demain ! Quel grand garçon ! Et François et Jean au collège depuis six jours ! Il me tarde d’avoir de leurs nouvelles.

 

J’ai demandé au colonel s’il savait ce que l’on ferait de nous et si nous resterions quelque temps au repos. S’il en était ainsi je demanderais à continuer à Paris le travail commencé.

13 oct. 1915

Me voici en lieu sûr, dans une maison, sur une chaise à côté d’un lit et d’une table à toilette. J’ai l’impression de sortir d’un cauchemar. J’ai fait route avec Jean. Nous nous sommes arrêtés au cimetière de Perthes et à celui de St Rémy où nous avons dit une prière sur la tombe de Ducruy. Nous avons mendié quelque chose à manger à une cuisine d’ambulance où l’on nous a très aimablement traités, et avons rejoint à cheval notre cantonnement qui était beaucoup moins loin que nous ne pensions. Dans la nuit le groupe a eu des erreurs d’itinéraire, de telle sorte qu’il n’est arrivé qu’après huit heures de marche. Nous faisons étape encore demain ou peut-être cette nuit et nous nous embarquerons probablement en chemin de fer : destination inconnue. Le Nord ? La Grèce ? Les Dardanelles ? Repos ? Nous ne savons rien.

 

Nous serons au complet ce soir, ou à peu près, car nous avons reçu un nouveau renfort. Je reçois un mdl et deux brigadiers.

 

Tarcis tout à fait remis de sa boiterie m’a amené ici. Il a fait beaucoup de progrès, il est adroit, n’hésite plus devant un fossé, un talus ou un trou. Quant à moi je suis un peu meurtri car je n’étais pas remonté à cheval depuis le 25 septembre. A cette date d’ailleurs j’étais resté déjà un mois sans monter. Persévérante, blessée le 25 septembre par un éclat d’obus qui lui a touché les deux antérieurs, est en bonne voie de guérison. Il était entendu que mes chevaux, comme moi, n’auraient que des blessures superficielles ou sans importance.

 

Mes hommes qui ont roulé toute la nuit sont un peu las, ferons-nous étape encore cette nuit ?

 

J’ai passé la consigne de ma batterie au capitaine qui commande la batterie qui est devant moi. Je lui ai indiqué aussi le point où Pétrus serait tombé pour le cas où, la Vistule enlevée, on le retrouverait. Mais j’ai oublié le nom de ce capitaine, je le réclamerai à Tostaing dont il a remplacé la batterie. S’il ne connait pas le nom il saura au moins le numéro de la batterie.

 

J’étais à peine sorti de ma batterie que des artilleurs voisins sont arrivés en grand nombre pour y prendre les planches et rondins qui s’y trouvaient et y ramasser les outils, marmites, bidons que, malgré toutes mes recommandations, les chefs de pièce ont oubliés sur place. Ils ont pour excuse l’heure et l’obscurité. Mais, s’ils voulaient être plus attentifs, ils n’oublieraient rien du tout, surtout des outils dont nous avons un si constant besoin.

17 oct. 1915

Le capitaine du 56e s’appelle Noisellet, je lui ai envoyé les plans directeurs dont je n’avais plus besoin.

 

Nous avons fait étape le 14 à Vitry-la-Ville, le 15 au soir nous nous sommes embarqués à Vitry-le-François après avoir roulé 18 kilomètres, et avons débarqué le 16 à 18 heures à Lure. Soupe au bord de la route à 20 heures et arrivée à Plancher-Bas à 2h30 de la nuit. Je suis un peu vanné, je loge chez le curé, je pense passer une nuit qui me remettra d’aplomb.

A suivre…



16/10/2015
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