14-18Hebdo

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Deux Anglaises au chevet des Poilus – 6. Lettres choisies (1917)

François Thibaux – 17-07-2018

Histoire de deux jeunes sœurs anglaises, Marcia et Juliet Mansel, âgées de 24 et 21 ans en 1914, qui ont, durant la Grande Guerre servi en France comme infirmières ; d’abord dans la Croix Rouge britannique puis, à partir de 1917, animées par une passion francophile rare dans leur milieu, dans les hôpitaux militaires français qu’elles jugeaient plus proches du front.

 

Traduction française de Claire Simon et François Thibaux

Les passages en français sont en italique

 

Marcia à sa mère sur le froid et la pénurie - Hôtel Royal, 14 février 1917.

Ma très chère maman,

 

Comment te remercier pour tous les délices que tu nous as envoyés. Ils nous ont littéralement sauvé la vie. La confiture, les chocolats, les biscuits, tout ce dont nous rêvions. Merci, merci, merci encore.

 

Nous connaissons en ce moment une légère accalmie après l’afflux des deux dernières semaines. Ainsi que tu le sais, Ju et moi, étions seules pour nous occuper de nos trente patients auxquels sont venus s’ajouter, il y a quinze jours et lundi dernier, de nouveaux évacués du front. Trente-six sont arrivés, le même nombre est reparti, mais nous nous retrouvons à nouveau avec quatre-vingt un blessés. Ces va-et-vient continuels sont éreintants. Il faut tout nettoyer à nouveau, changer les draps, etc.

 

  

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Marcia en uniforme d'infirmière (Archives famille Mansel)

 

 

Je termine mon second mois depuis mon retour de permission. Je crois que c’est le pire que j’aie vécu jusque là.

 

C’est si dur de reprendre le harnais et de se remettre au travail. Le froid est atroce et nous paralyse, même s’il fait un tout petit peu plus doux aujourd’hui. On a l’impression que le printemps se rapproche doucement. Ju souffre tellement de ses engelures aux mains, et maintenant à un pied, qu’elle peut à peine marcher. Mais son courage est tel qu’elle continue à travailler sans relâche.

 

J’ai été si heureuse de recevoir tes dernières lettres qui m’ont fait chaud au cœur et je t’en remercie encore, ma chérie.

 

Même si je ne pensais qu’à ça, je n’ai pas pu t’écrire plus tôt, tant le travail est harassant. Je n’ai même pas le temps de sortir et cela ne devrait pas changer avant la fin de la guerre. Tout le monde pense que ce sera cette année.

 

L'indécision des Américains nous angoisse. Nous sommes en train de vivre une période cruciale pour le déroulement de la guerre. Hier, un Français qui commande un chalutier armé chargé de surveiller la côte pour détecter les sous-marins et les mines, m’a confirmé que nous traversions un moment critique. Plus de nourriture, plus de charbon et donc, plus d’éclairage. Couvre-feu de huit heures du soir à six heures du matin. Nous vivons la guerre de l’intérieur. Tous les magasins sont fermés : pas de pain frais, pas de sucre. Mais je sais que l’Angleterre et les autres pays subissent la même pénurie, à laquelle s’ajoute le prix exorbitant des denrées.

 

C’est [censuré] qui a dit au début de la guerre : « La victoire reviendra à celui qui pourra souffrir un quart d’heure de plus. »

 

Nos derniers blessés sont arrivés directement des tranchées. Il y a parmi eux une grande majorité de malades. Oh, leur saleté ! Tu ne peux en avoir la moindre idée. Les Totos ! Autrement dit les poux qui grouillent et sautent sur eux. Nous leur faisons une chasse inlassable.

 

Adeline Meade, qui travaillait avec moi cet été, a rejoint notre équipe. Nous nous réjouissons de l’avoir à nouveau auprès de nous. Elle connaît toutes les ficelles du métier et nous est d’un grand secours.

 

Nous n’arrivons pas à imaginer le froid polaire dans les tranchées. Les hommes nous racontent l’enfer : le café, la viande, le pain et même le vin qui arrivent des cantines complètement gelés, durs comme du roc et qu’il faut tenter de briser par tous les moyens possibles. Des souffrances indescriptibles. Ici aussi, tout gèle : le lait, l’encre, tout !

 

Je dois m’arrêter là, mon ange. J’écris en attendant la visite d’un inspecteur, une brute qui se montre féroce avec les hommes. Il vient inspecter notre étage. Je redoute sa venue. Il renvoie les blessés au front sans tenir compte de leurs blessures et de leur traumatisme.

 

Encore merci pour toutes les douceurs, unanimement appréciées. Je t’envoie tout mon amour, ma chérie. Pardonne cette lettre fort ennuyeuse. Mais je n’ai pas grand-chose à raconter en dehors de notre train-train quotidien.

 

Ju a attrapé une mauvaise gastro la semaine dernière. Elle a dû rester alitée un jour sur deux. Elle est au bord de l’épuisement et il faudrait absolument qu’elle parte en permission. Quant à moi, mon urticaire a complètement disparu.

 

Je voudrais tant avoir des nouvelles du baptême de Johnnie.

 

Ta Minchie qui t’aime à jamais

 

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Juliet à sa mère - Départ de Ju pour Binson, mines, bombes laissées par les Boches - A.P.O S.8 - B.E.F. - Fin avril 1917

Ma chérie,

 

J’ai vécu sur des charbons ardents pendant des jours, guettant mon ordre de transport. Je viens d’apprendre que je pars mercredi matin à sept heures : je dois récupérer le papier au siège de la Croix rouge à Paris, ce qui m’assomme.

 

  

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Passeport de Juliet (Archives famille Mansel)

 

 

Heureusement, j’ai une recommandation de Mme de Jonquière à remettre à Mme de Souville, la directrice. Je ne devrais pas attendre trop longtemps. Un train quitte la capitale à onze heures du matin et arrive à Binson à cinq heures du soir. Je vais donc passer la nuit à l’Hôtel de Calais. J’ai écrit à Vivien et Daphné pour les inviter à déjeuner. Malheureusement, les Wignacourt ne seront pas à Paris.

 

Mes patients, dont certains ont été en poste dans les environs, m’ont donné quelques renseignements sur Binson. « C’est une toute petite commune d’environ 50 maisons, pas bien loin du front. » Je n’en sais pas plus. Cela va me faire tout drôle de me retrouver loin des troupes anglaises, des D.A.D.R, A.P.M et I.G.C, tous ces sigles auxquels j’avais fini par m’habituer.

 

Je souffre de quitter ma bonne vieille ville de Dieppe, même sale et délabrée. Tous mes amis se montrent attentionnés envers moi et se désolent de me voir partir. Minch et moi ne savions comment fêter mes adieux. Finalement, nous allons organiser une soirée informelle au Grand Hôtel, autour de cafés et de gâteaux. Tout le monde a accepté l’invitation. M. Panelle, organiste et premier prix du Conservatoire, va même faire un peu de musique. Je suis sûre que tout se passera bien.

 

Hier, je suis allée déjeuner à Haubôt avant de me promener à cheval en forêt avec l’A.P.M. et l’Oncle. C’était exquis : des tapis de jonquilles partout, une mer d’azur, un soleil radieux. Pourtant, je ne regrette pas de partir.

 

Je suis ravie de savoir que tu aimes de plus en plus ton travail. La vente de la maison m’attriste au plus haut point. Mais je suis sûre que tu as pris la bonne décision.

 

Nos patients sont sur un nuage depuis les nouvelles exaltantes du front. Quant à notre jeune femme de ménage qui attend des nouvelles de son fils resté à Noyon, elle est transfigurée. Son petit visage rayonne. Par contre, les nouvelles de Russie sont très alarmantes. J’ai vu le commandant de J. aujourd’hui. Il est très inquiet. On entend des histoires atroces sur les mines et les objets piégés que les Allemands ont laissés derrière eux, tels les stylos abandonnés que nos hommes fourrent dans leurs poches et qui explosent. Il reste des bombes partout. Certaines sont réglées pour sauter au bout de vingt-huit jours.

 

On achemine depuis Paris des cargaisons de vivres pour nourrir les populations libérées. Un tiers d’entre elles meurt de faim et de froid. N’est-ce pas atroce ?

 

Promis, j’écrirai dès mon arrivée à Binson.

 

Ta Ju qui t’aime

 

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Juliet à sa mère - Arrivée de Ju à Binson - Hôpital Auxiliaire 76, Port à Binson, Marne. Vendredi Saint 1917

Ma chérie,

 

Comment te raconter ces deux derniers jours ? Le travail est intense ici et je tente de m’adapter. Je t’ai déjà parlé de mon pot d’adieu, lundi soir. C’était parfait et j’en garde un souvenir ébloui, en dépit du temps affreux, avec de terribles bourrasques de neige. Une trentaine de personnes sont venues. Comme prévu, M. Panelle, l’organiste de Saint-Jacques, et un jeune violoniste ont joué magnifiquement. Tout le monde a été adorable avec moi. J’ai l’impression d’avoir rêvé et que tout cela s’est passé il y a un siècle.

 

Mardi soir, j’ai fait une balade à cheval avec le Major Ryan, qui commande le service vétérinaire, Mabel Capper et l’A.P.M : un vrai « cross » en pleine campagne, une fin d’après-midi idéale. Mabel Capper et Molly Marrow sont ensuite venues dîner dans la chambre de Minch et m’ont aidée à faire mes bagages.

 

Je suis partie de Dieppe mercredi matin à sept heures. Je ne parlerai pas de nos ultimes adieux, de la tristesse de Minch ni de la mienne. Comme dit Amelia dans le roman de Meredith : « Quand le chagrin vous étreint, il faut le piétiner ».

 

Nous sommes le Vendredi Saint. Cela symbolise ce que nous vivons depuis deux ans et demi : une crucifixion éternelle dont jaillira un monde nouveau. Je prie pour qu’il en soit ainsi. J’aurais tant désiré aller dans une église anglicane aujourd’hui. Mais la plus proche se trouve à Paris, ce qui rend les choses quelque peu difficiles.

 

Donc, je suis arrivée à Paris vers midi. J’ai laissé mes bagages à l’Hôtel de Calais, où j’ai déjeuné. Ensuite, je suis allée récupérer mon ordre de transport à la Croix Rouge, rue François 1er, sans problème et sans trop d’attente. De là, je suis partie rejoindre les Pleydell à l’Hôtel Astoria. Très déçue, car ils n’étaient toujours pas arrivés. J’ai donc filé à la Gare de l’Est pour obtenir mon titre de transport et me renseigner sur les horaires de train. Les quais grouillaient de troupes qui revenaient du front ou y allaient. Je crois que j’étais la seule femme dans toute la gare. Le bureau du commissaire militaire n’était qu’une ruche bourdonnante de soldats. J’ai quand même réussi à passer. Les responsables ont été charmants : en deux secondes, j’ai obtenu mes papiers devant une foule médusée. À ma grande joie, le départ du train était prévu pour cinq heures vingt-cinq. Donc, je n’étais pas obligée de passer la nuit à Paris. J’ai eu juste le temps de regagner l’hôtel en métro, d’avaler une tasse de thé et de repartir pour attraper le train.

 

J’ai fait le trajet toute seule, gratuitement, dans un compartiment de première classe très confortable. Il neigeait sur Paris et je me suis sentie cafardeuse en quittant la capitale.

 

Je me suis retrouvée à neuf heures du soir dans une petite gare, sous une pluie battante. Personne ne m’attendait : on n’avait pas reçu mon télégramme. Dieu merci, un porteur, le seul de la gare, a accepté de faire les deux kilomètres jusqu’ici, en poussant son chariot contenant mes bagages sur un chemin de campagne inondé et boueux où nous pataugions tandis que des obus éclataient au loin. Nous avons traversé la Marne, arrêtés sur le pont par une sentinelle féroce et très martiale. Enfin, nous avons atteint l’hôpital. Les portes étaient fermées, les lumières éteintes. Il a fallu dix minutes avant que quelqu’un nous entende et qu’une infirmière sorte, me tire à l’intérieur avant de me donner à manger et à boire. J’étais affamée. Elle a été adorable. Ma venue, m’a-t-elle dit, est inespérée. À Binson, ils n’ont que trois infirmières et n’ont aucune chance d’en avoir d’autres.

 

Quel soulagement d’être enfin arrivée à bon port. Même si je tombais de sommeil, je n’ai pas pu aller me coucher tout de suite dans la salle des gardes de nuit, car la pauvre fille m’a parlé pendant deux heures. J’étais tellement épuisée que j’en aurais hurlé. Pourtant, en dépit d’un lit effroyablement inconfortable, j’ai dormi comme un loir.

 

L’hôpital se trouve dans un vieux prieuré reconstruit il y a une trentaine d’années. Il appartient sans doute aux pères missionnaires dont certains déambulent encore dans les couloirs, en fez et soutane blanche, ce qui les fait ressembler à des apôtres. L’endroit est glacial et plutôt sinistre. Mais les salles sont spacieuses et prolongées par trois longues dépendances dans la cour.

 

Je partage une chambre avec l’ambulancière en chef, petit bout de femme assez excentrique. Violoncelliste passionnée, elle a apporté son instrument avec elle. Nous allons faire de la musique ensemble.

 

La pièce est plus que spartiate et assez crasseuse. Nous avons l’intention de l’aménager. Pas d’eau chaude ; et pas d’eau courante du tout pendant la journée. Hier, j’ai quand même découvert une vieille baignoire dans un placard. À la surprise générale, j’ai pris un bain. Cette baignoire, je le jure, personne ne me l’enlèvera.

 

La nourriture, composée de rations réglementaires, est exécrable. La surveillante générale est une virago. Tout le monde la déteste, sans vraiment tenir compte de ses remontrances. Elle m’a déjà demandé de boutonner mon col jusqu’en haut et de modifier la position de ma coiffe. Ces petites vexations sont exaspérantes.

 

Passons maintenant à mon travail. Nommée infirmière principale, je suis responsable d’une salle appelée Salle Jenner. Elle comprend dix-neuf lits, plus une dépendance de dix-sept lits, appelée Baraquement II ou Edouard VII. En dehors de la sœur du bloc opératoire, disponible à tout moment en cas de problème, nous sommes livrées à nous même, ce qui nous convient très bien.

 

Il y a un travail fou. La plupart des patients sont malades. Ce qui rend le travail très difficile, c’est le manque d’eau chaude. Il faut aller en chercher à la cuisine, c'est-à-dire au diable. Nous n’avons ni méthylène ni compresses. Les médicaments et les pansements sont stockés à la pharmacie, dans le bâtiment principal, alors que le nôtre se trouve au fond du parc, ce qui nous oblige à d’incessants allers et retours dans la gadoue qui colle à nos chaussures et rend les déplacements extrêmement périlleux.

 

La campagne, ici, est de toute beauté : des vallées luxuriantes avec de jolis petits villages perchés sur les collines. Un grand nombre de soldats et de véhicules sillonnent la région. Le pire, c’est toujours cette boue qui envahit tout.

 

Pourrais-tu appeler les F.A.N.Y. et leur demander pourquoi on ne m’a toujours pas expédié mon uniforme ? Demande-leur de se dépêcher. Pour des raisons mystérieuses, la surveillante générale ne supporte pas que nous sortions en tenue d’infirmière. Si cela ne t’ennuie pas trop, je vais voir ce dont j’ai besoin ici et je t’enverrai une liste.

 

Les autres infirmières se montrent très chaleureuses, même si leurs manifestations d’amitié paraissent un peu forcées.

 

L'entrée en guerre des Américains m’a mis du baume au cœur. Quel événement extraordinaire ! C’est trop beau pour être vrai. Crois-tu que les Allemands résisteront à ce rouleau compresseur ? A mon avis, non. Donne-moi toutes les nouvelles de la guerre. Je les attends avec tant d’impatience.

 

Il faut que j’y aille. Ici, le petit déjeuner est à sept heures dix et nous devons faire nos chambres avant. Comme nous sommes déjà passés à l’horaire d’été, cela veut dire six heures du matin !

 

Tu ne peux pas savoir à quel point je pense à toi et à tout ce que tu fais. J’espère que tu ne t’épuises pas trop.

 

Maman chérie, je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que Grand-mère, Rhys, Sylvia et les enfants.

 

Ta Ju

 

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Juliet à sa mère - A Binson (Messe des Pères Blancs) - Hôpital Auxiliaire 76 - Port à Binson, Marne. 23 avril 1917

Ma chérie,

 

Je viens d’attaquer la corvée du service de nuit, qui dure un mois. On m’a affectée à la surveillance des nouveaux opérés. Je ne supporte plus ces gardes. Mais comme on ne peut pas faire autrement, autant en prendre son parti. J’ai été si triste de quitter mes deux salles, la Salle Jenner et le Baraquement II. J’avais tant fait pour les rendre accueillantes. Je trouve dur de confier mes hommes à une jeune « Fanny », gentille mais plutôt novice. Il est fort probable que, dans un mois, je ne les retrouverai pas.

 

Vendredi, j’ai été plongée tout de suite dans le bain. Nous avons reçu à l’étage Jeanne d’Arc un soldat souffrant de péritonite. On l’a opéré dès son arrivée. Personne ne pensait qu’il survivrait. J’ai été terrifiée en apprenant qu’il m’était confié. C’était la première fois que je m’occupais de ce genre de cas. Nous n’avons qu’une seule « Fanny », Cole Hamilton, qui a peu d’expérience, pour gérer le reste de l’hôpital et il y a eu ce jour-là sept opérations, dont une trépanation !

 

  

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Juliet et ses blessés (Archives famille Mansel)

 

 

Le garçon a été extrêmement mal toute la nuit. Le lendemain, son état s’est amélioré. Maintenant, il récupère très vite. Aujourd’hui, pour la première fois, on a pu lui donner une cuillérée d’eau toutes les heures et il dort paisiblement. Je n’ai même plus besoin de rester près de lui. Pendant trois nuits, il m’a été impossible de quitter sa chambre plus de quelques minutes. Il avait sans cesse besoin d’oxygène et de piqûres de solution saline. Il est reposant de pouvoir à nouveau, ce soir, aider les autres blessés. Je trottine partout, prenant un plaisir fou à leur porter des boissons et autres gâteries. C’est un jeune homme charmant et courageux, sans nul doute le cas le plus intéressant que j’aie soigné.

 

J’ai vécu, dimanche matin, un moment d’intense émotion. Vers cinq heures, alors que le jour se levait à peine, j’ai entendu des pas légers dans le couloir. Dans la pénombre de la petite chambre, j’ai aperçu un des pères missionnaires qui portait une croix et un missel. On aurait dit une apparition, avec sa longue soutane blanche et sa longue barbe. J’ai vite dégagé une tablette à côté du lit, sur laquelle il a posé une étoffe blanche et deux bougies pour confectionner un autel. Tout cela en silence, bien sûr.

 

Peu après, le Père Supérieur est entré, en compagnie d’un autre prêtre ; et nous avons assisté, dans cette pièce exiguë, à la messe du matin. Jamais je n’oublierai l’image de ces trois formes blanches agenouillées devant l’autel improvisé. Mon pauvre petit malade s’est dressé sur ses oreillers, les yeux écarquillés, comme s’il redescendait déjà d’un autre monde. Dans les deux lits proches de la fenêtre, deux autres blessés dormaient : vision fantomatique dans la grisaille de l’aube. Les Pères blancs n’ayant pas le droit de parler aux femmes, ils ne m’ont prêté aucune attention, comme si j’étais invisible. Ces trois pâles silhouettes ne semblaient pas réelles. C’était comme dans un songe.

 

Hier soir, par contre, nous avons eu une nuit très agitée. Je veillais mon patient en écrivant une lettre à la lumière tamisée d’une bougie, dans le silence, lorsque, soudain, la fenêtre s’est ouverte avec fracas. La pièce s’est mise à trembler. Je suis restée pétrifiée par ce vacarme qui déchirait la nuit, suivi, dix minutes plus tard, par une explosion plus assourdissante encore. J’ai vu surgir la malheureuse Cole Hamilton, une entaille profonde au front et pâle comme un linge. Elle marchait dans la galerie du cloître au moment de deuxième explosion. Elle a cru qu’il s’agissait d’un Zeppelin ou d’un avion Taube. Après la première déflagration, elle avait éteint sa lampe et s’était cognée de plein fouet contre un des piliers. Nous avons été prises d’un fou rire incontrôlable devant l’absurdité de la scène. Il y a eu encore trois nouvelles explosions. Le bruit était atroce. On n’a même pas de temps d’avoir peur. Simplement, on flageole. Tout à coup, nos jambes ne nous portent plus : impossible d’aller fermer la fenêtre avant d’avoir repris ses esprits.

 

Aujourd’hui, tout le monde s’interroge sur l’origine de cette canonnade. Sans doute de grosses pièces de 400 cm, entrées en action à douze kilomètres de l’hôpital. Les retombées sonores sont encore plus fortes ici que sur place, en raison du déplacement d’air.

 

Il m’est impossible de te décrire l’intensité des bombardements des nuits de vendredi et samedi : un rugissement incessant. La nuit dernière, cela a été pire encore. Ce ne fut qu’une succession de « boum, boum, boum » : sûrement la riposte des Boches. Ce soir, on n’entend presque plus rien. Apparemment, l’offensive française a rencontré une résistance acharnée et les troupes ont interrompu leur avance en prévision d’un nouvel assaut. Nous avons reçu trente blessés jeudi soir. Nous en attendons trente-cinq demain. Certains se réjouissent de leur succès. D’autres semblent beaucoup moins convaincus.

 

Les nouvelles anglaises sont fantastiques. La lettre du Général Allenby à propos de l’attitude héroïque des Canadiens à Vimy m’a transportée. On se dit : si la Russie résiste et si les Français continuent leur progression, la guerre pourrait bien prendre fin cet été. J’aurais tout donné pour être à Londres quand tu as entendu parler de Vimy.

 

Il y a deux ou trois jours, je suis allée me promener jusqu’à Binson. J’ai traversé la voie ferrée. Au passage à niveau, j’ai croisé des enfants qui criaient :

- Un train de prisonniers boches va passer !

 

En un éclair, la moitié du village s’est massée le long des rails pour l’attendre. Pourtant, quand il a traversé la gare, les habitants n’ont pu apercevoir qu’un train de marchandises aux wagons plombés. Remplis de prisonniers, je suppose. Toutefois, pas la moindre casquette grise en vue. Les enfants n’en ont pas moins hurlé à l’adresse du convoi assez d’injures pour remplir le reste de leur existence.

 

Binson est un curieux petit village, à demi détruit par les tirs d’obus de la bataille de la Marne et jonché de ruines. Il ne reste que quelques misérables échoppes où l’on ne trouve presque plus rien. Elles sont dévalisées par le passage incessant des troupes.

 

Pour répondre à ta question sur mes horaires, je travaille le jour de 7h30 à 18h30 avec parfois une pause de deux heures quand c’est possible. Pour le service de nuit, nous commençons à 18h45 par un dîner peu ragoûtant composé des sempiternels viande, pain et haricots, que nous prenons ensemble. Nous travaillons ensuite jusqu’à 7h30.

 

J’aime bien ma vie ici, même s’il y a des jours plus mornes que d’autres. On souhaiterait aussi davantage de liberté ; mais je ne suis pas sûre que nous aurions le temps d’en profiter. Les « chaufferines » se déplacent partout : Epernay, Chalons, etc. Elles n’arrêtent pas. L’autre jour, on avait besoin d’une ambulancière supplémentaire pour évacuer des blessés sur Epernay. On m’a demandé si je voulais bien les y emmener. Bien sûr, j’ai accepté avec enthousiasme. Malheureusement, le petit administrateur, qui me rappelle tant le vieux Dabinett de Bayford, sauf qu’il est Français, m’a dit que c’était impossible, car je n’étais pas enregistrée comme conductrice à Chalons, qui ne se trouve qu’à une quarantaine de kilomètres d’ici !

 

Ta Ju qui t’aime

  

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Juliet à sa mère - Le printemps décrit pas Ju (verger, vallée de la Marne, souper de minuit sur la terrasse) - Hôpital 76 - Prieuré Binson, France - 5 mai 1917

Ma chérie,

 

Cela me soulage de penser que tu as dû apprendre la guérison de Minch. Je pense qu’il s’agissait d’une violente intoxication alimentaire. Je me suis fait un sang d’encre en recevant la lettre de Mabel Capper à son sujet.

 

Je me demande si vous avez eu, comme en France, une soudaine bouffée de chaleur. Cela nous a tous pris par surprise. La vallée a reverdi, la boue s’est transformée en poussière et les arbres se sont recouverts de feuillage, comme par enchantement : une splendeur. Les cerisiers et les pommiers du verger qui appartient au prieuré sont en fleurs et le sol n’est plus qu’un tapis de primevères. J’y dors souvent pendant la journée, sous les arbres. Les nuits sont de toute beauté, pleines du parfum des vignes. On y voit comme en plein jour.

 

Cole Hamilton et moi venons de prendre notre souper de minuit sur la terrasse. La vallée de la Marne au clair de lune est un enchantement. La rivière scintillante qui s’étire à perte de vue, dominée par les collines basses, semble chargée de mystère.

 

Je suis encore sous le coup de l’enthousiasme que m’a procuré l’épopée du « Swift » et du « Broke ». La façon dont ces deux navires ont livré ensemble une lutte mortelle au large de Dieppe est admirable. C’est à la lecture de tels événements que l’on comprend que la vie vaut la peine d’être vécue. On retrouve foi en la guerre ; et les sacrifices, aussi atroces soient-ils, prennent tout leur sens. Les combats sur le front britannique doivent à présent atteindre leur paroxysme. Combien de pertes encore, combien de morts ? Je viens juste de lire le discours galvanisant du Premier Ministre au Guildhall.

 

Je n’ai rien de nouveau à raconter, si ce n’est que nous avons reçu aujourd’hui soixante-dix blessés légers.

 

Avec tout mon amour,

 

Ju

 

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Marcia à sa mère. Il est question qu’elle quitte Dieppe pour le front de Champagne (embauche des Anglaises dans les hôpitaux de campagne français) - Bureau de Poste des Armées - Lettre écrite au lit à minuit, le 9 mai 1917

Maman adorée,

 

Ma pauvre chérie, j’ai été une bien piètre correspondante ces derniers temps. J’ai été tellement occupée qu’écrire était impossible. Nous sommes si épuisées que nous nous effondrons sur notre lit ou sortons uniquement prendre un peu l’air à la fin de notre service. Mais tu n’as pas quitté mes pensées. J’ai adoré tes deux dernières lettres, qui m’ont réchauffé le cœur.

 

Tout d’abord, je suis complètement rétablie. En fait, le repos forcé m’a fait un bien fou et je me sens beaucoup mieux qu’avant. Il ne s’agissait que d’une forme de scarlatine, causée probablement par une nourriture avariée. Il y a eu de nombreux cas, ces derniers temps. Dans un sens, ce fut une sorte de bénédiction, car j’étais éreintée. Maintenant, je suis fraîche comme la rose.

 

J’ai quelque chose de passionnant à te raconter. Je quitte Dieppe avec trois autres infirmières pour rejoindre la Champagne, où nous allons prêter main forte à celles qui œuvrent en première ligne. Tu sais que je désire plus que tout au monde me rapprocher du front, surtout depuis le départ de Ju. Dimanche dernier, j’ai appris que le ministère de la Guerre cherchait désespérément des infirmières supplémentaires pour les hôpitaux de campagne. Nous nous sommes rendues à Paris, Molly Morrow et moi. Nous avons été engagées sur le champ, ainsi que Mabel Capper. Nous partons la semaine prochaine. Je sais que c’est ce que je dois faire. Je serai accompagnée de Miss Grant, une excellente infirmière d’une quarantaine d’années.

 

Maman, tu dois savoir qu’on nous fait un immense honneur en nous accueillant dans l’armée française. C’est la première fois depuis le commencement de la guerre qu’on autorise des infirmières anglaises à servir dans les services de santé français. On avait raconté, au début, tellement d’horreurs sur le comportement de certaines d’entre elles, qualifiées d’indésirables, que Joffre avait refusé d’en intégrer davantage. A présent, on nous accepte à nouveau et nous sommes déterminées à tout faire pour nous montrer dignes de notre nation !

 

Ma douce, ne t’inquiète surtout pas. Le travail, là-bas, va être dur mais passionnant. Je pars avec une équipe de charmantes volontaires françaises et l’adorable Miss Grant. Nous aurons chacune la responsabilité d’une quarantaine de lits, ce qui semble ridicule comparé à Dieppe, mais bien suffisant car il s’agit de soigner de grands blessés. J’espère être affectée à l’hôpital de Fismes, avec toutes les autres. Ainsi, je ne serai pas loin de Ju. Presque tout le monde remonte vers la Champagne.

 

Les gens, ici, m’ont tous manifesté leur affection. Le médecin-chef m’a assuré aujourd’hui qu’il me considérait comme envoyée en mission, qu’il me garderait mon poste, que je ferais toujours partie de l’hôpital, qu’on y conserverait toutes mes affaires et que je pourrais y revenir quand je voudrais. J’écris à l’inspecteur de région de Rouen pour lui dire que je pars environ trois mois. Figure-toi que là où j’espère aller avec les autres infirmières, trois mille blessés ont été déposés en une nuit aux portes de l’hôpital.

 

Les combats sont d’une férocité inimaginable. Jeudi dernier, j’ai vu le major Guy Moor, du 8e régiment de hussards. Après quatre heures de route, il revenait en voiture de sa position, à quatre kilomètres de Saint-Quentin. Il m’a décrit en détail la vision horrible des champs de bataille. En ce moment, les combats sont sanglants à Vimy, ainsi que l’offensive française à Craonne. Et la Russie ? Tout le monde s’interroge et tremble. Les Allemands ont réussi à transférer sept cent mille hommes en provenance du front russe jusqu’au nôtre pour renforcer leurs effectifs. C’est navrant.

 

Au revoir, maman chérie. Bien sûr, je te tiendrai au courant du jour de mon départ, du lieu et de l’adresse de mon affectation.

 

Je t’embrasse tendrement et de tout mon cœur.

 

Ta Minchie

 

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Juliet à Marcia - 9 mai 1917 - Deux Allemands victimes d’une insolation

Minchie chérie,

 

J’ai vécu une expérience épouvantable depuis ma dernière lettre. En prenant mon service samedi soir, j’ai appris qu’on avait amené deux soldats allemands que je devais prendre en charge. L’un des deux était mourant. On les avait isolés loin des regards, dans un petit grenier. Ils souffraient d’insolation après avoir marché vingt-cinq kilomètres sous un soleil de plomb, avec leur paquetage sur le dos. Aidée par un infirmier, j’ai réussi à allonger le mourant sur un lit. Le malheureux a dormi tout le temps et s’est éteint à trois heures du matin. Je n’avais jamais vu de telles brûlures : c’était horrible. Jusqu’à ses derniers instants, j’ai cru que j’allais réussir à le sauver. Je lui ai injecté toutes sortes d’intraveineuses ; sans succès. J’ai appris par la suite qu’il avait cinq enfants. Cela m’a brisé le cœur. En plus, c’est la première fois que je vois mourir un homme dont je suis seule responsable. Le désir que j’avais de le sauver était inouï, Allemand ou pas.

 

Ces longues heures passées dans ce sombre petit grenier resteront à jamais gravées dans ma mémoire. Je voulais aller à ses funérailles, qui avaient lieu aujourd’hui. Mais personne ne m’a prévenue et je ne l’ai appris que trop tard. Typique de l’attitude des responsables envers les blessés allemands ! J’ai vu la petite plaque qui va être déposée sur sa tombe :

  

Heinrich Breitkoff

Un Allemand

5 mai 1917

 

J’ai été touchée jusqu’aux entrailles.

 

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Marcia à sa mère sur la Guerre - 7 août 1917

Maman chérie,

 

Les mots et l’énergie me manquent pour te raconter les événements terribles et pourtant exaltants que nous vivons en ce moment. Ne parlons pas de notre épuisement. Il nous est arrivé de travailler trente heures d’affilée. Ju a eu droit cette semaine à ce rythme infernal, qui l’a rendue malade. A présent, elle va mieux. Tu imagineras sans peine ce que nous subissons depuis le début de l’offensive. Bien que nous ayons œuvré sans relâche pendant trois semaines, jamais je n’aurais pu imaginer, même après trois ans de guerre, ce que dont nous sommes témoins depuis lundi dernier : blessures épouvantables, hommes en bouillie, aveugles, visages atrocement défigurés, souffrances indescriptibles, amputations à la chaîne et, hélas, tant et tant de morts. Toujours de service de nuit, j’assiste des mourants presque chaque soir. Tu liras les comptes rendus de cette nouvelle attaque, rendue plus désastreuse encore par ce temps de chien, qui n’a jamais été aussi mauvais.

 

Trois ans ont passé depuis la déclaration de guerre. On commence déjà à oublier ce qu’était la vie autrefois. Quant à imaginer une vie après, on n’ose même pas.

 

Ne me crois pas déprimée. Mais parfois, la cruauté et la férocité du destin nous écrasent. Notre espérance, notre certitude que la guerre prendrait fin cette année sont anéanties par l’attitude de la Russie. La débâcle pitoyable de toute une nation, les conditions climatiques contre lesquelles nul ne peut rien, l’aveuglement, l’égoïsme sordide et le manque de patriotisme des Irlandais, des Socialistes, de Ramsay MacDonald… Comment supporter tout cela alors que nous recevons nuit et jour des épaves humaines méconnaissables, que nous sommes confrontés à ces vies brisées, à tout ce chagrin ? Quand on pense qu’en dépit de ce qu’ils ont enduré et continent à endurer pour la plus noble cause qui soit, des gens osent contester leur action ! Qu’ils viennent se rendre compte sur place : ils comprendront. Tous des traîtres, les Russes en tête, pires que les Boches qui eux, au moins, se battent et tombent face à l’ennemi. Nos héros, dont la plupart ne sont encore que des enfants, souffrent et crèvent pour ces démons. C’est à vomir.

 

Ce soir, je veille un soldat qui se meurt lentement. Atteint d’une balle dans la colonne vertébrale, paralysé à partir de la taille, il souffre le martyre. Plus désespérant encore : originaire de Lille, il n’a, depuis trois ans, aucune nouvelle de sa femme. Il agonise parmi de parfaits inconnus, loin des siens. Voilà ce qui m’accable le plus lorsque ces jeunes hommes meurent sous mes yeux : me trouver auprès d’eux, moi, l’étrangère, à la place de ceux qu’ils aiment et qui donneraient tout l’or du monde pour les assister dans leurs derniers instants, les réconforter, leur exprimer leur tendresse. C’est si cruel.

 

Il y a aussi des Allemands parmi les blessés, y compris des officiers. Ils croient toujours fermement en la victoire finale.

 

 

L'histoire de Marcia et Juliet a fait l’objet, en 2015, d’un documentaire sur France 24, réalisé par Marie Valla.

http://webdoc.france24.com/grande-guerre-infirmieres-anglaises-poilus-france/

https://www.infirmiers.com/profession-infirmiere/presentation/femmes-en-guerre-deux-anglaises-chevet-poilus.html

FIN



24/08/2018
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