14-18Hebdo

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Ceux de 14 (Maurice Genevoix) - Livre III - La boue (4/4)

 

A mon père.

Le 2 août 1914, Maurice Genevoix, brillant normalien qui n’a pas 24 ans, rejoint le 106ème régiment d’infanterie comme sous-lieutenant… Prodigieux livre, tout à la fois bouleversant face au grand carnage mais également plein d’humour face au grand brassage d’individus qui n’auraient jamais dû se rencontrer. « A mes camarades du 106 - En fidélité - A la mémoire des morts et au passé des survivants. »

Marie Favre : choix de lecture  27/09/2014

Pitié pour nous qui étions des hommes et qui désespérons de jamais le redevenir !

 

Cinq mois passés

16-24 décembre.

« Et moi classe 11, dit l’homme ; je m’appelle Carrier ; j’étais déjà à la 7e, dans le temps… » Il se tait ; il réfléchit ou il rêve ; et soudain : « C’est tout d’ même marrant, reprend-il. Laissé pour mort dans la haie d’épine, avec un coup d’ baïonnette entré par le dos et sorti au milieu d’ la poitrine ; ramassé par les Boches et soigné par eux à leur ambulance de Triaucourt ; bien soigné, même. J’ai resté huit jours avec eux... Un matin, ils ont mis les voiles ; les nôtres sont arrivés l’ soir, j’ai été évacué, fini d’ soigner par les toubibs français, rapetassé, guéri, et voilà : mes deux trous sont bouchés, j’ suis un soldat tout neuf, un soldat vierge... C’est tout d’ même rigolo comment qu’ ça s’ goupille, la guerre. »…

… Ils sont assis autour de la bougie que masque un écran de carton. Ils ne jouent pas aux cartes, ce soir. Ils causent, leurs rudes visages seuls hors de l’ombre. Je reconnais le sergent Souesme, le sergent Liège, le caporal Patoux, Pannechon et le grand Chantoiseau. « Tout de même, dit Souesme, penser qu’on a là-bas, dans une maison de la rue d’Hauteville, au quatrième, un môme à soi qu’on n’a jamais vu, qu’on pourrait prendre dans ses deux mains, avec les deux pattes sales que voilà... C’est mon premier, Liège, tu sais... J’aurai bientôt la photographie. » Liège entrouvre sa capote et sort son portefeuille : « Mes deux filles, tu vois. La maison derrière, avec la vigne vierge, c’est chez nous. Elles ont voulu qu’on les prenne avec leur ami Cyrano : ça n’est pas un très beau chien, mais tu ne trouverais pas une bête plus affectueuse. - Chez moi, dit Chantoiseau, j’en ai quatre. Il n’y a pas de photographe au bourg... Quand même.. Quand même… » Et Chantoiseau, les yeux grands ouverts, les regarde tous les quatre…

… Nous passerons nos trois jours dans cette maison abandonnée. Nous achèterons à la bouchère des cigarettes de tabac d’Orient, au tailleur des huîtres portugaises ; et nous irons à la messe de minuit. Au feu des cierges, entre l’âne et le bœuf, l’enfant Jésus tendra vers nous ses menottes de cire rose. Le sous-lieutenant Dast, et Béjeannin l’infirmier, chanteront un hymne à Jeanne d’Arc ; et toute la nef, ensuite, s’emplira d’un chœur de voix graves, d’une lamentation qui ne finira plus :

Ils étaient forts, jeunes et beaux,

Pleins de vie et d’espoirs nouveaux ;

Ils sont partis en chantant !

Les flammes des cierges tournoieront. L’officiant, à l’autel, nous semblera reculer très loin au fond d’une vapeur d’encens. Et toujours d’un bout à l’autre du vaisseau, prisonnier des voûtes de pierres, se lamentera le chœur des voix profondes :

Ayez pitié de nos soldats

Tombés dans les derniers combats...

Pitié pour nos soldats qui sont morts ! Pitié pour nous vivants qui étions auprès d’eux, pour nous qui nous battrons demain, nous qui mourrons, qui souffrirons dans nos chairs mutilées ! Pitié pour nous, forçats de guerre qui n’avions pas voulu cela, pour nous qui étions des hommes et qui désespérons de jamais le redevenir !

La guerre

25 décembre-5 janvier.

Quelques mots à mes hommes ? Sans doute. Mais les mots que je voudrais leur dire, je ne pourrai pas les leur dire. Le 67 attaque : ils le savent... Pourquoi le 67 attaque-t-il ? Qu’est-ce qu’il attaque ? Dans quelle direction, vers quel but, avec quels espoirs ?... C’est cela que je voudrais leur dire. Et cela, je ne le sais pas, puisque personne ne me l’a dit, à moi…

… Bien plus tard encore, longtemps après que nous avions dîné dans l’abri du commandant Sénéchal, quand la fumée du tabac nous cachait, les uns aux autres, nos visages, quand le rhum des « brûlots » n’était plus, au fond des verres, qu’un pâteux sirop refroidi, nous nous ranimions tous ensemble au bruit imperceptible d’une bicyclette sur la route. Nous entendions l’homme sauter à terre, poser sa machine contre la porte ; et tout de suite il apparaissait, débouclant sa sacoche gonflée ; et les lettres en débordaient avec un bruissement léger, comme pour venir d’elles-mêmes au-devant de nos mains tendues…

… « Bonnes années » d’autrefois... Par la fenêtre de ma chambre d’enfant, je regardais les moineaux sur la neige. Depuis longtemps, à travers mon sommeil, j’entendais vibrer le timbre de l’entrée : il y avait dans le vestibule, sur le coin du vieux bahut, des gros sous pour les mendiants, et pour les gosses des pipes de sucre rouge…

… « Tu viendras ce soir chez la mère Bourdier, me dit Lamarre que je rencontre. Il y aura quelques bons types, et de quoi boire. » Chez la mère Bourdier, je trouve une dizaine de bons types. J’écoute un chansonnier de boîtes montmartroises, un caniche blond, aux yeux trop petits pour ce qu’on y voit luire de clairvoyance et de malice. J’écoute un grand sergent, tout en os, qui chante des chansons de Dranem. Il les chante mieux que Dranem, mais il a déjà beaucoup bu. Quelquefois, lorsque tombe une gaudriole plus épaisse, la mère Bourdier semble comprendre ; et elle glousse, le corsage dansant. Lamarre me verse, à boire. Grégoire me verse à boire. « Ne fais donc pas cette gueule-là ! » me disent-ils. Je bois, je fume. J’écoute encore chanter le grand sergent. J’admire la cocasserie de ses gestes habillés trop court, la bosse de son nez en bec d’ara, le clignotement de son œil rond.

La boue

5-11 janvier.

« Ça va comme ça, monsieur l’ major ? » L’homme s’est campé au milieu de la rue, devant le kodak du toubib. Les jambes empaquetées de grosse toile, le buste couvert d’une peau de mouton hirsute, il a la tête enveloppée d’un passe-montagne qui s’effiloche en toison déteinte, qui ne laisse voir, de tout le visage, qu’un nez minuscule sur un débordement de poils et des yeux clignotants sous la cascade des sourcils. « Tournez-vous un peu, dit Le Labousse. Encore un peu... Décidément, la lumière ne vaut rien. » L’homme, docile, meut ses jambes informes avec une lourdeur de plantigrade. « Est-il beau, l’animal ! Quel dommage de louper un pareil cliché !... Ah ! tant pis : ne bouge plus... Ça y est. » L’homme approche, en se dandinant : « C’est réussi, monsieur l’ major ?... Quand c’est-il qu’on pourra voir ? Y en aura pour moi, n’est-ce pas ? » Il avance la patte vers la petite boîte noire, comme s’il voulait l’ouvrir et tout de suite y trouver son image. « Pas encore, dit le docteur. Il faut que j’envoie le rouleau de pellicules à Paris. Mais sitôt qu’on m’aura renvoyé les épreuves, je te promets que je t’en donnerai. - Vous n’oublierez pas ? Léon Marchandise, première compagnie du 5-4, première section, troisième escouade. C’est pas pour moi, monsieur l’ major. C’est pour eux… »

L’homme s’arrête, hésitant, les yeux voilés d’une vague tristesse. Baissant les yeux, il considère son accoutrement, son torse laineux, ses cuissards de toile rude. « Ah ! murmure-t-il, c’est qu’on a changé ; rudement changé dehors et dedans… Alors j’ voudrais… » Il relève la tête, nous regarde ; nous nous sentons remués par la lumière qui soudain ennoblit ces yeux d’homme. « J’ voudrais, comprenez-vous, qu’ils me r’voient pas tel que j’étais quante j’ai parti. J’ voudrais, pour qu’ils pensent bien à moi, qu’i’s m’ voient comme je suis aujourd’hui… C’est pour ça, monsieur l’ major… Dites que vous n’oublierez pas. - Je n’oublierai pas », promet Le Labousse…

… Mes souliers font un bruit étrange, un bruit de bouillie écrasée que suit une aspiration nette, comme de lèvres clappantes. Par les fissures d’un toit monte le ronflement d’un homme endormi : mais un seul pas m’empêche de l’entendre, de même qu’un seul pas, tout à l’heure, a fait s’éteindre la flaque blême, au seuil de l’abri. Je chemine vers le bord du plateau, dans la désolation grise du crépuscule, dans le silence glacé du monde. Je vais avec lenteur, balançant mes épaules et mes hanches, balançant tout mon corps, d’une jambe sur l’autre, arrachant tous mes pas, un par un, à l’étreinte puissante de la boue. Cela recommence à chaque pas, accompagné du même clappement ignoble qui reste collé à la boue. De loin en loin, aux lèvres d’un entonnoir d’obus, un gouffre d’eau bleuâtre s’arrondit, d’une pureté si froide et si pâle que je m’en écarte d’instinct, jusqu’à ce que, glissante et muette, la boue soit revenue le combler…

… Et des hommes apparaissent, qui ressemblent tous à Pellegrin, à l’homme gluant que nous avons vu surgir dans le cadre de la porte ouverte. Une espèce de niche s’arrondit dans la glaise, au fond de laquelle, sur une planche jaune, s’étalent des guenilles jaunes. Deux autres planches la couvrent, disjointes, spongieuses, gorgées dans toutes leurs fibres d’une eau épaisse et jaune qu’elles laissent baver à gouttes molles… C’est là qu’il faut rester six heures…

… Il y a quatre mois... Vauthier, Beaurain, Raynaud : trois bons soldats. Blessés dans la mêlée nocturne, ils ont mis sur leur blessure, à tâtons, leur pansement individuel ; et ils sont partis sous l’orage, à travers le champ de bataille mugissant, vers l’ambulance... Ils n’avaient pas de billet signé. On n’a pas pu prouver qu’ils étaient mutilés volontaires : on ne les a condamnés qu’à un an de prison…

… Pannechon se rapproche de Vauthier, remonte la couverture qui a glissé un peu, allume la cigarette qu’il lui a mise aux lèvres. Et il lui parle, comme à un enfant, d’une voix chantonnante et berceuse : « Y aura un lit près d’une fenêtre, avec des draps bien secs, tout blancs. Y aura tes vieux. Y aura un gros poêle plein d’ charbon. Y aura une infirmière, une jeune, avec des « guiches » et des bras nus. Y aura du soleil aux carreaux, des sèches toutes faites sur la table de nuit. Y aura… - Tu dis ça… Tu dis ça… répète Vauthier. - Tais-toi. Ecoute... On t’ mettra une écharpe en toile fine. On t’ donnera une vareuse neuve, un calot neuf et des bottines. Tu s’ras propre des pieds à la tête. Tu sortiras. l f’ra toujours beau temps » Vauthier, souriant, écoute la voix chantonnante. Ses lèvres et son front douloureux se détendent, une chaleur rose lui monte aux pommettes. Les paupières entrefermées, très loin, il regarde des images…

… Il est six heures du soir. La nuit vous entre dans les yeux. On n’a plus que ses mains nues, que toute sa peau offerte à la boue. Elle vous effleure les doigts, légèrement et s’évade. Elle effleure les marches rocheuses, les marches solides qui portent bien les pas. Elle revient, plus hardie, et claque sur les paumes tendues. Elle baigne les marches, les sape, les engloutit : brusquement, on la sent qui se roule autour des chevilles… Son étreinte, d’abord, n’est que lourdeur inerte. On lutte contre elle, et on lui échappe. C’est pénible, cela essouffle ; mais on lui arrache ses jambes, pas à pas... Elle les reprend, de son étreinte invisible, à petites vagues lécheuses. Elle cherche le haut des souliers, le bâillement des jambières ; elle imbibe doucement le drap du pantalon, la laine des chaussettes. Profonde, fluide, elle monte vers les genoux, happe les pans de la capote. Parfois le boyau tourne, une bourrade molle et puissante vous jette d’une paroi sur l’autre ; on sent peser contre ses flancs l’énormité de toute la boue. Les yeux pleins d’eau, on titube au hasard, les deux bras tendus devant soi. Et la boue violente cogne les mains, replie les bras, de toute sa masse vient heurter la poitrine... On s’arrête ; on entend battre son cœur ; le dos fait mal ; on s’aperçoit que la boue vous enveloppe à présent les jambes, les deux jambes nues, et les glace. Elle a trouvé ; elle restera là, collée à la chair qu’elle a trouvée, pendant six heures…

… Les hommes bougent, se soulèvent avec des grognements. Des filets d’eau glissent le long de mes jambes. Quelque chose me ruisselle sur l’épaule, comme une poignée de sable fin : c’est de l’eau. Elle coule sur ma poitrine, et ma capote pliée la recueille toute dans mon giron. Mes yeux se ferment, je m’assoupis un. peu ; et l’eau, comme d’une vasque penchée, se renverse sur mes genoux. « Quelle heure ? - Ah ! devine. - L’eau monte... - Laisse-la monter, qu’on s’y noie un bon coup ! - Qu’est-ce qu’i’ dit, l’aut’e piqué ? » L’homme s’excuse : « C’est histoire de dire… Pas ça... Mais les pieds gelés, des fois ? - Pour qu’on t’ les coupe ? - C’est pas forcé. - Si ! c’est forcé. Tes pieds pourrissent, et on t’ les coupe. Vaudrait mieux une bonne blessure. - Oh ! alors... Alors oui. Mais laquelle ?

- Tu t’ peignerais, ta glace collée au parapet. Tu lèverais la main par-dessus, mine de rien avec un peigne en aluminium, bien brillant... - Et une balle dans une main ? Merci ! Une patte folle ; estropié pour le restant de mes jours… - Alors tu t’ coucherais sur la berme, comme si t’avais une crampe dans une quille… Tu lèverais l’aut’e quille, gigotant... - Pour qu’i’s m’ fracassent la cheville du pied ? Très peu encore ! C’est trop délicat... - Alors quoi ? - Le mieux, fils, ça s’rait une fesse. - Mais si la balle te la prenait en plein, qu’est-ce qu’elle irait chercher derrière ?... Ton ventre ?... On en clabote, d’une balle dans l’ ventre. - Faudrait, comprends-tu, qu’elle te prenne la fesse en biais dans l’ gras ; qu’elle te fasse juste un trou dans l’ gras. Faudrait qu’ tu trouves le moyen d’ risquer juste une fesse au créneau et en biais… Mais comment faire ? »…

… Mes molletières déroulées coulent sur le parquet. Ma capote s’affaisse près d’elles. L’un après l’autre, mottes lourdes, mes souliers tombent... Tout cela fait un tas de boue qui fume à la chaleur du fourneau. Mes chaussettes fument au dossier d’une chaise ; et sur la chaise fument mes deux pieds nus. Mes pieds sont bleus, de ce bleu qu’on voit aux nuages de l’été, les soirs d’orage. Ils deviennent verts comme une chair de noyé. Ils deviennent rouges comme des paquets de viande saignante. Je regarde mes pieds changer de couleur, en buvant un café tiède au goût de caramel trop cuit… Mes pieds cramoisis fourmillent de démangeaisons brûlantes. Engelures énormes, ils commencent à bouillir ; à présent j’ai des jambes ; mais je n’ose plus y toucher… Mon Dieu, que ces pieds me font mal !

A suivre…

Livre IV - Les Eparges (1/4)

 



13/02/2015
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