14-18Hebdo

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Carnets de guerre (Anna Vautrin) – N° 22 - 8 au 14 mars 1915

 

Anna Vautrin, 48 ans en 1914, née Perrin, a épousé Alexis Vautrin professeur à la Faculté de médecine de Nancy. Alexis et Anna Vautrin habitent à Nancy, cours Léopold, et ont une maison au bord du lac de Gérardmer, « les Roseaux ». Ils ont quatre filles : Suzanne épouse de Paul Boucher qui ont deux enfants : Annette et Jean, Madeleine épouse d’Edouard Michaut qui ont une petite Colette, enfin Marguerite et Yvonne.

Document transmis par Renaud Seynave, son arrière-petit-fils - 06/03/2015

 

1910 Vautrin Alexis et Anna Coll Michel Segond.jpgAlexis et Anna Vautrin en 1910

Lundi 8 mars 1915

Une grande nouvelle dans les journaux. On veut forcer le passage des Dardanelles pour arriver jusqu’à Constantinople. L’Angleterre et la France attaquent avec leurs vaisseaux tous les forts qui gardent le détroit. Il y a surtout des cuirassés anglais et c’est l’amiral Boué de Lapeyrère qui commande notre flotte et le grand amiral John de Robeck qui commande la flotte anglaise. Les deux alliés ont réussi déjà à faire sauter plusieurs forts. Les Turcs résistent mais la flotte anglaise est si puissante qu’il faut espérer que nous pourrons arriver jusqu’à Constantinople. Cette expédition des Dardanelles est une chose très importante pour la guerre actuelle. Tous les peuples neutres jusqu’ici vont certainement se mettre en guerre. La Grèce parle déjà de se mettre avec nous. Cela va faire sortir un peu tous les pays neutres de leur neutralité. La France envoie beaucoup de troupes dans les Dardanelles. Une partie du 39e régiment d’artillerie (celui d’Edouard) va partir ainsi que plusieurs batteries du 8e d’artillerie. Cette expédition des Dardanelles est très importante pour le résultat de la guerre.

Ayant lu sur les journaux que le pain devenait si rare en Allemagne, je suis allée chez un boulanger de la rue Charles III qui est le seul à Nancy pour faire du pain de prisonnier. J’ai pris un pain de 1kg et je l’ai envoyé à Georges Boucher, prisonnier en Allemagne. C’est une espèce de galettes qui peut se conserver plus d’un mois. Cela lui arrivera-t-il ? Ou ne sera-t-il pas volé par les Allemands ? On ne fait plus en Allemagne que du pain noir qu’on nomme le pain K.

On me dit que le Capitaine Klein qui était à Gérardmer et qui a été soigné à la clinique pour une blessure à la figure va partir pour la Turquie dans cette fameuse expédition des Dardanelles.

A l’ambulance des Beaux-arts, on a reçu un envoi énorme de l’Amérique. Ce sont des chemises de soldats très bien faites, blanches avec une petite poche contenant un mouchoir. Après chaque chemise était attaché un carton (voir ci-dessous).

 

1915 Carton attache chemises US.jpgCarton attaché sur les chemises reçues d’Amérique

(Note : Mrs Woodrow Wilson, épouse du président des États-Unis, est décédée en août 1914)

 

Mardi 9 mars 1915

On vient aussi de recevoir aux Beaux-arts un ballot très gros de Tunisie contenant des cache-nez et des gilets de laine. Tout ce qui était trop chaud pour nos soldats d’ici a été envoyé à Gérardmer pour les Alpins.

Monsieur Adrien Michaut de Baccarat dit qu’il ne peut plus avoir de sauf-conduit. On se bat de ce côté-là. Il est encore arrivé plus de cent réfugiés de Badonviller que les Allemands bombardent. Ils ont encore bombardé Pont-à-Mousson. C’est le 78ème bombardement et il y a déjà 25 personnes tuées. Monsieur Bourgon qui a 25 ans et qui est le fils de l’architecte vient d’être proposé pour la Légion d’honneur. Il était dans le bois Le Prêtre près de Pont-à-Mousson. Il y a eu une attaque des Allemands ces jours derniers. Ils se sont emparés des trois tranchées. Le lieutenant Bourgon a été sommé de se rendre avec tous les hommes qui étaient dans la tranchée. Il a refusé, aussitôt les Allemands ont voulu faire sauter la tranchée. Il a pu se sauver avec tous les soldats. Les Allemands ont tiré sur eux. Il n’y a eu que lui et un autre qui n’ont pas été atteints. Cela est un fait bien courageux.

Sur les communiqués officiels d’hier, nous lisons sur les journaux que les Allemands ont jeté dans les tranchées de la forêt de Malancourt dans l’Argonne, au moyen de pompes, un liquide brûlant sur nos soldats qui ressemble à du pétrole. Aussitôt toute la tranchée a été enflammée et nos pauvres soldats brûlés. C’est affreux. Ce sont de vrais sauvages.

Malancourt est à quelques kilomètres de Gercourt, pauvre pays de Grand-mère. Tous les villages des environs de Montfaucon sont brûlés. Varennes n’existe plus. La maison de Louis XVI est en cendre ainsi que la voûte sous laquelle il était passé dans son carrosse.

Mercredi 10 mars 1915

Edouard écrit du nord « Le canon ne cesse pas de tonner du côté d’Ypres. Un phénomène qui me parait de bon augure et qui prouve que les grands chefs ont confiance Depuis quelques temps, on entend toute la journée des écoles de clairons et des échos de musiques militaires qui s’exercent aux environs d’Ypres. On les avait entièrement abandonnés et pour qu’on les reforme, c’est qu’on compte traverser les villes allemandes en vainqueurs ! ».

Rien de nouveau à Nancy, les hôpitaux et ambulances par ordre militaire doivent être toujours vides à moitié. On fait des évacuations presque tous les jours. La ville de Nancy est considérée comme poste de secours, prêt à recevoir toujours des blessés. Le canon s’est fait encore entendre.

Jeudi 11 mars 1915

C’est aujourd’hui que Colette a 7 mois. Elle n’a pas encore de dents mais Jean perce en ce moment deux grosses dents. Ils sont délicieux ensemble. Jean a 15 mois. Petite Colette commence à dire Papa. Jean fait le salut militaire. Quant à Annette qui a 3 ans ½, elle dit que les méchants boches font bien du mal aux pauvres Français.

Vendredi 12 mars 1915

Edouard écrit du nord « Je quitte les fonctions d’agent de liaison et je passe à la 3e batterie de tir. Je serai observateur dans les tranchées ce qui est beaucoup plus dangereux. Je viens de faire 90 km à cheval, étant envoyé pour aller chercher la paie du régiment. Je suis allé à la frontière française. » Il est toujours en Belgique.

On entend toujours le canon mais on ne reçoit pas de blessés.

Samedi 13 mars 1915

Edouard écrit du nord « J’ai un poste d’observation de la batterie sur une côte à 200 mètres des lignes. C’est dans un groupe de maisons percées comme une écumoire très délabrées. J’ai vu des lueurs de batteries allemandes mais pas de boches. La région a l’air vide et pourtant ils tirent. J’ai vu une fumée qui s’élevait à l’endroit des batteries allemandes et la batterie s’est tue. Elle a dû être touchée. »

Nous entendons toujours le canon mais rien de nouveau.

Dimanche 14 mars 1915

Edouard écrit du nord « Nous avons une nouvelle position de batterie tout à fait isolée du monde et vivons dans une petite masure, une salle avec un âtre et une autre pièce qui sert de dortoir. Il y a 2 lits sans couchage. Le seul instrument qui nous relie au monde extérieur est le téléphone qui marche jour et nuit. Il va au poste d’observation, aux tranchées, au colonel d’infanterie, au commandant de groupe, au colonel, au général, à la division, à toute la France ».

Rien de nouveau à Nancy.

A suivre…



06/03/2015
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