14-18Hebdo

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Carnets de guerre (Anna Vautrin) – N° 12 - 28 déc. 1914 au 3 jan. 1915

 

Anna Vautrin, 48 ans en 1914, née Perrin, a épousé Alexis Vautrin professeur à la Faculté de médecine de Nancy. Alexis et Anna Vautrin habitent à Nancy, cours Léopold, et ont une maison au bord du lac de Gérardmer, « les Roseaux ». Ils ont quatre filles : Suzanne épouse de Paul Boucher qui ont deux enfants : Annette et Jean, Madeleine épouse d’Edouard Michaut qui ont une petite Colette, enfin Marguerite et Yvonne.

Document transmis par Renaud Seynave, son arrière-petit-fils - 24/12/2014

 

1910 Vautrin Alexis et Anna Coll Michel Segond.jpgAlexis et Anna Vautrin en 1910

Lundi 28 décembre 1914

J’ai vu partir une auto blindée avec un canon pour aéroplanes. On vient d’installer sur les côtes autour de Nancy des canons pour nous défendre contre les taubes. Un biplan français se promenait sur toute la ville pendant la matinée.

Nous avons organisé l’arbre de Noël pour l’ambulance des Beaux-arts. On avait installé dans le grand hall de l’entrée des chaises pour les blessés en convalescence et, devant, se trouvaient 25 brancards pour ceux gravement atteints. Une scène était installée. Il y avait sur des fauteuils un colonel, Alexis, Mme Masson, la directrice de la Croix Rouge aux Beaux-arts, puis à peu près 200 invités.

On a commencé par des tableaux vivants : la crèche puis des monologues patriotiques et des chants. Mr Mangin a entonné des chansonnettes amusantes. Il y avait un sapin couvert d’objets brillants et de petits pioupious de toutes les armes et décoré avec des lampes bleues, blanches et rouges et des petits drapeaux des pays alliés. Aux quatre coins du hall, il y avait des faisceaux de drapeaux français. Mes filles Madeleine, Marguerite et Yvonne ont distribué aux blessés un goûter composé de gâteaux, de mandarines avec de la bière. Puis, on a donné à chacun un sac contenant de petits cadeaux. Ils étaient heureux ! Il n’y en avait que deux trop grièvement blessés pour avoir pu quitter leur lit.

Alexis a dit aux blessés un petit discours très affectueux et a décoré un blessé de la médaille militaire en lui adressant quelques paroles. C’était très émouvant et nous étions comblés par leur bonheur, les pauvres garçons tous si courageux.

Les blessés en partant crient tous : « Vive le Docteur », les braves cœurs !

Mardi 29 décembre 1914

Alexis a encore à l’ambulance des Beaux-arts 150 blessés et à l’hôpital civil 120 blessés. On ne lui en ramène plus d’autres. Que cela est regrettable. Ils seraient si bien soignés ici alors qu’à Commercy et à Neufchâteau ils sont parait-il très mal soignés. A Toul, les majors amputent beaucoup. Il y a en ce moment à Nancy beaucoup de soldats atteints de la fièvre typhoïde. Les hôpitaux en sont pleins.

Mes quatre bonnes dont une de Madeleine et l’autre de Suzanne ont très peur de nouveaux Zeppelins sur Nancy. Comme elles sont au 2ème étage, plus dangereux qu’au 1er, je leur ai dit de descendre leurs lits dans ma salle à manger. Il y a donc un dortoir de quatre lits en bas. Elles y couchent tous les soirs.

Mercredi 30 décembre 1914

Edouard écrit du nord : « On commence à connaitre la plaine de l’Yser et on voudrait bien la quitter. Tous les carrefours, les maisons, les bois ont leur nom : le bois en losange, le bois des cuisiniers, le carrefour des cuirassiers, la ferme des pucelles. La ferme des quatre vents, celle où nous sommes maintenant, rien ne ferme et le vent y souffle comme sur le sommet du Hohneck ».

Victor Perrin de Thiéfosse qui était dans les munitions jusqu’à présent est sur le front à la tête d’une batterie près d’Arras.

Maurice Boucher est blessé, il était dans le nord à Dunkerque avec un régiment du midi. Il était désolé de quitter son bon régiment des Vosges où tous les hommes lui étaient dévoués. Il dit que les soldats du régiment du midi n’écoutent rien et reculent devant l’ennemi. Maurice a reçu un éclat d’obus et il a été évacué à l’ambulance de Grandville.

Henri de Reure (Epoux de Louise Garnier, fille de Caroline Garnier née Perrin, sœur d’Anna Vautrin) vient de perdre son frère tué ainsi que son beau-frère le colonel Pelé.

On a changé l’escadrille d’aviateurs, notre bonne escadrille de l’Est a été envoyée dans le Nord.

Heureusement qu’on nous a mis à Nancy un nouvel appareil Farman avec un renfort de deux ou trois aviateurs car nous avions de bien mauvais appareils. Les projecteurs marchent toujours toute la nuit : 2 batteries pour aéroplanes sont prêtes à canonner les taubes.

Le maire de Nancy a téléphoné au grand état-major de Neuves-Maisons (général Dubail) qu’il ne prenait plus aucune responsabilité vis-à-vis de la population de Nancy, qu’il laissait tout à l’autorité militaire. La population de Nancy est un peu excitée, surtout le peuple qui voit que l’autorité militaire ne prend pas assez de précautions.

A midi, un taube jette une bombe sur l’Institut Chimique sans faire grand mal.

Jeudi 31 décembre 1914

Mes bonnes ont couché à la cave. On a mis les lits de nos petits-enfants dans le corridor et Madeleine a couché dans la chambre de Suzanne. Les Allemands avaient prévenus qu’ils enverraient des Zeppelins sur Nancy le jour du Nouvel An.

Vendredi 1er janvier 1915

Triste jour de l’An ! On pense aux absents qui se battent pour nous. Edouard écrit du nord : « cette nuit s’annonçait calme quand vers 11h30 une violente fusillade a dénoté que les Allemands attaquaient vigoureusement. Le temps de réveiller les artilleurs consciencieusement endormis, nous avons eu une canonnade d’un quart d’heure et tout est devenu calme jusqu’au matin. » Suzanne reçoit une lettre de Paul qui lui dit que son régiment a quitté St Dié pour aller en Alsace. Il y avait plusieurs autobus pour les emmener. Ils sont passés de St Dié à Gérardmer puis à Thiéfosse, Cornimont et Ventron où ils ont stationné deux jours. Madame Boucher et Marguerite Boucher de Thiéfosse ont pu aller les voir à Ventron. Ils étaient très gais et très heureux de se reposer. François, qui est dans le même régiment que Paul, le 152ème RI, a demandé à sa Maman qu’elle lui envoie des chants religieux de Gérardmer. Il a appris aux soldats des chants de Noël qu’ils voulaient chanter en Alsace. Il accompagnait les soldats à l’orgue. Ils sont maintenant près de Thann.

J’ai envoyé à l’ambulance des Beaux-arts du champagne et des mandarines pour les blessés. Ils ont été heureux et ont bu à notre santé. J’ai fait la même chose aux blessés de l’hôpital civil. On est heureux de leur procurer de petites douceurs.

Samedi 2 janvier 1915

Edouard écrit du nord « Quelques fusillades et de la pluie. Je ne sais pas si nous avons de grandes forces devant nous mais en tout cas, ils ne le montrent pas. Il y a même sûrement très peu d’artillerie mais ils tirent dans tous les sens pour faire croire qu’il y en a beaucoup. Des coups isolés éclatent un peu partout dans la plaine sauf sur les villages comme Langemark qui est comme une écumoire et St Julien où chaque maison a reçu des obus et où il n’existe plus une vitre ».

D’après les dépêches officielles, on se bat très violemment en Alsace près de Thann où nos troupes veulent prendre le village de Steinbach, entre Thann et Cernay.

Dimanche 3 janvier 1915

A midi, un taube jette une bombe rue du Manège puis deux autres taubes jettent des bombes à 2 heures.

Une bombe rue de Tomblaine avec un drapeau allemand entouré autour de la bombe, une bombe dans le canal, une bombe rue de La République, une bombe boulevard d’Alsace-Lorraine, une bombe à l’ambulance des Beaux-arts. Les blessés valides se promenaient au jardin quand une bombe incendiaire tombe tout près de l’un d’eux. Elle a suivi le mur du jardin qui est tout noirci et elle a brûlé le lierre qui grimpait après le mur. Elle s’est ouverte en tombant sur le sol sans se briser. Il y a eu du soufre et de la poudre qui ont brûlé. La bombe était entourée d’un drapeau allemand d’un mètre que les blessés et les infirmiers ont déchiré en petits bouts pour que chacun conserve un morceau. J’ai vu la bombe, elle se compose de deux parties qui sont vissées par le milieu. Elle ressemble à un pot à lait ou plutôt à une bouteille thermos, beaucoup plus large. Il y a sur le dessus un couvercle tenu par une anse en fer. Dans le couvercle, il y a une petite hélice qui tourne. Sur la bombe, une étiquette est collée sur laquelle on lit en allemand « attention, carbonit, bombe incendiaire ». Elle est en très bon état et n’est pas du tout cassée. Aussi les gendarmes viennent la chercher. Toutes les bombes que les taubes lancent sont à peu près du même modèle à part les bombes explosives.

Les taubes ont aussi lancé des centaines de fléchettes dans tous les quartiers de la ville. Elles ressemblent tout à fait à nos flèches que nos aviateurs lancent sur les soldats allemands. Il y en a de deux grandeurs, de 15cm et de 25cm. Quand ces fléchettes sont lancées de si haut des aéroplanes, lorsqu’elles arrivent en bas, c’est comme si un poids de 15kg tombait sur la personne. La flèche a un bout très pointu qui entre profondément là où elle tombe. J’en ai vu deux qui sont tombées sur un trottoir et qui sont tordues. On lit sur ces flèches allemandes : Invention française, fabriquées en Allemagne. Ces Boches ont toutes les audaces. En tout cas, nous ne nous servons de ces fléchettes que pour les jeter dans les batailles sur les soldats allemands et non pas dans les villes ouvertes aux civils. Lorsque la bombe a été jetée sur les Beaux-arts, la sœur qui soigne l’officier allemand à la clinique lui a dit : « Vous voyez ce que font vos soldats » et le lieutenant a répondu : « Oh ! J’espère qu’il n’y en aura pas dans la maison où je suis si bien soigné ».

Il y a encore des espions à Nancy car on voit encore maintenant du côté de la Cure d’air des lunettes et des signaux lumineux tous les soirs. Deux inspecteurs de la sûreté guettent tous les soirs en civil aux environs mais ils n’ont encore rien découvert.

A suivre…



26/12/2014
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