14-18Hebdo

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Carnets de guerre (Anna Vautrin) – N° 21 - 1er au 7 mars 1915

 

Anna Vautrin, 48 ans en 1914, née Perrin, a épousé Alexis Vautrin professeur à la Faculté de médecine de Nancy. Alexis et Anna Vautrin habitent à Nancy, cours Léopold, et ont une maison au bord du lac de Gérardmer, « les Roseaux ». Ils ont quatre filles : Suzanne épouse de Paul Boucher qui ont deux enfants : Annette et Jean, Madeleine épouse d’Edouard Michaut qui ont une petite Colette, enfin Marguerite et Yvonne.

Document transmis par Renaud Seynave, son arrière-petit-fils - 21/02/2015

 

1915 Alexis Vautrin avec Yvonne et Marguerite.jpgYvonne, Marguerite et leur père Alexis Vautrin

 

Lundi 1er mars 1915

Le canon tonne très fort, cela doit venir du côté de Pont-à-Mousson. On ne sait jamais rien. Alexis a reçu à l’ambulance des Beaux-arts plusieurs blessés du Bois le Prêtre. Ils ont des plaies affreuses. Alexis nous disait qu’il n’avait jamais vu autant d’horreurs. Un blessé a le bras arraché, la jambe cassée et un énorme phlegmon sur l’autre bras. Il souffre atrocement. Un blessé nous raconte que sur le champ de bataille près de Pont-à-Mousson pendant qu’on le mettait dans la voiture d’ambulance, les Allemands ont tiré sur la voiture. Un médecin a été tué, un brancardier tué et deux blessés tués dans la voiture. Ce blessé qui n’avait qu’une blessure insignifiante a reçu un éclat d’obus qui lui a emporté toute la cuisse. Les barbares tirent sur les voitures d’ambulance. Un autre blessé était resté deux jours sur le champ de bataille. Il avait toute la plaie infectée par des morceaux de sa capote qui étaient entrés dans la plaie. Les plaies sont si affreuses et si terribles qu’Alexis a envoyé à l’institut chimique plusieurs balles de shrapnels extraites des plaies des blessés pour les faire analyser car il craint qu’elles soient empoisonnées ou bien qu’il y ait du phosphore dedans. Les plaies que les blessés ont maintenant s’enveniment toutes et il y a presque toujours de la gangrène. Au mois d’août et septembre, au commencement de la guerre, les plaies étaient très nettes et guérissaient presque toutes.

Mardi 2 mars 1915

Le canon se fait toujours entendre. A 10h du soir, ma fille Marguerite a entendu le bruit d’un moteur d’aéroplane. C’était un français qui nous gardait la nuit. Il faisait le tour de Nancy. Les projecteurs marchent toujours toute la nuit.

Mercredi 3 mars 1915

Suzanne apprend par une lettre de Madame Boucher qu’un avion allemand est venu aujourd’hui sur Gérardmer. Il a lancé des bombes : une sur l’hôpital, une autre sur la gare de Remiremont, une dans le jardin de Madame Richard. Cette bombe a cassé les fenêtres de la véranda.

La quatrième bombe est tombée sur la maison de Suzanne. Elle a fait un gros trou dans le toit puis a cassé au grenier une bonbonne de kirsch, a brisé une malle de poupées dont les habits ont tous été projetés à terre. Puis au premier étage, un éclat de l’obus a brisé le réservoir d’eau. Un autre éclat est tombé dans la chambre à donner, occupée toujours par Yvonne quand elle va chez Suzanne. Un éclat a traversé le duvet et le matelas du lit. Un autre éclat est entré dans une pelote sur la table. Heureusement que Suzanne et les enfants étaient ici à Nancy. L’aéroplane n’était pas haut car on entendait très bien le moteur, parait-il.

Jeudi 4 mars 1915

Il y a un fort combat à Soultzeren près de Munster. Les Allemands voulaient arriver à la Schlucht mais nous avons pu les repousser. On dit même qu’ils avaient mis devant eux nos alpins pour servir de cible. Il y a beaucoup de tués de part et d’autre. Nous avons réussi à reprendre la moitié de Stosswihr. Quels sauvages.

L’usine d’électricité qui est près de Longemer a été tout à fait bombardée par les canons allemands. Ce sera bien ennuyeux car c’est par le tramway qui était actionné par cette usine qu’on ramène les pauvres blessés.

Monsieur Adrien Michaut de Baccarat écrit qu’il ne peut pas venir à Nancy en ce moment. Les ordres sont très sévères. Il ne peut pas avoir de sauf-conduit.

Pour les automobiles, on est de plus en plus sévère. Les soldats arrêtent toutes les automobiles non seulement sur les ponts mais encore les agents de police ont droit d’arrêter toutes les autos en ville. Les soldats sont passibles du conseil de guerre s’ils n’arrêtent pas toutes les autos. Depuis quelques temps, on n’arrêtait plus les autos de mon mari le connaissant mais depuis deux jours à chaque voyage qu’il fait à l’ambulance des Beaux-arts, on lui demande ses papiers. Il ramenait presque tous les jours la présidente de la Croix-Rouge qui est aux Beaux-arts mais aujourd’hui, le soldat qui garde le pont l’a forcée de descendre.

De nombreux réfugiés de Badonviller sont arrivés aujourd’hui à Nancy. Il y en a plus de 200 car les Allemands bombardaient Badonviller. Nous entendons très fortement le canon. Un avion a lancé 4 bombes sur Verdun.

Vendredi 5 mars 1915

Vers midi, un avion allemand est arrivé sur Nancy. Aussitôt nos batteries ont canonné. Il est passé près de notre maison. Nous le voyons très bien. C’était très émotionnant car on aperçoit très bien autour de l’avion boche les nuages de fumée formés par l’éclatement des obus. Nous suivons cela.

A un certain moment, nous avons cru qu’il était touché. Nous avons vu trois aéroplanes français qui lui faisaient la chasse. Ils l’entouraient, l’encerclaient et le taube fuyait, tantôt montant ou descendant, pour éviter les obus ou les aéroplanes français. Enfin nous l’avons vu fuir à une grande hauteur vers la frontière. Un seul de nos aéroplanes l’a suivi, les autres sont revenus.

Samedi 6 mars 1915

Edouard écrit du nord qu’ils sont toujours près d’Ypres et qu’on ne leur donne pas de repos.

 

1914 Une batterie de 75-Carte postale.jpgUne batterie française de 75 en action dans les environs d’Ypres

 

Il a fait 90 km à cheval dans une journée pour porter la paye du régiment. Il est allé à la frontière française car, depuis trois mois, il est toujours en Belgique. Il parle aussi à Madeleine des obus et des fusées mais il n’ajoute rien, dit-il à cause de la censure qui ne permettrait pas l’envoi de sa lettre. On a changé le costume militaire. On a remplacé le pantalon rouge par du drap bleu clair. Les vestes sont aussi de cette nuance pour que les soldats ne se voient plus de loin. Depuis plusieurs mois aussi, les képis des officiers sont recouverts de toile cirée de sorte qu’on ne sait plus si c’est un officier ou un simple soldat. Cela a été fait ainsi parce qu’au début de la guerre, les Allemands visaient surtout les officiers qui se reconnaissaient de loin à leurs galons dorés.

On nous annonce que Monsieur Chenut est tué ainsi que le fiancé de Mademoiselle de Langenhagen qui devait se marier le 1er septembre. Pauvres gens !

Dimanche 7 mars 1915

Edouard écrit du nord qu’il est changé d’attribution. Il était agent de liaison, c'est-à-dire qu’il devait porter la nuit les plis du colonel mais depuis deux jours, il est officier observateur. C’est lui qui doit voir où est l’ennemi, grimper aux arbres s’il le faut et repérer les pièces d’artillerie. Cela est plus dangereux, je crois. Quand à Paul, il est toujours près de Cernay en Alsace. Il ne se passe rien d’extraordinaire pour le moment.

On a arrêté à Nancy ces jours-ci la femme d’un avocat. Son mari est mort au champ d’honneur et il ignorait avant les agissements de sa femme. Elle était de Mulhouse et avant la guerre allait continuellement en Alsace soi-disant voir sa famille. Depuis la guerre, elle faisait plusieurs voyages entre Briey qui est occupé par les Allemands et l’Alsace. On est arrivé à l’arrêter à Nancy et on a trouvé sur elle des papiers très compromettants. On lui a infligé 20 ans de détention.

J’ai envoyé à Georges Boucher qui est toujours prisonnier à Osnabrück dans le Hanovre un colis renfermant de l’épicerie, des gâteaux et des chocolats. J’espère qu’il lui parviendra car on dit beaucoup sur les journaux que nos prisonniers ne reçoivent guère de paquets.

Le pain redevient rare en Allemagne. Il parait que l’on donne à chaque habitant des billets de 250 grammes de pain par jour et pas de pain de froment.

Les blessés qui arrivent aux Beaux-arts sont très courageux. Depuis le commencement de la guerre, on n’en a pas encore vu d’aussi braves et plein de courage. Ce sont des Vendéens. Ils ne disent pas un mot quand on leur enlève leurs balles et des éclats d’obus.

Le lieutenant allemand qui était à la clinique depuis 6 mois est parti aujourd’hui pour l’hôpital militaire. Il a remercié Alexis en pleurant pour tous ses bons soins. Du reste, c’était un garçon bien élevé. Il va rester quelques jours à l’hôpital militaire puis il sera dirigé vers le centre de la France.

 

A suivre…



27/02/2015
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