14-18Hebdo

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Carnets de guerre (Anna Vautrin) – N° 13 - 4 au 10 janvier 1915

 

Anna Vautrin, 48 ans en 1914, née Perrin, a épousé Alexis Vautrin professeur à la Faculté de médecine de Nancy. Alexis et Anna Vautrin habitent à Nancy, cours Léopold, et ont une maison au bord du lac de Gérardmer, « les Roseaux ». Ils ont quatre filles : Suzanne épouse de Paul Boucher qui ont deux enfants : Annette et Jean, Madeleine épouse d’Edouard Michaut qui ont une petite Colette, enfin Marguerite et Yvonne.

Document transmis par Renaud Seynave, son arrière-petit-fils - 31/12/2014

 

1910 Vautrin Alexis et Anna Coll Michel Segond.jpgAlexis et Anna Vautrin en 1910

Lundi 4 janvier 1915

Edouard écrit du Nord « Le bruit court avec persistance que les Anglais qui vont débarquer en masse nous remplaceront ici et qu’on nous renverrait nous reposer, mais où ? ».

Alexis est allé se promener hier dimanche avec Suzanne et Madeleine du côté des hangars de l’aviation sur la côte de Villers. Suzanne a vu des signaux jaunes et blancs aux fenêtres, ce sont des signaux d’espions. Mes filles ont vu les deux inspecteurs de la sureté en civil qui attendaient sur la route prêts à intervenir. Nous lisons sur l’Officiel la nomination d’Alexis comme Professeur à la Faculté de médecine et de clinique chirurgicale en remplacement de M. Gross. Il y a longtemps qu’il y avait droit.

Mardi 5 janvier 1915

Suzanne reçoit un télégramme lui annonçant la mort de son beau-frère François Boucher tué à Steinbach, village alsacien près de Thann. Il se trouvait dans une tranchée à 40 mètres de son frère Paul quand, voulant prendre une autre position, il s’est retourné et sa tête a un peu dépassé, aussitôt un soldat allemand qui était de l’autre côté l’a tué d’une balle au front. Il a eu l’artère carotide tranchée net et n’a pas souffert. Quel chagrin lorsqu’on est venu apprendre à Paul la mort de son frère. On a pu emporter le corps de François à Thann. Monsieur Henry Boucher est arrivé avec son auto venant voir ses fils et ne sachant pas que François était tué. On lui a annoncé aussitôt arrivé. Il apportait dans son auto de quoi les ravitailler. Il a pu voir une dernière fois son fils qui n’était pas du tout défiguré puis il a mis le cercueil de son fils sur son auto pour le ramener à Gérardmer. Quel triste retour !

On se bat fort de ce côté de l’Alsace. Les Français veulent prendre Cernay car nous avons déjà l’Alsace depuis Wesserling jusqu’à Thann. Les Allemands bombardent Thann et surtout l’hôpital.

Combien je pense à Madame Boucher qui est à Gérardmer, pauvre femme, perdre ainsi un fils de 26 ans, quel chagrin.

Mercredi 6 janvier 1915

On annonce sur le journal que l’on vient de décorer Hansi de la Légion d’honneur. Il avait d’abord servi le 152e RI en Alsace et ensuite a été nommé interprète à Epinal.

Les projecteurs fonctionnent tous les soirs. Ils sont très puissants et illuminent le ciel pendant toute la nuit. C’est pour nous garder des Zeppelins. On vient de recouvrir tous les tombeaux de la chapelle Ducale des ducs de Lorraine avec des échafaudages et des sacs de plâtre en prévision des Zeppelins qui pourraient encore revenir. On a recouvert aussi les tombeaux des empereurs d’Autriche.

Comme l’église St Epvre est fermée à cause des vitraux brisés, on fait nos offices dans la chapelle Ducale. Cela est impressionnant de voir tous les jours ces tombeaux cachés par des sacs.

Jeudi 7 janvier 1915

Alexis part à 6h du matin avec Suzanne pour Gérardmer où a lieu l’enterrement de François. Ils reviennent à 7h du soir en passant par Gerbéviller complètement détruit par les Allemands. Pour aller à Gérardmer, il a fallu qu’Alexis aille jusqu’à Neuves-Maisons en auto pour demander un passeport pour Suzanne car on est très difficile et on ne permet pas aux femmes d’aller en auto.

Vendredi 8 janvier 1915

A 9h du matin vient un taube qui jette deux bombes, une sur l’Institut chimique et l’autre sur les Docks puis il repart. Nous allons maintenant avoir souvent la visite des taubes.

Samedi 9 janvier 1915

Il parait qu’en Alsace, il n’y a plus un seul officier dans la Cie de Paul. Le commandant et le capitaine ont été tués à ses côtés. Dans la Cie de François, il n’y en avait plus. Tous ont été tués à Steinbach et on continue toujours à se battre car les Français veulent Cernay. A 9h du matin, un taube passe au dessus de notre maison. Aussitôt les canons que nous avons sur les côtes autour de Nancy lui font la chasse. On entend le canon et nous voyons autour du taube le feu des obus éclatants dans l’air et des flocons de fumée produits par les éclatements. Nous suivons de notre jardin cette chasse émouvante. Le taube ne sait plus où se diriger pour échapper à tous les obus que nos canons dirigent vers lui. Il tourne et part vers la frontière. Nous le suivons des yeux très longtemps. Cette poursuite est très intéressante et émouvante à la fois. Enfin, nous ne l’apercevons plus que comme un point imperceptible, il a fui vers la frontière. Il s’apercevra que nous avons des canons pour le recevoir lui et ses semblables. Il faut faire très attention à ne pas rester dehors lorsque nos canons tirent sur les aéroplanes allemands. Les obus qu’ils lancent et qui retombent peuvent tuer des personnes.

Alexis arrivant à l’hôpital civil aujourd’hui a failli recevoir un obus qui retombait sur terre. Il était à peine descendu de son auto qu’un gros obus tombait à 4 mètres de son auto et s’enfonçait en terre. Le culot d’obus pesait 8 kg.

Dimanche 10 janvier 1915

Aujourd’hui à 3 heures, nous allons à l’ambulance des Beaux-arts où un général doit décorer de la médaille militaire un blessé. Le général l’embrasse et Alexis présente au général deux autres blessés dont un décoré par le Président de la République sur le front dans le nord et l’autre décoré le jour de Noël à l’ambulance des Beaux-arts. C’est émotionnant de voir ce blessé en civière recevant sa décoration.

Edouard écrit du Nord à Madeleine « Je t’envoie un petit paquet de dentelles ramassé dans une route qui mène à Zonnebeke. Toutes les voitures passaient dessus ; il y en avait des quantités énormes et tout cela est perdu. Le village de Zonnebeke n’existe pour ainsi dire plus. C’est épouvantable quand on songe que ces malheureux ont fui en laissant tout leur travail qui est ainsi foulé aux pieds ! ».

A suivre…



02/01/2015
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