14-18Hebdo

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Carnets de guerre (Anna Vautrin) – N° 17 - 1er au 7 février 1915

 

Anna Vautrin, 48 ans en 1914, née Perrin, a épousé Alexis Vautrin professeur à la Faculté de médecine de Nancy. Alexis et Anna Vautrin habitent à Nancy, cours Léopold, et ont une maison au bord du lac de Gérardmer, « les Roseaux ». Ils ont quatre filles : Suzanne épouse de Paul Boucher qui ont deux enfants : Annette et Jean, Madeleine épouse d’Edouard Michaut qui ont une petite Colette, enfin Marguerite et Yvonne.

Document transmis par Renaud Seynave, son arrière-petit-fils - 29/01/2015

 

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Famille Vautrin en 1914 à Nancy

Lundi 1er février 1915

La guerre est un peu plus calme en ce moment. C’est probablement la neige et le mauvais temps qui en sont la cause.

Edouard écrit du nord : « Un obus est tombé dans la chambre de la maison que nous venions de quitter un instant avant pour diner. Il n’a pas éclaté. C’était un obus perdu ».

Comme c’est dangereux et comme on risque à chaque instant la mort. Suzanne est toujours à Gérardmer depuis 3 semaines. Elle nous rapportera des nouvelles de Paul.

Les rues de Nancy sont encore moins éclairées. C’est à peine si on peut se diriger dans les rues. Les projecteurs marchent toujours toute la nuit.

Aujourd’hui, nous avons reçu une très belle gerbe de roses blanches et rouges envoyée par la supérieure de l’hôpital civil avec une carte sur laquelle elle avait écrit : « Avec ses vœux et bienvenue à Monsieur le Professeur et ses bonnes amitiés à Madame Vautrin.» Quelle charmante attention ! Alexis a pris aujourd’hui son service de Professeur à l’hôpital en remplacement du Professeur Gros ayant atteint la limite d’âge.

Mardi 2 février 1915

Nous apprenons que le Docteur Thiry beau-père du Docteur V… vient d’être tué au bois Le Prêtre près de Pont-à-Mousson en relevant des blessés près des tranchées, victime de son dévouement. Son frère M. Thiry est allé aujourd’hui chercher son corps. On l’enterre ici jeudi.

Mercredi 3 février 1915

Edouard écrit du nord où il est depuis deux mois. Il est toujours près d’Ypres. « Les Allemands ont fait une attaque par ici. Ils se sont sauvés comme des voleurs. Il y a eu 300 morts rien que pour une petite attaque. »

Le canon tonne très fort aujourd’hui à 5h du matin. Nous voyons des réfugiés traverser la ville. Ils sont sur des chariots avec des matelas. Ils sont de Manoncourt sur Seille. Il y a même une cage à poulets qui pend après la voiture.

Il y a un mouvement de troupes. On voit de l’infanterie et des dragons.

Jeudi 4 février 1915

Edouard écrit du nord : « Un obus est tombé sur la ferme où nous étions. Les avions jetaient des bombes aussi. Cet obus n’a pas éclaté. Nous venions de sortir et je me suis caché sous l’encolure de mon cheval pour ne pas recevoir de bombe. »

Nous apprenons la mort à Rennes de la fille de M. Hecht. Elle était âgée de 20 ans, morte de la typhoïde. Je vais aux Beaux-arts et je vois un blessé d’Affracourt. Il a été blessé en allant en reconnaissance à Manhoué. Il me dit que les obus sont tombés sur la maison de Mme Salmon, que les Allemands ont fait des meurtrières dans les fenêtres de la maison avec des briques. Le village de Manhoué doit être évacué. Il y a eu un combat sur le pont de la Seille. Beaucoup de morts, nos soldats n’ont pas pu pénétrer dans le village de Manhoué.

Vendredi 5 février 915

Un taube est passé sur Rambervillers. Il a lancé plusieurs obus dont un sur l’usine de M. Velin. Il n’a pas fait de mal. St Dié a encore été bombardé. Cette ville est très souvent bombardée ainsi que Pont-à-Mousson qui en est à son 75ème bombardement.

Madeleine allant à la gare a vu une centaine de prisonniers allemands qui changeaient de train. Je rencontre Mlle Adam qui me dit que dans l’usine d’impressions sur tissus qui appartient à son neveu à Valenciennes, les Allemands ont pris tous les rouleaux de cuivre pour les envoyer en Allemagne. Ils cherchent du cuivre partout car il se fait rare pour les obus. Les Allemands sont à Valenciennes depuis plusieurs semaines ainsi qu’à Douai.

Samedi 6 février 1915

Edouard écrit du nord : « Il n’y a pas de changement, canonnade et fusillade.

Je vais à l’hôpital civil pour voir les services de mon mari. La supérieure de l’hôpital me confie à une sœur qui va me montrer toutes les salles et la salle d’opération. Il y a trois salles avec chacune 30 lits. Pour le moment, il n’y a que des blessés. La sœur me fait voir la salle où sont tous les pauvres blessés à la mâchoire. Ce sont les plus tristes blessures que je connaisse. Je passe près de chacun. Il y en a un qui n’a qu’un trou à la place du menton. Toutes ses dents sont enlevées et la langue est coupée. Il veut me parler mais n’arrive pas. Je comprends qu’il a été clairon et c’est en sonnant la charge qu’il a reçu un éclat d’obus. Un autre veut aussi me parler, il a tout le côté de la joue et de la bouche emporté. Ils sont quarante dans le même cas. On les nourrit avec une petite poire et ils ne pourront plus se nourrir qu’avec du liquide. C’est navrant. Quand ils vont sortir de l’hôpital, ce sera affreux. Ils ne pourront jamais montrer leur figure. Un de ces malheureux me racontait avec bien de la peine que c’est en allant prendre une tranchée allemande qu’il a eu la moitié de la figure emportée par un obus de nos soldats. Etre défiguré toute sa vie par un de nos obus, c’est épouvantable.

Dimanche 7 février 1915

C’est aujourd’hui la journée du 75. Des jeunes filles et des jeunes gens parcourent les rues en vendant des médailles et des emblèmes représentant notre fameux canon de 75. On leur donne ce que l’on veut. A 10h du matin, il n’y avait déjà plus de médailles. On a fait une bonne recette, c’est pour les blessés que sera cette recette. Dans toute la France on a eu la journée du 75, dans les villes comme dans les villages.

A 1h30 nous allons au patronage de l’église St Joseph où les jeunes gens offrent une séance aux blessés. De l’ambulance des Beaux-arts tous les blessés sont venus. On transporte les plus malades sur des brancards et les autres sont sur des chaises. Il y a 15 brancards. Après des chansons comiques, des chansons patriotiques puis on joue avec un orchestre les chants nationaux, celui d’Angleterre, russe et belge puis on finit par la Marseillaise que tout le monde écoute debout. Le Père Baret, grand orateur qui assiste à la séance, dit aux blessés un discours sur la patrie et sur leur dévouement, c’est très émouvant.

A suivre…



30/01/2015
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