14-18Hebdo

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Carnets de guerre (Anna Vautrin) – N° 15 - 18 au 24 janvier 1915

 

Anna Vautrin, 48 ans en 1914, née Perrin, a épousé Alexis Vautrin professeur à la Faculté de médecine de Nancy. Alexis et Anna Vautrin habitent à Nancy, cours Léopold, et ont une maison au bord du lac de Gérardmer, « les Roseaux ». Ils ont quatre filles : Suzanne épouse de Paul Boucher qui ont deux enfants : Annette et Jean, Madeleine épouse d’Edouard Michaut qui ont une petite Colette, enfin Marguerite et Yvonne.

Document transmis par Renaud Seynave, son arrière-petit-fils - 15/01/2015

 

1910 Vautrin Alexis et Anna Coll Michel Segond.jpgAlexis et Anna Vautrin en 1910

Lundi 18 janvier 1915

A 8h30 un taube est arrivé à Nancy. Il a lancé une bombe rue de la Salle, une autre rue Virginie Mauvais et l’autre faubourg des Trois Maisons. Il voulait certainement jeter une bombe sur le prince de Galles. J’ai vu le mur noirci qu’a fait la bombe incendiaire en tombant. Elle n’a pas fait de mal. Elle est tombée dans une cour. J’ai vu par terre la poudre brûlée. Le prince de Galles est allé voir la bombe tombée rue Virginie Mauvais. Pendant toute la matinée un biplan anglais et notre meilleur aéroplane ont fait constamment le tour de Nancy. Dans l’après-midi nous en avons vu aussi. Le prince de Galles est parti à 9h du soir pour Belfort. On dit qu’une troupe anglaise est allée en Alsace et dans les Vosges.

Mardi 19 janvier 1915

Un aéroplane vole constamment sur Nancy pendant toute la matinée. A la chapelle Ronde (rue de la Visitation) on a recouvert tous les monuments et tombeaux de sacs de plâtre de peur des Zeppelins.

Alexis a vu ce soir 10 prisonniers allemands qui passaient rue Stanislas escortés par des gendarmes. Ils venaient probablement de Clémery. St Dié est encore bombardé. Nous apprenons que Madame Veyman de Remiremont, femme d’un peintre de Paris, vient de mourir à l’hôpital, victime de son dévouement. Elle soignait des blessés atteints de gangrène. Elle a été infectée, elle est morte en deux jours.

Edouard écrit à Madeleine du nord : « Le terrain est comme une éponge, les champs sont impraticables. On enfonce jusqu’aux genoux et les routes sont des lacs de boue ».

Mercredi 20 janvier 1915

Je vais à la clinique et je vois une sœur de Pont-à-Mousson. Elle est venue se réfugier à la clinique ainsi que deux sœurs ne pouvant plus rester dans leur maison bombardée. Depuis un mois, elles couchaient dans la cave. Des obus ont déjà détruit une aile de leur hospice. Ces jours-ci plusieurs obus ont complètement détruit la partie de l’hospice qu’elles habitaient. Elles ont dû sortir par une brèche faite dans la cave avec leurs vieillards. La cave est couverte de décombres. Elles ont quitté pendant la nuit, et un train spécial est parti à 2h du matin car il aurait été repéré par les Allemands s’il était parti quand il faisait jour. Les vieillards ont été hospitalisés à Nancy à l’hospice St Julien et les sœurs à la clinique. De l’hôpital de Pont-à-Mousson il ne reste rien ni de cet hospice. Les Allemands sont toujours à Norroy et tirent de là avec leur grosse pièce.

Jeudi 21 janvier 1915

Edouard écrit du Nord à Madeleine : « On dit que la fille du général Joffre aurait annoncé son mariage à ses amies pour le mois de mai, après la guerre naturellement ! Que des gens bien informés placent la fin de la guerre au milieu d’avril. Si cela était vrai ! »

Monsieur Henry Boucher arrive à 8h du soir. Il vient de Paris et va partir demain pour Gérardmer. Suzanne est toujours à Gérardmer auprès de sa belle-mère. Il nous dit que Suzanne est allée en Alsace passer deux jours auprès de Paul. Elle doit revenir bientôt à Nancy.

Vendredi 22 janvier 1915

Je rencontre aujourd’hui Madame Rohmer qui m’a dit que son gendre M. Fenal est toujours prisonnier à Ingolstadt. Au commencement de la guerre ses lettres étaient plus gaies mais maintenant il parait très triste et ne doit écrire qu’une fois par mois et une carte tous les 8 jours. Il ne reçoit pas de nouvelles de sa femme qui va avoir un bébé.

Je lis sur le journal que 6 zeppelins sont allés jeter des bombes sur l’Angleterre et en particulier sur Sandringham d’où le roi et la reine d’Angleterre étaient partis la veille. Les Allemands sont des sauvages ! On me dit qu’en Argonne, les Allemands mettent du vitriol dans les grenades qu’ils lancent sur les tranchées. De cette façon, les malheureux soldats qui sont atteints sont affreusement brûlés.

Célina m’écrit de Docelles qu’elle a reçu une lettre de Georges Cuny disant l’acharnement de la lutte près de Soissons où il est maintenant. Elle me dit aussi qu’ils ont eu à Docelles une cinquantaine de richissimes anglais et écossais qui se sont mis à la disposition du gouvernement français pour transporter les blessés des champs de bataille aux hôpitaux. Ils ont amené leurs magnifiques autos de marque transformées en ambulance et leurs chauffeurs, et ils sont tous habillés de même, les chauffeurs comme les maîtres. Ils attendent ici des ordres et sont détachés par petites fractions pour se transporter tous les jours d’un point à un autre. Toutes les autos sont dans la cour de l’usine où se trouve déjà installé le parc de 21 autos. Un milord est installé chez Célina. Il ne parle qu’anglais. Mimie le comprend un peu. Les Anglais sont restés 8 jours à Docelles.

Georges Boucher écrit d’Allemagne où il est prisonnier dans le Hanovre. Il mène une vie bien monotone, ne communique avec aucun civil ne pouvant sortir de la caserne dont les murs sont très élevés. Les murs sont entourés d’une double enceinte de fils de fer barbelés. La nuit, les entourages sont très bien éclairés et l’imprudent qui met sa tête à la fenêtre une fois la nuit tombée est mis en joue par des sentinelles. L’argent et l’or naturellement lui ont été enlevés et il reçoit par petites fractions de petite monnaie qui ne peuvent avoir cours qu’à la cantine de la caserne pour acheter comestibles et mercerie. Les prisonniers vivent perpétuellement comme des soldats consignés. Il donne des leçons de français et d’allemand à des prisonniers comme lui et il reçoit des leçons de russe et d’anglais d’autres prisonniers. Il peut recevoir des colis qui sont ouverts devant lui et des lettres mais il peut très peu répondre aux lettres. Il a le droit d’écrire une lettre par mois et une carte postale toutes les semaines toujours au crayon et les lettres ouvertes.

Georges a écrit ces jours-ci une lettre à Yvonne ici et il a pris le nom d’un docteur Lefaucheux, prisonnier comme lui qui lui a donné probablement son tour. Quelle vie monotone et pour combien de temps encore !

Maurice est toujours à l’ambulance de Grandville ; son éclat d’obus n’est pas encore enlevé. Il s’effraie déjà de retourner vers son nouveau régiment, le 80ème qu’il déteste. Les hommes ne se laissent pas commander, c’est un régiment du midi. Il regrette celui qu’il avait avant et qui était composé d’hommes de cette région très braves et très dévoués.

Samedi 23 janvier 1915

Gogo part à Docelles pour quelques jours auprès de sa tante et de Mimie. Je pense qu’elle retrouvera encore les Anglais.

Edouard écrit du nord : « Les Allemands tirent toujours beaucoup, leurs obus n’éclatent pas et ils tirent inconsidérément. »

Suzanne est toujours à Gérardmer et Paul est près de Thann en Alsace. Rien de nouveau, on se bat toujours en Alsace et près de Soissons. Les combats de l’Argonne sont très violents. Mon beau-frère Albert commande près de Varennes. Près de lui est tombé un petit-fils de Garibaldi qui s’était mis au service de la France. Ils sont six petits-fils, tous dans l’armée française. Quels braves cœurs.

Dimanche 24 janvier 1915

Rien de nouveau, on n’entend plus le canon. Les enfants sont allés à la clinique avec Annette. Le lieutenant allemand est toujours blessé à la clinique, cela fait presque 5 mois.

Camille Biesse écrit du nord à Cécile : « Le général Joffre et le général Foch sont venus les voir. Le chanteur Botrel est venu aussi chanter dans les ambulances du nord. Il a diné avec l’état-major ».

A suivre…



16/01/2015
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