14-18Hebdo

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Carnets de guerre (Anna Vautrin) - Extraits 1 (Début août 1914)

 

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Anna Vautrin avec ses quatre filles en 1901

 

Anna Vautrin, 48 ans en 1914, née Perrin, a épousé Alexis Vautrin professeur à la Faculté de médecine de Nancy. Anna est la plus jeune des enfants de Constant et Marie-Virginie Perrin. Elle a un frère Paul et quatre sœurs : Clémentine Cuny, Mathilde Perrin de Thiéfosse, Caroline Garnier et Célina Boucher. Alexis et Anna Vautrin ont quatre filles : Suzanne épouse de Paul Boucher, Madeleine épouse d’Edouard Michaut, Marguerite et Yvonne. Ils habitent à Nancy, cours Léopold, et ont une maison au bord du lac de Gérardmer, « les Roseaux ».

 

Document transmis par Renaud Seynave, son arrière-petit-fils  22/09/2014

 

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23 janvier 1916 - Famille Vautrin à Saulxures (Photo communiquée par Monique Pommeret)

De gauche à droite : Inconnue, Yvonne Vautrin, lieutenant Edouard Michaut mort le 29 février 1916 à Verdun, Madeleine Michaut née Vautrin, Suzanne Boucher née Vautrin, professeur Alexis Vautrin, Marguerite Vautrin, capitaine Paul Boucher. La petite fille : Annette Boucher

 

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Photo prise le 23 août 1909 lors des fiançailles de Suzanne Vautrin et Paul Boucher

Beaucoup de membres des familles Vautrin, Perrin, Cuny, Boucher, Garnier cités dans « Les carnets de guerre » sont sur cette photo. (Photo communiquée par Renaud Seynave)

1914

Jeudi 30 juillet 1914 à Gérardmer

Appel à l’active. Tous les soldats se rendent à la caserne. Je suis à Gérardmer avec Yvonne chez Suzanne. Alexis est à Nancy avec Madeleine, et Marguerite est en Angleterre n’ayant pu la faire revenir. Les communications étaient interrompues à cause de la mobilisation. J’ai commencé à mettre les livres d’Hansi dans mon grenier bien cachés.

Vendredi 31 juillet 1914

A 7h30 du soir, appel aux réservistes. Paul Boucher est réquisitionné avec son auto pour aller porter les appels (plis cachetés) aux maires des communes suivantes : Liézey, Cleurie, Le Syndicat, St Amé, Vagney, Rochesson et Sapois. Un soldat armé l’accompagne. Il réveille les maires, la plupart se montrent en bonnet de coton. Les gardes champêtres avertissent dans le village. Il paraît que tous les réservistes partent sans regret avec beaucoup de courage. Paul rentre à une heure du matin et vient coucher à la maison.

Dimanche 2 août 1914

Les réservistes arrivent par des trains qui se suivent de 8 en 8 minutes. Toutes les gares sont encombrées. Tous les ponts et les voies sont gardés militairement. Paul vient de la caserne. A 3h, départ de la caserne des réservistes au son de la Marseillaise. Cela est émotionnant. Toutes les femmes sont là pour voir partir leurs maris et leurs enfants. Paul est un peu pâle. François Boucher, son jeune frère, est aussi dans le même régiment. A 9h, Monsieur Henry Boucher reçoit la dépêche officielle qui l’appelle à Paris pour la réunion du Parlement en tant que sénateur des Vosges, il part à 7h du soir. Les trains venant de Lyon bondés de soldats ne mettent que 9 heures jusqu’à Epinal.

 

1914 Paul Boucher et Francois Boucher au col du Herrenberg.jpgDe gauche à droite : Chauffeur d’Henry Boucher, inconnu, François Boucher, Paul Boucher, l’ordonnance de Paul Boucher. (Photo prise par Henry Boucher au col du Herrenberg en août 1914)

Mercredi 5 août 1914

Les Allemands ont quitté précipitamment l’Altenberg en abandonnant des cartes. Paul écrit qu’on voit des Allemands sur les Crêtes. On aperçoit leurs mitrailleuses sur la montagne vis-à-vis du Hohneck.

Il y a plusieurs ambulances à Gérardmer : une à l’hôtel du Lac, une à l’hôtel de la Poste et une autre à l’hôtel des Bains. Monsieur Lucien Garnier va avec les brancardiers chercher les blessés. Madame Mirabeau est à la tête de l’ambulance de l’hôtel de la Poste et l’institutrice de Paul Perrin à la tête de celle de l’hôtel du Lac. Le drapeau de la Croix Rouge est sur chaque hôpital.

Jeudi 6 août 1914

Paul écrit qu’il a couché au Kuppenfelds. Il a vu un soldat de sa compagnie tué. Les balles sifflent. Il va descendre avec sa compagnie pour se reposer un jour. Une autre compagnie ira les relayer.

Monsieur Henry Boucher quitte Paris hier à minuit. Il n’est arrivé que ce soir à minuit. Il a mis 24 heures.

J’ai reçu une lettre datée de 8 jours de Marguerite qui est en Angleterre et que nous n’avons pas pu faire revenir. Point de nouvelles de Nancy. Yvonne fait le service d’infirmière à l’hôtel du Lac. Elle part le matin à 7 heures jusqu’à midi et l’après midi jusqu’au soir.

Paul vient d’arriver à pied de la Schlucht. A 2 heures, je pars à pied avec Madame Henry Boucher pour aller voir François à Xonrupt où il cantonne. On nous indique la ferme où il est. L’artillerie est là avec les canons alignés. Nous assistons à la soupe.

 

1914 Francois Boucher Xonrupt.jpg

François Boucher est au centre de la photo (Photo prise à Xonrupt le 6 août 1914)

 

J’ai rencontré Hansi habillé en soldat. Il est interprète du Général. Je lui ai serré la main et il m’a demandé où était Paul. Je lui ai dit qu’il était à la Schlucht. Il m’a répondu « alors, il est à l’honneur ».

Hansi fait partie de l’état-major et il a été chargé d’interroger l’officier allemand qui est à la caserne comme prisonnier. Il a reconnu dans cet officier un lieutenant de Colmar qui l’avait fait arrêter pour l’histoire du sucre brûlé dans un café de Colmar. Comme cet officier s’était rendu en agitant un mouchoir, Hansi lui a fait voir son peu de courage et l’a longuement interrogé.

Dimanche 9 août 1914

On continue toujours d’aller au pain à la mairie. A 7 heures, un biplan allemand a volé sur Gérardmer. Il était très haut et blindé.

Un combat est engagé au col du Bonhomme. Les Allemands sont nombreux. Nos soldats sont entrés hier à Mulhouse. Les habitants de Mulhouse leur ont fait une véritable ovation. Ils marchent sur Neuf-Brisach. On a rapporté des casques prussiens. Le ravitaillement est très mal fait. Les soldats et les chevaux meurent de faim.

On a fait croire aux soldats allemands qu’ils entreraient en Belgique très facilement et qu’ils seraient le 5 août à Nancy, le 9 août à Reims et le 15 août à Paris. L’empereur Guillaume a même donné rendez-vous à son état major dans un de nos grands restaurants de Paris le 15 août pour fêter leur entrée à Paris.

On entend le canon toutes les cinq minutes. C’est le canon du Taneck.

André Boucher est au fort de Dogneville. Paul Cuny est à Versailles. Georges Cuny est au fort de Besançon. Maurice Boucher pour le moment est près d’Epinal. Georges Boucher est sur la frontière. Victor Perrin est aussi près d’Epinal.

Des aéroplanes allemands sont passés au dessus d’Epinal. On a tiré du fort de Dogneville sans les atteindre avec des canons spéciaux.

Monsieur Henry Boucher est allé en auto à Epinal voir son fils André. On l’a arrêté de nombreuses fois pour demander son sauf-conduit à chaque village, à chaque pont, à chaque passage à niveau. Le général Bataille et son ordonnance sont partis en auto par Oderen pour Mulhouse. A Thann la population leur a fait une ovation. Les habitants de Thann demandent qu’on leur envoie des timbres français pour pouvoir écrire les premières lettres affranchies avec des timbres français. C’est de l’enthousiasme !

Depuis l’Altenberg le commandant Dauser peut repérer les positions de l’ennemi avec la lunette qui servait aux touristes pour voir Munster. On fait des reconnaissances à Stosswihr mais pas plus loin.

Il faut à chaque personne qui quitte Gérardmer des sauf-conduits signés du Préfet ou Sous-préfet et du Général sans quoi on serait arrêté au premier village.

Les pommes de terre deviennent rares et il n’y a plus de légumes dans les magasins. Au col de Lispach il y a eu un engagement très sérieux. Nous avons 6 tués du bataillon du commandant Dauser. Les Allemands se sont enfuis en laissant leurs sacs et leurs casques. Un lieutenant de Bruyères, Mr Carnot, que Paul connaît, est parti il ya trois semaines avec des pigeons voyageurs pour une mission en Allemagne. Il était grimé pour ne pas être reconnu. Depuis, on n’a plus de nouvelles. On croit qu’il est fusillé ou prisonnier.

Lundi 10 août 1914

C’est demain la fête de Suzanne mais on ne la lui souhaite que tristement. Clémentine et les Molard sont partis ce matin avec 2 autos pour Nancy craignant que les Prussiens envahissent Gérardmer. Il faut payer 200 francs par auto.

Je n’ai encore reçu aucune nouvelle de Nancy, ni d’Angleterre où se trouve Gogo (Marguerite) dans un couvent à « Bromley » près de Londres. Je n’ai aucune nouvelle d’elle depuis la déclaration de guerre qui a eu lieu le 4 août.

Paul Perrin nous a fait la surprise de venir nous voir ce soir, venant de Nancy. Il était parti de Nancy à 8h du matin et n’est arrivé à Gérardmer qu’à 7 heures du soir. Il nous a donné de bonnes nouvelles de Madeleine qui attend son bébé dans 8 jours et d’Alexis qui organise une ambulance aux Beaux-Arts.

Mercredi 12 août 1914

Je me décide à partir avec Paul Perrin pour Nancy car je suis inquiète de ne pas avoir de nouvelles. Je laisse Yvonne avec Suzanne. Nous prenons le train de 8 heures du matin et nous n’arrivons à Nancy qu’à 7 heures du soir. Epinal a été évacué. Il ne reste plus de femmes, ni d’enfants. Il parait que pour sortir d’Epinal, il faut le mot d’ordre sans quoi on ne vous laisse pas passer. Ce mot change tous les jours, aussi aujourd’hui, c’était « Lafayette ». J’ai un sauf conduit délivré à Gérardmer qui me permet d’aller jusqu’à Nancy. A Docelles, Célina (Boucher) monte avec nous. On s’embrasse bien émues. Elle va voir Maurice (Boucher) qui est à Golbey près d’Epinal.

Mimie Cuny et Thérèse Boucher sont chez elle avec les enfants. Elle nous dit qu’ils ont beaucoup de passages de troupes françaises qui logeaient chez eux.

Une sentinelle vient d’être tuée à la Schlucht. La marquise de Voguë est arrivée comme infirmière à Gérardmer. Une famille Lesseps n’a pas pu se sauver du Rudlin. Elle se cache dans les caves à cause du canon du Valtin. J’ai vu à Gérardmer une voiture de foin avec un pauvre cheval boiteux transportant une famille en villégiature et qui se sauvait. La mère, les enfants et les domestiques étaient assis sur les malles. Ils fuyaient la frontière.

On dit que les cartes postales arrivent plus vite que les lettres fermées qui sont retenues 8 jours à la poste avant de les envoyer à cause des espions.

Au col de Lispach, les Allemands ont mis des cordes à travers la route et des cloches de vache attachées après pour les avertir dans la nuit quand nos soldats passeraient.

Jeudi 13 août 1914

En arrivant à Nancy hier soir, j’ai eu l’émotion d’apprendre que Madeleine avait eu une petite fille la veille. J’ai été bien heureuse de revoir les miens. Madeleine va très bien et petite Colette est délicieuse. Elle ne ressemble pas aux enfants de Suzanne. Elle est toute rose, très fraiche avec de grands yeux bleus et des cheveux blonds.

Madeleine est très courageuse n’ayant pas son mari auprès d’elle. Elle est très bonne nourrice. On a pu prévenir Edouard (Michaut) par un cycliste de la naissance de sa fille.

Pont à Mousson a été bombardé aujourd’hui quoique ville ouverte. Les Allemands veulent détruire le pont pour empêcher nos soldats de passer. Il y a eu plus de 1 000 obus sur la ville.

Ils ont détruit l’hôpital, le collège mais ils n’ont pas atteint le pont. Madame Cavalier et une dame de Pont à Mousson qui était restée dans sa cave pendant deux jours sont parties dans la nuit sur une voiture à échelles. Elles ne sont arrivées à Nancy que le lendemain à 11 heures. Cette dame avait reçu un éclat d’obus au bras en traversant la ville. Elle avait vu tomber 69 obus.

Le beurre devient très rare, le lait aussi. Il n’y a plus de volailles ni de poisson. On ne peut plus sortir à Nancy dans les quartiers éloignés après 8 heures du soir.

Camille Biesse est venu diner avec nous aujourd’hui. Il a beaucoup maigri et paraissait très soucieux. Il nous a avoué tout bas qu’une bataille se préparait pour le lendemain, qu’il ne pouvait pas nous dire à quel endroit mais qu’il partait dans la nuit avec l’état major. Plus de 480 000 hommes vont se battre. On s’est embrassé avec émotion et Camille est parti à 8h30 bien ému.

Edouard Michaut est à Delme près de Château-Salins. En trois jours plus de 40 000 soldats sont passés cours Léopold. Camille Biesse nous disait qu’il y a en ce moment à Nancy plus de soldats qu’il n’y en avait eu dans toute l’armée de Russie sous Napoléon. Toute la journée, il passe des régiments entiers d’artillerie et d’infanterie de Poitiers, de Bordeaux, de Marseille etc.

Les trains arrivent bondés. On lit sur les trains qui arrivent : trains de plaisir pour Berlin. A bas les Prussiens etc.

Les femmes se tiennent au passage à niveau de la rue de Ravinelle. On jette aux soldats dans le train du chocolat, des bouteilles de bière, du pain d’épice. Les soldats sont tous dans les fourgons de bagages. Ils sont gais et chantent tous, ils nous font au revoir de la main.

Aujourd’hui depuis la guerre on ne peut plus envoyer de télégramme. Je ne puis pas prévenir Suzanne ni Yvonne de l’arrivée de petite Colette en ce monde. Au marché, les denrées deviennent rares. Il faut s’inscrire plusieurs jours d’avance pour avoir du poulet et du beurre. Dans les charcuteries c’est la même chose pour la graisse.

Vendredi 14 août 1914

Le commandant de Sury et Monsieur de Gail sont tués. On bombarde Pagny sur Moselle. Alexis visite l’hôpital militaire déjà presque plein. Il voit des blessés mutilés et un soldat blessé qui a eu un œil crevé par une baïonnette d’un Prussien.

Trois bateaux de blé que Mr Vilgrain devait recevoir ont été pris par les Allemands. Le pain n’est pas augmenté, il est bon mais on ne fait que de la miche.

Les Allemands avec leurs aéroplanes voudraient abattre les grands moulins de Mr Vilgrain et la gare de Nancy. Le lait est rare. Il faut un certificat d’un médecin pour les malades et les enfants. La banque de France a créé des billets de banque de 20 francs et de 5 francs car on ne trouve plus du tout de monnaie. La ville de Nancy a émis aussi après la guerre.

Samedi 15 août 1914

On ne fête guère l’Assomption.

Cette nuit j’ai vu passer sur le cours Léopold plus de 1 200 soldats. C’était émotionnant de les voir à 1 heure du matin, les devinant dans la nuit. Ils marchaient 6 sur chaque ligne dans le plus grand silence. Ce matin, il en est encore passé plus de 1 500. Le canon tonne toute la matinée. C’est du côté d’Arracourt qu’on se bat là où est Edouard Michaut.

Tout le monde regarde passer les soldats dans les rues. Ils crient tous « au revoir, nous reviendrons ». Chaque personne en passant leur donne des cigarettes, des fruits etc. Le moral est excellent.

Alexis a trouvé un chauffeur à 150 f par mois. Notre grande voiture est réquisitionnée. Elle est à Toul. Sur notre coupé, il y a une grande affiche : Ambulance des Beaux-Arts avec un drapeau de la Croix Rouge. Alexis a une permission spéciale pour pouvoir passer les ponts en auto car ce n’est plus permis aux voitures. Alexis porte continuellement à son bras un brassard de la Croix Rouge. Il faut une permission du général de Castelnau pour pouvoir circuler en auto.

Alexis a organisé une ambulance aux Beaux-Arts de 190 lits. Il y a 60 lits à la clinique, 100 lits à l’hôpital civil et 150 lits dans la fabrique de chapeaux de paille de Mr de Langenhagen, ce qui lui fait 500 lits pour lui seul. L’ambulance des Beaux-Arts est admirablement organisée. Il y a des sœurs de la clinique, des sœurs de St Vincent de Paul, quelques étudiants en médecine et des infirmières de la Croix-Rouge assez âgées car Alexis n’en veut pas de jeunes. Il a comme administrateur Mr Petit et Mr Claude. Alexis a fait quelques conférences aux infirmières de la Croix Rouge. La salle était pleine. Caroline Garnier est à la tête de la lingerie. Alice Kempf (née Humbert, son père est le cousin germain d’Anna) a donné à Alexis pour son ambulance 4 000f (de l’ordre de 12 000€) et Paul Perrin 1 500f.

On a amené aujourd’hui 70 blessés dont trois graves. Il y en a deux qui ont la mâchoire fracturée. A l’hôpital, il y a un Prussien très difficile disant qu’on ne le soigne pas bien et que dans quelques jours les Prussiens brûleront Nancy.

Alice Kempf est à l’ambulance du Bon Pasteur et sa fille Jeanne Kempf à l’ambulance de l’école professionnelle pour la cuisine. Le docteur Michel est à l’ambulance du Bon Pasteur et le Dr Gross à l’école professionnelle.



26/09/2014
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