14-18Hebdo

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73e semaine de guerre - Lundi 20 décembre au dimanche 26 décembre 1915

 

LUNDI 20 DECEMBRE 1915 - SAINT EUGENE - 505e jour de la guerre

MARDI 21 DECEMBRE 1915 - SAINT THOMAS - 506e jour de la guerre

MERCREDI 22 DECEMBRE 1915 - HIVER - SAINT FLAVIEN - 507e jour de la guerre

JEUDI 23 DECEMBRE 1915 - SAINTE VICTOIRE - 508e jour de la guerre

VENDREDI 24 DECEMBRE 1915 - SAINTE DELPHINE - 509e jour de la guerre

SAMEDI 25 DECEMBRE 1915 - NOEL - 510e jour de la guerre

DIMANCHE 26 DECEMBRE 1915 - SAINT ETIENNE - 511e jour de la guerre

Revue de presse

-       Succès italien au mont San Michele

-       Les élections grecques - 200 Gounaristes élus

-       L'armée anglaise accrue d'un million d'hommes

-       Offensive allemande repoussée en Galicie

-       Au Sénat - Le moratorium des loyers

-       Les Austro-Allemands attaqueraient prochainement Salonique

-       Sauvons l'armée serbe !

-       Les Italiens repoussent les attaques ennemies à l'ouest de Goritz et sur le Carso

Morceaux choisis de la correspondance

Elle a pris la commande dont le ministère semble très pressé, il manque de papier et veut qu’on livre de suite.

20 décembre - ELLE.- Maman est revenue de Paris hier à 3 heures seulement étant dans le train depuis 8 heures du soir. Elle a manqué à Nancy la correspondance du Dijonnais qui devait l’amener ici à 10 heures du matin, a donc dû prendre à 9 heures du matin un omnibus qui ne l’amenait à Epinal qu’à midi, puis deux heures d’arrêt avant de pouvoir repartir dans notre direction. Pourvu qu’il ne t’arrive pas le même ennui quand tu viendras et les mêmes retards tout le long de la route.

 

A part cela, Maman est contente de son voyage, ayant vu les chefs de service au ministère, ils ont été très aimables. Elle a pris la commande dont le ministère semble très pressé, il manque de papier et veut qu’on livre de suite. Maman croit qu’il était habitué à le payer cher et qu’on a trouvé ses prix avantageux, mais d’autre part Maman sera contente de le faire, car cela lui donnera des facilités pour avoir des wagons, recevoir bien des choses, etc. Elle s’est présentée chez Marie Paul et Marie M. mais sans succès, toutes deux étaient sorties.

 

Hier, j’ai donc été déjeuner à Cheniménil où les petits me font toujours grand accueil, et nous sommes revenus à 3 heures car je voulais retrouver mes 3 galopins. Maurice et Thérèse m’ont accompagnée et ont fait visite ici à Madame Bertin et Madame Rayel et se sont retrouvés ici pour prendre le thé avec Maman puis ils sont repartis chez eux et sont revenus dîner et passer la soirée.

 

Maurice a été navré d’apprendre qu’il te manquerait d’un jour encore une fois comme en juillet. Il aurait été si content de causer avec toi, il est toujours enchanté d’être dans l’état-major où il trouve une différence de bien-être colossale à côté de la vie des officiers de troupe. Il pense aller en janvier à l’école d’état-major à Neufchâteau, mais ce n’est pas encore sûr.

 

Il paraît que Camille Biesse a quitté l’état-major et a le commandement d’un régiment. Maurice dit qu’il y verra un changement, surtout si son régiment est dans un secteur un peu mouvementé. Il y était obligé sans doute pour passer colonel.

 

Noëlle va décidément bien mieux, mais Robert a encore énormément toussé cette nuit.

 

A bientôt, mon chéri aimé, je me réjouis tant de te revoir et t’embrasse comme je t’aime. Ta Mi.

 

Enfin tout le monde est d’assez méchante humeur parce que surtout nos chefs et leurs adjoints, qui sont bien tranquillement dans leurs bureaux à se chauffer, ne nous donnent pas le bon exemple. Autrement l’on se dirait qu’en somme le service n’est pas très dur et que surtout, si nous nous comparons aux fantassins, nous sommes encore bien moins à plaindre.

20 décembre - LUI.- Je reçois ta bonne lettre du 16. En somme les nouvelles que tu me donnes sont bonnes et j’espère que notre petit Robert à son tour ne toussera plus quand je reviendrai. Mais voilà, quand ? J’ai vu le commandant ce matin et lui ai fait part de ma requête pour tâcher de partir suffisamment tôt pour revoir encore Maurice. Pour une fois j’ai même raconté un petit mensonge, disant que nous avions ensemble de gros intérêts à débattre. Mais cela n’a pas pris et au contraire on veut retarder mon départ sous prétexte que deux capitaines du groupe sont partis ou sont désignés pour partir ces jours-ci et qu’on ne veut pas que les trois capitaines soient absents à la fois. Tu comprends que je n’étais pas content et je l’ai fait voir au commandant. Il doit voir le colonel aujourd’hui. Il est six heures et il n’est pas encore rentré. Je te dirai à la fin de ma lettre ce qui a été décidé mais je n’ai aucun espoir car, dans notre secteur, on ne peut rien demander.

 

Nous sommes rentrés hier dans la nuit de Courdoux en bon port, mais j’ai dû laisser Bonnier qui a une constipation rebelle à toutes les purges que lui donne le docteur. On me dit ce soir qu’il est rentré. D’ordre du général, on me fait venir à Vauxbuin pour être plus près de la batterie, j’ai une chambre dans la maison que j’occupais quand je remplaçais le commandant. Le service s’est beaucoup compliqué depuis notre départ, nous allons reprendre toutes les gardes d’antan, on y rajoute encore pour nos sous-officiers et les lieutenants un service de tranchée assez pénible. Enfin tout le monde est d’assez méchante humeur parce que surtout nos chefs et leurs adjoints, qui sont bien tranquillement dans leurs bureaux à se chauffer, ne nous donnent pas le bon exemple. Autrement l’on se dirait qu’en somme le service n’est pas très dur et que surtout, si nous nous comparons aux fantassins, nous sommes encore bien moins à plaindre.

 

Je souhaite pour Elise que ta démarche réussisse, ce serait d’abord ennuyeux pour toi et ce serait navrant pour elle d’aller dans un camp de concentration.

 

Donne le bonjour à Maurice et dis-lui combien je regrette de n’avoir pu me trouver à Docelles en même temps que lui.

 

Tu diras à notre petite Noëlle que je pense à elle et que j’espère bien qu’elle ne souffre pas de sa chute. Tu as raison, pauvre chérie, on n’est jamais tranquille avec les enfants et je suis bien heureux que nous n’en ayons pas douze. Mais les trois que nous avons ne sont pas de trop, n’est-ce pas ma Mimi, et nous ne pourrions plus nous passer de l’un d’entre eux, car chacun a ses qualités et ce sont tous trois de bons enfants.

 

Voilà le commandant qui revient, je partirai d’ici le 3 janvier et arriverai le 4 à 10 heures. C’est un peu plus tard que je ne pensais mais rien à faire.

 

Je tâcherai de n’avoir pas besoin de ciseaux, mais tu comprends combien je me réjouis de faire moi-même le ciseau et d’embrasser partout ton joli petit corps chéri qui me manque tant.

22 décembre - LUI.- Je reçois ta bonne lettre du 19 courant. Je t’ai écrit avant-hier que je ne pouvais partir d’ici que le 3 janvier et n’être à Docelles que le 4. J’espère ainsi que, si mon voyage est un peu retardé ce qui m’ennuie d’un côté, tout s’arrangera pour autre chose. Je tâcherai de n’avoir pas besoin de ciseaux, mais tu comprends combien je me réjouis de faire moi-même le ciseau et d’embrasser partout ton joli petit corps chéri qui me manque tant. Tant mieux aussi (ceci est plus prosaïque) que je revoie Paul. Si cela ne vous dérange pas et si cela ne doit pas nuire à la santé de notre petit Robert, j’aimerais tant aussi le revoir. Mais bien entendu sa santé avant tout.

 

J’ai prévenu à Villers-Cotterêts mais je crains malheureusement que tes paquets n’arrivent pas avant mon départ. J’y enverrai encore la veille. En tout cas, tu peux être tranquille, à part un manteau, qui commence évidemment à se ressentir de plus d’une année de front et qui a reçu tant de pluie et de boue, je suis encore très présentable et, comme j’enlèverai mon manteau dans le train, on ne pourra pas dire que ton petit mari n’est pas élégant.

 

Je suis content que Maurice soit heureux que sa filature remarche, même si tout est très cher. En effet le prix du fil a énormément monté. Pierre Mangin me parlait de prix fantastiques, qui malgré tout doivent laisser une belle marge.

 

Pour les deux jours de supplément, il n’y a rien à faire ici mais j’arriverai à Docelles le 4 à 10 heures et ne serai obligé de repartir que le 10 à 4 heures ou même peut-être le 11 à 6 heures du matin. Tu vois que dans ces conditions je ne peux pas me plaindre. Tu comprends que je compte les jours et voudrais tant qu’ils filent, qu’ils filent bien vite maintenant.

 

Bonnes tendresses, mon aimé, quel dommage que tu ne sois pas avec nous pour la fête de Noël.

23 décembre - ELLE.- Figure-toi, mon Geogi, qu’en ne recevant pas ma lettre habituelle ce matin je me suis imaginée que tu allais arriver et que c’était pour cela que tu ne m’avais pas écrit. De sorte qu’entre dix et onze heures et 3 et quatre, heures des trains susceptibles de t’amener, chaque pas que j’entendais résonner devant la maison me donnait une émotion et je croyais que c’était toi qui arrivais. Maurice qui est venu avec Thérèse de 1 à 3 nous faire leurs adieux avant de partir à Raon disait qu’il resterait ici ce soir si tu arrivais, mais nous avons tous été déçus dans notre attente et enfin ta lettre m’arrive à 4 heures ½ qui m’annonce enfin ton arrivée certaine. Du moment que tu ne pouvais venir tout de suite, je préfère cette dernière date à celle que tu espérais dans tes dernières lettres, soit vers le 27, car je pourrai bien mieux profiter de toi.

 

Pauline m’écrit que notre maison est de nouveau garnie, toutes les chambres à coucher sont prises et 4 officiers ont leur popote à la petite salle.

 

Maurice qui est allé ce matin au Ménil voir son beau-frère qui y est avec son convoi d’autos nous disait que tous les villages sont pleins de troupes, que ce soit dans la vallée de la Moselle ou de la Moselotte.

 

Nous avons maintenant à Remiremont le général de Villaret. Comme il est nouveau dans le secteur, il est évident qu’il va faire une attaque pour montrer qu’il s’en tire mieux que son prédécesseur. Paul Boucher était à l’Hartmanns. ces temps derniers avec Bertin. Il a eu la chance, la veille de l’attaque, d’être reporté un peu à l’arrière, c’est le bataillon d’André Bertin qui a donné. On dit que 1 300 prisonniers sont arrivés à Remiremont ce matin.

 

Comme tu le dis, nos trois chéris ne sont certes pas de trop, ce sont de bons petits enfants, tous bien doués et qui me donnent bien de la satisfaction. Je suis heureuse de les avoir, surtout si ma santé ne s’améliore pas et ne me permet pas d’en avoir d’autre. Tu verras comme ils ont grandi, Noëlle prend tout à fait l’aspect d’une fillette.

 

Bonnes tendresses, mon aimé, quel dommage que tu ne sois pas avec nous pour la fête de Noël.

 

24 décembre - ELLE.- Nos enfants se décident à aller mieux, ils ne toussent plus la nuit, et pour ton arrivée tu les trouveras en bon état, ce qui me fait bien plaisir. Nous avons eu hier le plaisir de déjeuner avec ton frère Paul chez Maurice. Maurice et lui se sont entendus sur bien des points pour l’usine, où Maurice voudrait autant que possible que Paul n’augmente pas les salaires ni le nombre des ouvriers par 1 000 broches. Mr Auptel aurait tendance à s’entourer de beaucoup de monde.

 

Le capitaine Cardes est venu aussi pour les règlements, il a été stupéfait d’apprendre que l’usine marcherait déjà dans quinze jours. Ces braves soldats avaient si bien répandu le bruit que c’était impossible de faire remarcher qu’ils sont tout ébahis de voir qu’on y arrive et qu’on n’attendait en effet que leur départ pour ce faire, tandis qu’ils croyaient que ce n’était que du chantage pour les faire déménager.

 

Il arrive fréquemment maintenant que le train de nuit qui part de Paris à 8 heures du soir n’arrive pas à temps à Nancy pour prendre le Dijonnais à 7 heures, ce qui oblige à prendre un train omnibus et ne fait arriver à Epinal qu’à midi. Si donc le jour de ton arrivée je ne te vois pas ici à 10 heures, j’irai te chercher à midi à Epinal, ce qui nous donnera trois heures de plus, car il n’y a pas de correspondance pour ce train.

 

Nos enfants sont très sages ces jours-ci, je me réjouis que tu les retrouves ainsi. Dédé sera fier de te dire qu’il fait ses problèmes seul maintenant et Noëlle te montrera ses « règles de trois ». Ils deviennent grands et nous nous éloignons du moment où ils étaient tout bébés et où ils commençaient à marcher et à parler. Maintenant ils raisonnent déjà comme des grandes personnes.

 

J’attends de tes nouvelles avec grande impatience mon chéri.

 

24 décembre - LUI.- J’ai reçu ta bonne lettre du 20 décembre. Tu me dis que Noëlle va mieux mais que notre petit Robert tousse encore un peu. D’un côté, et tu vas voir comme je suis égoïste, je serais très content qu’il ne partît pas dans le Midi avant que je vienne en permission, mais de l’autre, je serais aussi très content si le pauvre chéri était débarrassé de cette vilaine toux qui persiste et lui dure depuis si longtemps.

 

Je suis heureux que Maman ait été contente de son voyage à Paris mais elle a dû être bien fatiguée. J’espère que j’aurai plus de chance qu’elle et que je ne manquerai pas le train de 7h15 à Nancy. Je me rappelle que, lorsque je suis revenu en juillet, je n’ai pas dormi parce que le train s’arrêtait très souvent et que je craignais de manquer ce fameux train de 7h15. Il est vrai qu’à cette époque le voyage était compris dans la permission et que c’était autant de perdu.

 

Rien de nouveau ici où tout est bien calme mais il fait un temps épouvantable. Ce matin je suis allé avec le commandant rechercher des positions de batterie et le pauvre commandant à force de marcher dans la boue n’en pouvait plus. Comme je te l’ai dit dans une de mes lettres, nous reprenons tous les services de garde d’antan.

 

J’ai couché à la batterie et j’ai même mieux dormi que dans mon lit à Vauxbuin, qui est beaucoup trop grand pour moi seul. Que n’ai-je avec moi ma Mimi chérie. Il est vrai que je vais avoir ce grand bonheur dans quelques jours, il fera joliment bon sentir sa petite Mimi tout près, tout près de soi. Tu feras faire du bon feu dans la chambre pour que tu ne te refroidisses pas, n’est-ce pas Mi. Comme le dit Brantôme en parlant de Marguerite de Navarre (je suis en train de lire ce bouquin amusant), en racontant qu’il n’a pas pu voir « les beautés (de Marg de Navarre) secrètes et cachées sous un linge blanc et riches parures et accoutrements ». « Grande rigueur pourtant, dit-il, que de ne voir une belle peinture, faite par un divin ouvrier, qu’à la moitié de sa perfection ». Moi je veux voir toute la beauté et non pas seulement la moitié. Tu vas encore dire que je suis un petit fou. Que veux-tu Mimi je t’aime.

 

As-tu vu dans le Temps du 23, le ministre de la Guerre à propos des permissions a encore dit en toutes lettres qu’elles étaient de 6 jours, plus deux jours pour les croix de guerre. Tu peux montrer cet article à tes chefs.

25 décembre - ELLE.- Je rentre de la messe de 7 heures où j’ai été communier pour mon Geogi. Je n’ai pas beaucoup dormi cette nuit et j’ai pensé à toi, nous aurions été tous si heureux de t’avoir avec nous pour cette fête, tandis que tu es là-bas tout seul bien tristement.

 

Nous pensions nous coucher de bonne heure et ne pas aller à la messe de minuit, mais nous n’avons guère été au lit plus tôt car nous avons eu une émotion. J’étais en train de jouer du piano pendant que Maman couchait les enfants quand on entend sonner. C’était un ouvrier qui venait nous dire que René Collin, un de nos petits jeunes gens de l’usine, venait de se faire prendre. Maman y a couru, heureusement il n’y avait pas de membre arraché. Quand il s’est senti entraîné par le bras dans le sécheur, il a hurlé. Par bonheur, son oncle le conducteur était tout près et a pu en quelques secondes arrêter la machine. René n’a donc eu que le bras serré, nous l’avons quand même conduit voir un major tout de suite, car il avait assez mal. A Cheniménil où il y a de l’artillerie, le major était absent pour 24 heures, il a fallu aller jusque Pouxeux. Le poste ne voulait pas nous laisser passer car nous étions en dehors du règlement, qui interdit la circulation des autos des civils après huit heures. Enfin, nous avons pu finalement trouver un docteur, mais tout cela nous a menées assez loin et nous n’étions pas couchées avant onze heures.

 

Mon petit Geogi, ta dernière lettre me montrait de l’ennui, un peu d’agacement, j’espère que cela n’aura que peu duré et qu’avec du courage tu as repris ta sérénité. As-tu vu dans le Temps du 23, le ministre de la Guerre à propos des permissions a encore dit en toutes lettres qu’elles étaient de 6 jours, plus deux jours pour les croix de guerre. Tu peux montrer cet article à tes chefs.

 

C’eût été malheureux après 16 mois de vie honorable de guerrier aux tranchées d’être prisonnier non blessé, mais les dernières lettres de Paul étaient si découragées que je craignais tout.

26 décembre - ELLE.- Nous sommes allés hier à Gérardmer, malgré le mauvais temps, étant inquiètes pour Paul Boucher, car les combats ont été très meurtriers ces derniers jours en Alsace. Quand nous sommes arrivés, tante Marthe était aux Vêpres et l’oncle Henry à la division pour avoir des nouvelles, car la veille on lui avait dit qu’on ne savait ce qu’était devenue la compagnie de Paul, qu’on n’avait plus de ses nouvelles depuis le 22. Il est rentré tout réconforté, ils ont été cernés par les Allemands et il a fallu une contre-attaque pour les délivrer. Nous avons vu qu’il avait craint un moment que Paul ait été fait prisonnier et il disait : « C’eût été malheureux après 16 mois de vie honorable de guerrier aux tranchées d’être prisonnier non blessé, mais les dernières lettres de Paul étaient si découragées que je craignais tout ». Enfin, il n’en est rien, il paraît au contraire que la compagnie de Paul s’est vaillamment défendue jusqu’à ce qu’elle soit délivrée et que maintenant elle est un peu à l’arrière. Le pauvre Paul en aura vu de rudes pendant toute cette campagne. La dernière fois qu’il a vu son père à St Amarin, il lui disait que c’était peut-être la dernière fois qu’il le voyait et qu’il lui recommandait ses petits enfants. La pauvre tante Marthe était bien attristée par ces combats qui se reproduisent presqu’à la même date que l’an dernier et qui lui ont déjà pris un fils, aussi elle tremble pour Paul.

 

Notre voyage s’est bien passé sauf qu’à deux kilomètres d’ici j’ai eu un pneu et j’ai dû mettre la roue de secours. La pluie s’était calmée heureusement, mais la nuit était noire et ce n’était pas très facile avec la faible lueur de mes lanternes, je m’en suis tirée tout de même. Un de ces jours, je remettrai un autre pneu avec mon petit jeune homme. Je pensais le faire aujourd’hui mais j’ai des raisons spéciales pour bien me reposer, pour être bien vaillante à l’arrivée de mon chéri.

 

Tu trouveras tes enfants bien sages et rétablis, j’espère, leur toux disparaît de plus en plus. Nous jouirons donc bien d’être ensemble, mais ce sera trop court, surtout si ton diable de général ne vous accorde pas ce à quoi vous avez droit.

 

Je ne t’ai pas envoyé tes costumes, ils t’attendent ici. Ce que je voudrais bien, puisque tu auras le temps à Paris, ce serait que tu te fasses photographier par un bon photographe. Nous ne t’avons pas en uniforme et je voudrais avoir un bon portrait de toi avec tes croix. Tu m’offriras bien cela pour mes étrennes, puisque tu sais que cela me fait plaisir, quoique tu ne sois plus habitué à obéir à ta femme. Marie M. ne demanderait pas mieux d’aller avec toi pour juger si la pose est bonne. Pas besoin de te prendre en pied, la taille suffit, mais pour cela tu verras toi-même avec le photographe.

 

J’ai lu dans les journaux les détails de l’affaire à l’Hartmannswiller et suis heureux que Paul Boucher y ait échappé.

26 décembre - LUI.- J’ai reçu ta bonne lettre du 23 et regrette bien aussi de mon côté de ne pouvoir passer avec vous les fêtes de Noël et de jour de l’an. J’aurais bien voulu à cette occasion te redire encore une fois tout mon amour, te remercier de m’avoir rendu la vie si belle en acceptant de devenir ma femme. Enfin nous aurions été heureux de recevoir tous les deux ensemble les souhaits de nos chers petits, que nous remercions tant le Ciel de nous avoir donnés.

 

Non que nous aimions à nous rappeler l’année qui va finir. D’abord elle a été complètement perdue pour nous et nous ne retrouverons plus les plaisirs et les joies qu’elle aurait pu nous donner sans cette guerre maudite. Et puis en outre de la guerre, cette année-là nous a donné d’autres peines, j’ai perdu ma pauvre Maman si bonne. Mais enfin le passé est passé, ayons confiance en l’avenir et disons-nous que le bon Dieu nous compensera, par des bonheurs que nous ne pouvons prévoir, les tristesses et les sacrifices passés. En tout cas je suis tout à la joie de te revoir prochainement et je voudrais voir s’écouler les jours qui nous séparent du retour le plus vite possible.

 

J’ai lu dans les journaux les détails de l’affaire à l’Hartmannswiller et suis heureux que Paul Boucher y ait échappé. Nous avons eu le général de Villaret dans nos environs, il avait la réputation d’être très raide mais je n’ai aucun détail sur sa valeur militaire.

 

Nous allons perdre notre colonel, qui a eu maille à partir avec le nouveau commandant du corps d’armée. Nous le regretterons car c’était un homme de valeur et en tout cas nous avions confiance en lui et, malheureusement, il y a peu de nos chefs en qui nous ayons confiance.

Nous allons perdre notre colonel, qui a eu maille à partir avec le nouveau commandant du corps d’armée. Nous le regretterons car c’était un homme de valeur et en tout cas nous avions confiance en lui et, malheureusement, il y a peu de nos chefs en qui nous ayons confiance.

 

Peux-tu me donner l’adresse de Marie M. que j’ai égarée. Veux-tu lui dire si tu lui écris que je songe bien à lui écrire pour le nouvel an, que ma lettre est même faite, mais que je ne peux pas retrouver son adresse. J’ai cependant été chez elle il y a quinze jours, je crois que c’est rue Boissière mais le numéro !!

 

Hamon m’écrit qu’ils se promènent dans la région fortifiée de Verdun ; actuellement ils sont dans la Woëvre où ils sont dans une boue liquide et gluante jusqu’au genou.

 

Dans huit jours ma Mi presque nous serons ensemble, en attendant ce bonheur, je vous embrasse tous de tout mon cœur. Ton Geogi.

 

26 décembre - A. Curien (Cornimont) à Georges Cuny.- Je suis toujours très occupé comme vous pouvez le juger, je ne croyais pas pouvoir si longtemps me passer de mon fils Camille. J’espérais encore sur son sursis mais il ne faut plus y compter maintenant, il est à Chaumont pour la théorie des mitrailleuses et doit revenir à Epinal dans une quinzaine de jours. L’usine marche toujours le mieux possible avec toutefois assez de mal puisque la classe 17 à son départ va nous priver de certains ouvriers et notre employé : Boulanger. La préparation laisse à désirer faute d’encolleur et au Northrop les femmes remplacent comme elles peuvent les absents.

 

  

Gravures du Petit Journal - Supplément illustré - 26/12/1915 (N° 1305)

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Noël en exil - Une famille serbe en fuite célèbre sous une tente improvisée la fête de la nativité

La Serbie est un pays de traditions. Les grandes fêtes chrétiennes de l’année y sont célébrées dans toutes les familles, et chacune d’elles s’accompagne d’un cérémonial particulier au pays. L’esprit de famille est très grand en Serbie ; on conçoit donc que toutes les fêtes qui se déroulent au foyer prennent une importance spéciale. C’est surtout dans les campagnes que subsistent ces fêtes et qu’elles sont célébrées avec tous leurs détails pittoresques. Celle de Noël n’est pas la moins importante. Dans son livre sur la Serbie, M. Chedo Mijatovitch nous décrit cette solennité. Le jour de Noël, dès quatre heures du matin, les villageois serbes sont debout. Certains même ne se sont pas couchés. Il importe, en effet, au plus haut point de tenir le ‘Badnyak’, la bûche de Noël, constamment allumé. Il faut, en outre, que, dès l’aube, le cochon rôtisse devant l’âtre. Aussitôt que l’animal est présenté au feu de bois qui doit le convertir en mets succulent, un membre de la famille sort dans la rue et tire des coups de fusil pour célébrer ce joyeux événement, de telle sorte que le matin de Noël, entre quatre et huit heures, on croirait que les villages serbes repoussent l’invasion de l’Infidèle. Avant le lever du soleil, une jeune fille de chaque famille se rend au puits où elle tire quotidiennement l’eau potable, lui souhaite un heureux Noël et répand dans l’eau une poignée de grains de blé. Puis elle puise ensuite la quantité de liquide nécessaire à la confection du gâteau de fête, le ‘Chesnitsa’, dans la pâte duquel est enfermée une petite pièce d’argent. Heureux celui à qui la pièce échoit. Il devient pour un an le favori de la fortune.

 

Assemblée auprès de ‘Badnyak’, la famille attend l’arrivée du ‘Polaznik’, le visiteur spécial de Noël. C’est généralement un jeune garçon, fils d’amis intimes. Avant son arrivée, nul n’est admis à franchir le seuil de la maison, pas même le curé ou le maire du village. Le ‘Polaznik’ apporte avec lui un gant de laine rempli de grains de blé. A son entrée, il jette à pleines mains les grains sur les personnes présentes et dans tous les coins de la pièce où elles se trouvent réunies. « Le Christ est né ! », s’écrie-t-il. Tandis que la maîtresse du logis jette à son tour une poignée de blé sur l’étranger, les autres membres de la famille répondent chacun à son tour au Polaznik : « Oui, le Christ est né ! » Le visiteur s’avance alors vers l’âtre, saisit la pelle et en frappe à coups redoublés le ‘Badnyak’. Il frappe si vigoureusement que des milliers d’étincelles montent dans la cheminée. « Puissiez-vous, dit-il, avoir cette année autant de bœufs, autant de chevaux, autant de moutons, autant de cochons, autant de ruches pleines de miel, autant de bonheur et de prospérité ! » Après quoi, le ‘Polaznik’ embrasse son hôte. Il est alors revêtu d’un épais manteau et demeure immobile pendant quelques instants durant lesquels les jeunes gens qui seront bergers au cours de l’année qui va s’ouvrir s’avancent vers la cheminée et s’embrassent par dessus le ‘Badnyak’. Avant que le repas commence, tous les membres de la famille, tenant une bougie allumée, se groupent autour de leur chef et écoutent respectueusement son allocution. Après quoi, ils s’embrassent tous et se mettent à table.

 

Tel était en temps normal la cérémonie de Noël au pays serbe. Cette année, hélas ! les pauvres gens ne peuvent se réjouir comme de coutume. Il n’est point question du repas traditionnel. Et comment pourraient-ils échanger des vœux de prospérité, se souhaiter abondance de biens, alors qu’ils ont perdu tout ce qu’ils possédaient, tout, jusqu’à la terre des aïeux ? Mais les Serbes ont l’âme forte. Ils savent que le droit est avec eux ; et même dans l’exil, ils espèrent et n’abandonnent pas leurs traditions : c’est ainsi que nous voyons une famille en fuite, s’arrêter dans les montagnes, s’installer un instant sous une tente improvisée, pour célébrer Noël et entendre l’allocution de son chef. Et nous devinons ce qu’il dit ce patriarche : il ne parle pas seulement de la nativité du Christ, mais il parle encore de la patrie, de la patrie qui, en dépit des vicissitudes présentes, demeurera vivante et ne périra pas.

  

    

   

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L’exode d’un peuple - L’armée serbe protégeant les convois des paysans qui fuient vers l’Albanie

Cette scène a été inspirée par les récits de la retraite de Monastir. Les deux régiments qui avaient soutenu la défense héroïque de la ville étaient partis pour l’Albanie. Seules quelques troupes demeuraient encore à quelques kilomètres de la ville pour couvrir la retraite des malheureux habitants qui fuyaient. « Sous la neige qui tourbillonne en rafales glaciales, dit un témoin, ces soldats se retirent : c’est un fantôme d’armée, qui s’éloigne, dans le triste déclin de cette grise journée d’hiver, torturés par la faim et par le froid. La nuit a été tumultueuse. De longs cortèges de chariots emportent le peu de choses qui pouvaient encore rester à Monastir. Des réfugiés, qui descendent en longues files des montagnes, dans l’espoir de trouver un abri dans la ville, se rencontrent avec ceux qui abandonnent Monastir, inconscients, terrorisés. Leurs colonnes se réunissent et se dirigent ensemble vers l’Albanie… » Ainsi, héroïque et résigné, tout un peuple s’en fut vers l’exil.

 

 

Les instantanés de la guerre (photos)

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Ce qui reste de Souchez

Ce qui reste de Souchez - Le milieu du village

Autrichiens éteignant dans une ville serbe l'incendie que leurs obus ont allumé

Arméniens réfugiés en Egypte

A Salonique - Débarquement des troupes grecques

A Salonique - Champ d'aviation

Brancardiers soignant un homme blessé à la tête

Infanterie russe

La retraite des Allemands en Courlande

Les cadeaux de Noël

 

 

Les instantanés de la guerre (photos)

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Les grands blessés allemands à S. M. de R.

A Carency - La façade de la maison est restée debout

Enfants serbes arrêtés par les Autrichiens

Blessés serbes à l'ambulance

Les lignes allemandes après une préparation d'artillerie

Femmes serbes sur la route de Prilep à Monastir

Le houx de Noël

Transport de blessés serbes

Dans la neige - Soldats serbes au repos

A Salonique - Type de soldat grec

 

Thèmes qui pourraient être développés

  • Grèce - Les élections grecques
  • Angleterre - L'armée anglaise accrue d'un million d'hommes
  • Industrie - Commande de papier du Ministère
  • La journée du poilu
  • L’Hartmannswillerkopf
  • Allemagne - La maladie de Guillaume II
  • Noël en exil (LPJ Sup)
  • Noël chez les amis et chez les ennemis (LPJ Sup)
  • Serbie - L’exode d’un peuple - L’armée serbe protégeant les convois des paysans qui fuient vers l’Albanie (LPJ Sup)
  • Les instantanés de la guerre (Photos dans LPJ Sup)


18/12/2015
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