14-18Hebdo

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Journal de la Grande Guerre de quelques ancêtres des familles Farret, Cambon et Broquisse - 29 - Décembre 1916

Olivier Farret – 12-09-2017

 

Le général Joffre est relevé de son commandement le 13 décembre et nommé maréchal de France, conseiller militaire du gouvernement. Il peut « le cas échéant participer comme conseiller technique » au comité de guerre. Foch est relevé de son commandement du GAN et « remis à la disposition du ministre ». Ces deux généraux sont écartés en raison de l’échec partiel de la bataille de la Somme qui n’a pas permis la rupture du front allemand.

 

L’académie Goncourt décerne le 15 décembre son prix pour Le Feu d’Henri Barbusse.

 

À 41 ans, Barbusse, un pacifiste, s’engage pour connaître la première ligne. Il est envoyé à Crouy, dans l’Aisne. Ses convictions socialistes lui interdisent même d’être promu caporal. Il est titulaire de la Croix de guerre, avec citation du 8 juin 1915 : « S’est offert spontanément pour aller sous la fusillade relever des blessés dont on entendait les plaintes en avant des lignes. A réussi à les ramener jusqu’au poste de secours. »

 

De nombreux poilus, dont Jean Broquisse ont lu Le Feu, Journal d’une escouade. Tiré de ses carnets de guerre, ce roman révèle à ceux de l’arrière le quotidien des poilus et l’horreur des tranchées : la boue, le froid, la vermine, les odeurs nauséabondes des feuillées et des cadavres qui les entourent. Il montre aussi la camaraderie, l’attente, l’ennui, le cafard et la peur qui glace le sang quand le cri du gradé commande de monter à l’assaut. L’officier se retrouve toujours dans une position peu flatteuse. Cependant, dès sa parution, ce roman a subi de nombreuses critiques d’autres acteurs du front.

 

« Ce ne sont pas des soldats, ce sont des hommes : Ce ne sont pas des aventuriers, des guerriers, faits pour la boucherie humaine – bouchers ou bétail. Ce sont des laboureurs et des ouvriers que l’on reconnaît dans leurs uniformes. Ce sont des civils déracinés. Ils sont prêts. Ils attendent le signal de la mort ou du meurtre ; mais on voit, en contemplant leurs figures, entre les rayons verticaux des baïonnettes, que ce sont simplement des hommes. » (Henri Barbusse)

 

À Saint-Pétersbourg, dans la soirée du 29 décembre, Raspoutine est invité au palais du prince Youssoupov, héritier de l’une des plus grandes familles de Russie. Le moine-conseiller de l’impératrice est assassiné et son corps jeté dans la Neva, où il est retrouvé trois jours plus tard.

 

 

La 40 DI au complet dont le 150e RI de Paul Farret cantonne au camp d’instruction de Dravegny, dans l’Aisne, à l’est de Château-Thierry au nord de Dormans. Les régiments participent à de nombreuses manœuvres avec des entrainements intensifs pour l’encerclement et l’attaque de positions.

 

 

Un temps de repos à l’approche de Noël 1916 permet à Paul Farret d’avoir une permission. En effet, le témoignage d’Hélène Farret, ma tante, épouse de Maurice, fils ainé de Paul, est des plus émouvants :

 

« Pendant les périodes de repos, avec un sauf-conduit, ma belle-mère montait le voir. C’était en zone de guerre et interdite aux civils. Ma belle-mère avait un bébé dans les bras, Jacques [mon père], et donnait la main à Ginette [Geneviève]. Du haut de ses quatre ans, Maurice gardait précieusement les billets. Il se sentait déjà des responsabilités de chef de famille : un peu lourdes pour ses petites épaules. »

 

Imaginons ma grand-mère avec ses trois enfants, dont un bébé de deux mois, voyageant en train entre Antibes (ou Montpellier) et Paris pour retrouver son mari. Ainsi, c’est dans les derniers jours de l’année 1916 que Paul Farret a vu pour la première fois son fils Jacques.

 

C’est aussi lors de cette permission que date cette photographie : Paul Farret, chef de bataillon, décoré de la Légion d’honneur et de la Croix de guerre avec palmes.

 

Farret29 image1 Paul Farret.jpg

Paul Farret, 33 ans, chef de bataillon au 150e RI

 

Le 28 décembre, le régiment s’installe au cantonnement de Neuville au Pont, au nord de Sainte-Menehould, avant d’aller relever le 35e RI, dans le secteur de Ville-sur-Tourbe. Le 31 décembre, le 3e bataillon commandé par Paul Farret prend position dans la subdivision du Calvaire.

 

 

À la suite de sa période d’instruction, le 173e RI d’André Farret quitte son cantonnement pour être transporté dans les bois de Nixéville. Le 14 décembre, les bataillons se mettent en marche et viennent occuper les parallèles de départ de la cote du Poivre.

 

Le 15 décembre 1916, aux ordres du général Mangin huit divisions appuyées par 750 pièces d’artillerie foncent à l’attaque sur un front de 10 km, du fort de Vaux à la Meuse.

 

La 126e DI (173e, 55e, 112e, 255e RI et 38e régiment d’artillerie de campagne (RAC)) passe la rive droite de la Meuse. Après une nuit de marche, le 173e se positionne au bas de la cote 342 dite « du Poivre » tenue par les Allemands depuis 10 mois. Il s’agit d’un observatoire stratégique d’où l’ennemi épie tous nos mouvements autour et dans Verdun. Par moins 20 degrés, la pluie et la neige tombent en abondance et un vent glacial souffle en tempête ; les tranchées sont transformées en ruisseaux de boue dans lesquels les hommes lourdement chargés, transis, attendent stoïquement en position, baïonnette au canon. L’acier des plaques de couche des fusils brûle les mains. Le sol, pétri par les obus, est transformé en une boue innommable L’angoisse étrangle les gorges. La peur muette noue l’estomac, agite le corps de tremblements jusque dans les jambes On rajuste un peu plus la jugulaire du casque camouflé de boue ; on tâte sa poche pour vérifier la présence, plus réconfortante qu’efficace, du sachet bleu contenant les pansements. (Historique du 173e)

 

Farret29 image2 Carte Cote du Poivre.jpg

Front de la Côte-du-Poivre, décembre 1916

Lignes françaises en bleu, lignes allemandes en rouge.

Images.google.fr

 

À 10 heures, c’est l’assaut. À raison de cent mètres toutes les trois minutes, les bataillons s’élancent, gravissent les pentes de l’éminence et se portent au sommet de la cote du Poivre. En moins d’une heure, les lignes ennemies sont enfoncées. Poursuivant leur marche, ils se portent jusqu’aux batteries ennemies dont ils détruisent les positions et les pièces (11 canons de 88, 4 minenwerfer et 107 mitrailleuses), ramenant en outre 600 prisonniers.

 

Pour leur participation à ce haut fait d’armes, les hommes du colonel Bizard, commandant du 173e RI, reçoivent une élogieuse citation à l’Ordre de l’armée :

« Sous le commandement du colonel Bizard, le 173e RI a atteint d’un seul élan le sommet de la cote du Poivre (cote 342), fortement organisé et tenu par l’ennemi. Son objectif atteint, a poursuivi sa marche en avant, nettoyant les abris, détruisant onze canons, ramenant plus de 600 prisonniers et plusieurs mitrailleuses. »

 

Le 21 décembre, le régiment est relevé par le 12e RI. Embarqué en camions, il est transporté et mis au repos dans la région Érize-Saint-Dizier et Rozières-devant-Bar où il stationnera jusqu’au 15 janvier. Le régiment est recomposé à 3 bataillons.

 

 

En décembre 1916, on assiste à d’importants mouvements de troupes. Le 319e RI de Jean Broquisse quitte la zone à l’est de Compiègne pour se porter plus proche de la ligne de feu à Ribécourt, au nord-ouest de Compiègne. Le secteur est calme. Dans ses lettres, Jean Broquisse relativise le danger et ne veut pas inquiéter sa mère et ses trois sœurs :

 

« Je pense que vous êtes maintenant fixées sur mon sort. Il n’y a rien d’inquiétant, je vous assure. Le secteur n’est pas dangereux et nous sommes plus ennuyés par la boue et la saleté que par les obus. La guerre est pour le poilu un grand jeu. Quoique connaissant encore mal la vie des tranchées, soyez persuadées que je ne m’affole nullement. Si nous comparons les chances d’un accident sérieux avec celles que l’on court de n’être que légèrement touché, ou pas atteint du tout, nous constatons que les premières sont infimes à côté des deuxièmes. C’est mathématique. Prenons donc les précautions qu’impose une prudence raisonnée et ne nous préoccupons pas inutilement. Nous venons de recevoir du renfort, composé en majorité de jeunes de la classe 17 et parmi lesquels des Algériens, des Marocains et des noirs d’Afrique… »

 

La classe 17 a été appelée par anticipation en raison des effroyables pertes durant la bataille de Verdun et dans une moindre mesure lors de la bataille de la Somme. Poussée par les écrits du colonel Mangin (La Force noire) et par l’hécatombe des deux premières années de la guerre, la France suivant l’exemple anglais, enrôle des soldats des colonies dont l’effectif deviendra significatif à partir de l’automne 1916. Ce sont des tirailleurs algériens, marocains, tunisiens, sénégalais, annamites qui seront incorporés dans l’armée française. Au total, près de 216 000 hommes, venus de l’Empire, ont été débarqués en métropole dont près de 200 000 au courage exemplaire, comme combattants en première ligne. (Chantal Antier-Renaud)

 

Jean Broquisse espère la permission tant attendue pour le jour de l’an et son oncle Paul, grièvement blessé, se réjouit : « Vous allez pouvoir passer ensemble les fêtes du jour de l’an. Qu’elles me semblent loin ces fêtes qui autrefois nous réunissaient tous, autour de la même table. Aujourd’hui dispersés, chacun avec ses peines. […] Nous vous envoyons nos vœux les plus sincères pour l’année qui va commencer. Puisse 1917, voir le retour de Jean après qu’il aura reconduit les Boches vaincus. […] »

 

En Grèce, la situation entre le pouvoir royal et les Alliés est très tendue. Les cuirassés Démocratie, Patrie, Justice, République et La Provence où est affecté Pierre Farret, sont au mouillage à Salamine. Le 1er décembre, un détachement franco-britannique de 3 000 hommes débarque et avance jusqu’au cœur de la ville. Un coup de feu déclencha une fusillade générale. Les batteries grecques tirèrent sur le Zappéion, QG de l’amiral ; l’escadre alliée riposte en bombardant la ville avec ses canons de 305. Après une journée de durs combats, un compromis est trouvé et les Alliés quittent les lieux. On déplora 54 morts parmi les Français. Cette « bataille ou guet-apens d’Athènes» fut passée sous silence dans la marine et à Paris. Comme l’écrit le jeune canonnier François Talarmin du cuirassé Patrie : « Le courage de nos marins du Zappéion a été digne de leurs frères de l’Yser. On a été pour aller à la baïonnette. Je m’en souviendrai. Regrettable qu’il faille nous taire là-dessus ; plus tard ! » (Frédéric Saffroy)

 

L’amiral Dartige du Fournet est relevé de son poste le 13 décembre. L’amiral Dominique Gauchet lui succède et décrète un strict blocus de la Grèce. Venizélos, rangé au côté des Alliés, déclare la guerre aux Empires centraux. Le roi capitule, accepte de désarmer son pays et respecter une stricte neutralité, c’est-à-dire de laisser les Alliés occuper librement la Grèce. (Paul Chack)

 

À la fin de l’année 1916, la flottille allemande est forte de six grands sous-marins mouilleurs de mines et de onze U-Boote. Ils sont responsables de pertes significatives parmi lesquelles il faut citer les transports Magellan et aussi Sinaï. Le Magellan naviguant en convoi escorté, ayant 736 passagers est atteint de deux torpilles. Il coule lentement et évacue dans le calme, les naufragés étant recueillis par un torpilleur et un chalutier anglais.

 

Le 27 décembre, le cuirassé Gaulois, classe 1892, de 11 000 tonnes, avec un équipage de 727 marins, se dirige vers Salonique et se trouve en mer Égée lorsqu’il est torpillé et coulé par l’U-47. L’équipage évacue le navire et en moins d’une demi-heure après le coup fatal, le navire sombre. Le naufrage aura fait seulement quatre victimes parmi les marins ; trois tués par l’explosion d’une torpille et un noyé durant l’évacuation. Le reste de l’équipage est sauvé par le chalutier armé Rochebonne. (Jean Moulin)

 

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Art des tranchées, Cuirassé Gaulois, Dardanelles 1915, la cheminée fait office de briquet.

Sous la coque est inscrit : « Flotte de l’Orient, Quartier maître Duchaunale Henri. » Coll. perso.

 

L’année 1916 a été le théâtre des deux plus grandes batailles de la Grande Guerre. La bataille de Verdun a pris fin le 18 décembre ; 60 millions d’obus ont été tirés en 10 mois. Les Allemands ne sont pas passés mais à quel prix ! Les pertes allemandes et françaises s’équilibrent dans l’horreur des massacres, autour de 250 000 hommes par belligérant. La bataille de la Somme a permis des gains territoriaux dérisoires. Bataille d’usure, elle a amorcé d’une manière certaine une détérioration des forces allemandes au prix de pertes colossales. Les pertes (tués, blessés, disparus) se répartissent ainsi : 160 420 Britanniques, 200 000 Français et 500 000 Allemands.

 

L’Europe entame son troisième hiver de guerre.

 

Farret29 image4 Soldat GB.jpg

Soldat britannique devant son abri, hiver 1916, bdic

 

Sources

Henri Barbusse, Le Feu, Flammarion, 1965, p. 266.

Chantal Antier-Renaud, Les Soldats des colonies dans la Première Guerre mondiale, Éditions Ouest-France, 2008.

 



15/09/2017
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