14-18Hebdo

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Journal de la Grande Guerre de quelques ancêtres des familles Farret, Cambon et Broquisse - 17 - Décembre 1915

Olivier Farret – 15-02-2017

 

Le 1er décembre à Paris, en présence du président Raymond Poincaré, une cérémonie commémorative et de recueillement est organisée au Trocadéro en hommage à Édith Cavell : « Celle que nous célébrons ne doit point nous paraître comme une touchante figure d’égérie penchée sur les affligés, mais comme une inspiratrice d’actions héroïques. » Citoyenne britannique, Édith Cavell s’engage dans la Croix Rouge belge en 1914, elle organise rapidement un réseau d’évasion des soldats alliés bloqués en Belgique par l’avance allemande. Elle parvient à en faire passer près de 200 aux Pays-Bas.

 

Dénoncée, elle est arrêtée par la police allemande, interrogée et jugée. Condamnée à mort pour haute trahison par une cour martiale, elle est exécutée dans la nuit du 11 octobre 1915. Edith Cavell deviendra le personnage emblématique de la résistance belge face à l’occupation allemande.

 

Entamée fin novembre, la retraite de l’armée serbe vers l’Adriatique se transforme en une véritable tragédie. Seule route possible : celle des vallées encaissées et dangereuses du nord de l’Albanie. Souffrant le martyre sur des sommets de 2 500 mètres, les soldats en colonnes, poursuivis par leurs ennemis, refluent par des sentiers de montagnes et doivent abandonner la majeure partie du matériel (armement lourd, véhicules, transports de troupes…). Vaincus par le froid, la faim ou la maladie, plus de 100 000 hommes vont périr pendant la traversée. Des milliers de réfugiés suivent l’armée et meurent au même rythme qu’elle. A la mi-décembre, seuls 40 000 survivants atteignent les côtes de l’Adriatique, avec à leur tête le vieux roi Pierre 1er qui a fait tout le voyage sur un char à bœufs et son fils, le prince Alexandre, qui se bat avec les hommes de l’arrière garde. Totalement démunis, « pâles, amaigris par les privations, ils sont des spectres plutôt que des êtres humains. » Il s’agit d’une véritable débâcle que les Alliés n’ont pu empêcher malgré la tardive tentative de secours à partir de Salonique. Les gouvernements alliés décident l’évacuation de l’armée serbe vers Corfou et Bizerte.

 

A Gallipoli, l’évacuation de nuit des Alliés se poursuit sans heurts. Les derniers éléments français en repli parviennent à rejoindre le fleuve Vardar et le camp retranché de Salonique, ville grecque sur la côte de la mer Égée, dominée par le mont Olympe. Cependant Clemenceau confirme sa vive hostilité à l’expédition de Salonique : « La plus grande victoire sur le Vardar ne vaudrait pas pour nous le dégagement de Lille, d’Arras ou de Soissons. »

 

Le 16 décembre, le ministre de la Guerre, Gallieni, exprime à Joffre ses doutes sur le réseau défensif français (Verdun) et lui demande de « vouloir bien le mettre en mesure de pouvoir donner l’assurance que, sur tous les points de notre front, l’organisation au moins sur deux lignes a été prévue et réalisée »… Joffre est ulcéré et menace de démissionner.

 

Le 29 décembre, en France, une loi est promulguée précisant que les soldats morts au combat ont « droit à une sépulture perpétuelle aux frais de l’état. »

 

 

Sur le front, les offensives alliées ont cessé mais les attaques allemandes sont quasi-quotidiennes.

 

Le régiment de Paul Farret gagne Wargemoulins-Hurlus (canton de Ville-sur-Tourbe), à 15 km au NO de Ste-Ménehould, à proximité de la Main de Massiges, haut-lieu de la bataille de Champagne, à la jonction du secteur de l’Argonne. Il organise la deuxième position en cas d’attaque ennemie. Le colonel Gippon quitte le commandement du régiment, terrassé par la maladie. Ce vaillant chef, qui conduit le 161e RI depuis le début de la campagne, emporte le respect et l’estime de tous ses subordonnés.

 

 

Le 173e RI d’André Farret quitte le Chemin des Dames pour la Champagne. Après quelques jours de repos, embarqué en gare d’Épernay, il débarque à Saint-Hilaire au-Temple et vient occuper, lors d’une relève par un temps épouvantable, un ensemble de tranchées de 1500 m. dans le secteur dit de « La Courtine », à l’est de Mesnil-lès-Hurlus. Les deux frères ne sont séparés que d’un kilomètre. Peut-être se sont-ils rencontrés ?

 

 

La première semaine de décembre, Jean Broquisse a pu avoir une courte permission pour Paris. Il y retrouve sa mère et sa sœur Inès qui séjournent pour quelques jours. Un de ses oncles lui écrit qu’il a visité « des groupes d’ouvriers indochinois qu’on a fait venir pour travailler dans les ateliers des arsenaux et de l’aéronautique, à Castres, Toulouse, Tarbes, Pau, Cazaux. Il y en a pour le moment 3 500 ; peut-être bientôt, y en aurait-il 20 000. »

 

Le prolongement et l’intensification de la guerre, entraînant la mobilisation massive d’hommes jeunes, pénalise également la force de travail. L’industrie d’armement fait face à une pénurie de main-d’œuvre alarmante. Nous avions déjà évoqué la crise des obus de l’été 1915 et le difficile et douloureux travail des femmes dans les usines de fabrication de munitions. Alors que le général Charles Mangin présentait l’Afrique comme un vivier de combattants (La Force Noire), l’Extrême-Orient, Chine comprise, apparaissait de plus en plus comme une réserve de main-d’œuvre. A partir d’août 1915, la Commission de l’Armée décida de recourir aux ouvriers coloniaux pour le gros œuvre afin de libérer des combattants pour le front. (Mireille Le Van Ho, 2014)

 

Ainsi il s’agit d’une arrivée massive de travailleurs civils venus soutenir l’effort de guerre de la France. Durant toute la guerre, ce sont 450 000 ouvriers européens (Espagnols, Portugais, Italiens…) et 225 000 ouvriers issus des colonies et de Chine dont 50 000 Indochinois, 78 500 Algériens, 35 500 Marocains, 18 000 Tunisiens et 38 000 Chinois. (Source Louis Armand Héraut, AAMSSA Val-de-Grâce). Parallèlement, les établissements se restructurent, se spécialisent ou sont créés notamment à Toulouse, Bergerac, Bourges, Saint-Médard près de Bordeaux. 12 poudreries d’Etat et autant d’usines privées produiront 900 tonnes d’explosifs par jour en 1917 (6 tonnes par jour en 1914, produites par 3 usines privées).

 

Revenons aux Vietnamiens évoqués dans les lettres de Jean Broquisse. Cette première main-d’œuvre immigrée au banc d’essai du taylorisme, fait l’objet d’appréciations souvent élogieuses. A la poudrerie de Salins de Giraud, on note : « De l’avis du personnel technique, cette main-d’œuvre a été préférable à la main d’œuvre grecque, serbe ou russe pour sa régularité, son esprit de discipline et sa bonne tenue dans les ateliers. » A la fulminaterie de Bourges, les Vietnamiens donnent entière satisfaction : « Dans tous les services où sont exécutés des travaux exigeant de la dextérité et de l’application, les Indochinois fournissent un rendement supérieur à toute main-d’œuvre européenne ou exotique. » (Mireille Le Van Ho). Le fulminate de mercure est un explosif employé dans les amorces et les détonateurs.

 

Jean Broquisse termine la préparation de sa conférence sur l’Alsace Lorraine : « Je tâcherai d’intéresser peut-être plus directement mes poilus en approfondissant l’étude sur la vie militaire en Allemagne et sur le sort des malheureux Alsaciens enrôlés de force dans l’armée boche. » 220 000 Alsaciens et Mosellans, nés entre 1869 et 1897, sont incorporés dans l’armée allemande. La plupart d’entre eux sont envoyés sur le front russe à partir de 1915 ; parmi eux, on comptera 50 000 morts et 150 000 blessés. (François Cochet, Rémy Porte, 2008)

 

Après avoir fêté Noël à Farges, Jean Broquisse, muni de sa permission tant désirée et attendue, court retrouver les siens à Bordeaux. Il passera le nouvel an 1916 en famille au Soulat.

 

 

La commission de Paris du 7 décembre 1915, rédige un mémorandum fixant les bases d’une organisation de défense contre les sous-marins. La Méditerranée est divisée en 18 zones de surveillance (4 anglaises vers le Levant, 4 italiennes, 10 françaises) dans lesquelles s’exercent des patrouilles sur des routes prédéterminées. La zone de Bizerte s’étend de la frontière algéro-tunisienne à Bonifacio, pointe sud de la Corse, la Sicile jusqu’à la frontière tunisienne avec la Libye. Les bâtiments de commerce seront armés et recevront une TSF. Face à la pénurie de bâtiments, 140 chalutiers, dont 30 français en provenance de Cherbourg et de Terre-Neuve, sont armés de canons, renforçant ainsi le dispositif. Le vice-amiral Guépratte est préfet maritime de l’arrondissement algéro-tunisien à Bizerte où il s’emploie à la défense sous-marine, en particulier avec la flottille des patrouilleurs et de torpilleurs dont celui de Pierre Farret.

 

Emile Paul Aimable Guépratte commandait l’avant-garde de la flotte alliée aux Dardanelles. On sait l’échec du forcement des détroits, malgré le courage des marins de l’escadre entrainés par l’Amiral « avec la plus grande bravoure ». Les Anglais lui avaient décerné le surnom de « Fire-Eater » qui lui resta. Winston Churchill écrit de lui, en référence à l’opération des Dardanelles : « Pour votre part vous avez fait honneur à une opération de guerre, qui aurait changé l’histoire du monde si elle avait été menée avec une résolution égale à la vôtre.» Une frégate de la Marine nationale porte son nom.

 

Malgré la tentative avortée de forcer les Dardanelles, les Alliés gardent la maîtrise complète de la Méditerranée. Les missions assignées par le haut commandement sont remplies : le transport des troupes d’Afrique du Nord, la sauvegarde du canal de Suez permettant de conserver le grand axe vital Suez-Gibraltar [acheminement des troupes et des matières premières d’Extrême-Orient et des Indes] et le sauvetage de l’armée serbe.

 

 

Sur le front ouest, les Allemands semblent préparer une attaque d’envergure sur l’un des points stratégiques de la ligne de défense française : Verdun. Pour le général Falkenhayn, après les échecs des armées de l’Entente en Artois et en Champagne, la France est à bout :

 

« [Elle] touche aux limites de la résistance. Si nous parvenons à prouver aux Français qu’ils n’ont plus rien à espérer sur le plan militaire, alors les limites auront été franchies et l’Angleterre aura vu sa meilleure épée brisée entre ses mains.[…] Si nous atteignons notre but, l’effet moral produit en France sera énorme. »

 

« Le but réel de la prise de Verdun est d’ouvrir une plaie profonde dans le corps de la France et de la tenir continuellement ouverte de manière qu’à la longue l’hémorragie entraîne la mort. » (Erich Falkenhayn, général en chef)

 

A quelques jours de Noël, Guillaume II valide le plan de la bataille, baptisée opération Gericht (« Jugement »). C’est la Ve armée allemande commandée par le Kronprinz, qui mènera l’attaque sur la rive droite de la Meuse. Dès le 22 décembre, les préparatifs commencent pour l’artillerie, avec 1 500 canons dont 654 lourds, alignés sur 10 km. Le terrain de l’offensive est organisé avec des bataillons du génie et 15 000 prisonniers de guerre russes.

 

Le haut commandement français reste sourd aux nombreuses mises en garde de certains officiers, au premier rang desquels le lieutenant-colonel Driant. Émile Driant, gendre du général Boulanger, est un ancien officier de carrière. Député de Nancy, âgé de 59 ans, il a repris du service au début de la guerre. Écrivain à succès, sous le nom du capitaine Danrit, il aborda les thèmes les plus divers en écrivant près de trente romans. À Verdun, il commande deux bataillons de chasseurs dans le secteur du bois des Caures.

 

Le général Joffre se refuse à renforcer la zone : « L’organisation des défenses [de Verdun] est dans l’ensemble beaucoup plus complète que celle de nos adversaires. » En outre, le généralissime entend conserver l’essentiel des forces de la France et de l’Angleterre pour « sa » future bataille de la Somme dont il attend la victoire finale. Pour les Allemands, si Verdun tombe, la guerre pourrait définitivement basculer en leur faveur et assurer la victoire.

 

Le 30 décembre, le général Falkenhayn prône la guerre sous-marine à outrance.

 

Au soir de l’année 1915, la guerre est partout. Le front occidental est figé, c’est l’enlisement après l’échec des offensives de Champagne et d’Artois. Le grignotage selon Joffre est une hécatombe pour l’armée française. On compte 330 000 morts sur le terrain, disparus et prisonniers, 36 000 morts dans les hôpitaux de la zone des armées, 901 000 blessés évacués sur l’intérieur dont 25 000 qui ne survivront pas à leurs blessures. La Russie vacille, avec la perte de plus d’un million d’hommes et autant de prisonniers. La Serbie est rayée de la carte. On se bat en Afrique. Au Moyen-Orient, les Turcs, forts de leur succès aux Dardanelles, ont lancé le djihad contre les Alliés au nom du panislamisme, tout en se livrant au génocide des Arméniens. A la fin de 1915, à l’exception de Constantinople et Smyrne, toutes les populations civiles arméniennes de l’empire ottoman avaient pris le chemin mortel de la déportation vers le désert syrien.

 

La guerre est totale, avec les violents duels d’artillerie qui écrasent les hommes, l’emploi des gaz asphyxiants, les torpillages des navires de commerce par les U-boots, les bombardements de Paris et de Londres par les zeppelins…

 

Pour les Français, 1915 est une année meurtrière, dramatique aux horizons bouchés.

 

Et pourtant !

 

Ordre du jour du général Joffre, 31 décembre 1915 :

« Soldats de la République ! Au moment où se termine cette année de guerre, vous pouvez tous considérer votre œuvre avec fierté et mesurer la grandeur de l’effort accompli. En Artois, en Champagne, en Woëvre et dans les Vosges, vous avez infligé à l’ennemi des échecs retentissants et des pertes sanglantes, incomparablement plus élevées que les nôtres. L’armée allemande tient encore, mais elle voit diminuer chaque jour ses effectifs et ses ressources. […] Pendant que nos ennemis parlent de paix, ne pensons qu’à la guerre et à la victoire ! Ne pensons qu’à nos morts que pour jurer de les venger. Au début d’une année qui sera, grâce à vous, glorieuse pour la France, votre commandant en chef vous adresse, du fond du cœur, ses vœux les plus affectueux. »

 

Sources

Historique du 161e RI, Anonyme, Berger-Levrault, sans date.

Mireille Le Van Ho, Des Vietnamiens dans la Grande Guerre, Vendémiaire, 2014



02/03/2017
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