14-18Hebdo

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Journal de la Grande Guerre de quelques ancêtres des familles Farret, Cambon et Broquisse - 8 - Mars 1915

Olivier Farret – 11-12-2016

 

Avec le printemps reviennent, des deux côtés, les tentations de l’offensive. La rupture du front allemand sur le front occidental et le soutien aux armées russes sur le front Est sont les deux objectifs qui sous-tendent l’action du commandement allié. Balbutiante au début de la guerre, l’aviation va connaître en 1915 un essor spectaculaire. Elle devient vite l’arme du renseignement militaire en aidant les artilleurs. Elle démontre aussi sa capacité à engager des combats : l’aviation de chasse est née. Le commandant de Rose, responsable de l’aviation de la Ve armée de Champagne, crée la première escadrille de chasse.

 

Les opérations se développent sur l’ensemble du front. Dans les Vosges, le sommet du Hartmannswillerkopf est âprement disputé. Ce sommet situé à 956 m d’altitude est un observatoire stratégique, dominant la plaine d’Alsace. En Champagne, les succès et les échecs se succèdent au prix de nombreuses pertes. Lors de la contre-attaque allemande sur le secteur de Vauquois, le 3 mars, le 5e CA français perd plus de 50 officiers et 3 000 hommes en 48 heures. (Rémy Porte). Le secteur de l’Artois, au nord d’Arras, va tenir une place prépondérante, avec les batailles de Neuve-Chapelle, d’Aubers, de Vimy et de Festubert.

 

 

Paul Farret est affecté le 6 mars au 150e RI dont la devise est « Par le fer quand le feu manque ». Il commande la 10e compagnie (3e bataillon). Depuis janvier 1915, le régiment est en Argonne, dans le bois de la Gruerie, situé à 15 km au nord de Sainte-Menehould.

 

L’Argonne est un massif forestier de 60 km de long sur 15 à 20 km de large, bordé par l’Aisne à l’ouest, l’Aire à l’est et l’Ornain au sud. Du nord au sud, s’étend la crête de la Haute Chevauchée, qui culmine à 285 m d’altitude. Son relief est très accidenté et ponctué de profonds ravins recouvert de taillis. En 1914, l’Argonne est une forêt relativement fermée, formée de futaies épaisses et de fourrés impénétrables. Les voies de communication sont rares hormis le chemin de fer reliant Sainte-Menehould à Verdun. (François Cochet et Rémy Porte).

 

La guerre de position prend, dans cette forêt, un caractère spécial : pas de glacis, pas de champs de tir commodes pour l’infanterie, pas de vue pour l’artillerie, pas non plus de cheminement facile ; les ravins sont presque infranchissables. L’humidité est très grande. Les tranchées à peine creusées sous le feu de l’ennemi sont envahies par l’eau et la boue que les soldats doivent évacuer sans relâche. Pour chacun des adversaires, l’Argonne est un trait d’union entre les zones de combat que sont à l’ouest la Champagne et à l’est Verdun. L’Argonne devient ainsi rapidement un « verrou » stratégique. Les combats qui s’y déroulent ont donc une importance capitale.

 

Le régiment de Paul Farret est commandé par le colonel de Chéron. [En 2010, lors d’une cérémonie en Argonne en l’honneur du 150e, organisée par monsieur Jacques Champ, Président de l’Amicale Bagatelle du 150e RI, nous avons fait la connaissance des descendants du colonel de Chéron. Vous pouvez imaginer notre émotion commune. Depuis, nos familles sont unies par une grande amitié mémorielle.

 

Le régiment est tout entier déployé dans le Bois de la Gruerie, surnommé par les poilus « le bois de la tuerie ». Dans ce secteur, l’ennemi a pour but de s’emparer du saillant de Bagatelle. Cet ancien pavillon de chasse est situé sur un sentier conduisant de Vienne-le-Château à Varennes où est installé le quartier général fortifié du Kronprinz Guillaume, le prince héritier de la couronne impériale. Paul arrive dans un régiment cruellement éprouvé depuis plusieurs semaines.

 

Farret8 image 1 Carte Grurie.jpg

Secteur du Bois de la Gruerie, wikipedia chtimiste.com

 

 Les combats autour de Bagatelle sont incessants, avec de furieux corps à corps ; les pertes sont nombreuses. Le chef de bataillon Joseph Vidal de la Blache, historien militaire et géographe, deux capitaines, plusieurs lieutenants et de nombreux hommes de troupe sont tués ou portés disparus. Le 6 mars, deux bataillons mènent neuf contre-attaques pour chasser les Allemands des premières lignes françaises.

 

Du 10 au 25 mars, les combats sont sans répit. Le 19 mars, l’ouvrage de Bagatelle est perdu deux fois, repris deux fois et enfin conquis par l’adversaire. Le sergent Darson, de la 12e Cie, qui a sauté le premier dans une tranchée allemande, reçoit la Médaille militaire. Le 24 mars, la 8e et la 10e (Paul Farret) compagnies exécutent trois attaques en deux heures et gagnent 30 mètres. Le 25, les compagnies se battent furieusement pour avancer des barrages de 12 mètres. […]

 

Paul Farret reçoit une citation à l’ordre du régiment :

« Le capitaine Farret de la 10e compagnie a montré dans les journées des 10, 11, 12 mars de brillantes qualités d’énergie. S’est particulièrement distingué le 11 au soir en se portant de sa personne au barrage d’une tranchée pour lancer sa compagnie à la contre-attaque. Y a réussi en partie. » Signé De Chéron, colonel commandant le 150e RI., datée du 15 mars 1915.

 

A Montpellier, Yvonne Farret doit être très fière, avec son fils Maurice et sa famille, des citations reçues par Paul. Les documents familiaux montrent que celles-ci ont été soigneusement retranscrites par ma grand-mère.

 

 

Aux Eparges, les troupes françaises lancent le 18 mars de nouvelles attaques ; les régiments dont celui d’André Farret (173e) et le 106e sont très vite bloqués par l’artillerie allemande, après avoir réussi à gagner, au mieux 300 m. Les pertes sont nombreuses. Maurice Genevoix écrit le 22 mars une lettre désespérée:

« Déloger les Allemands d’un crête stratégique importante ? Derrière, la montagne de Combres se dresse face à nous. Et derrière Combres, d‘autres collines. Dix mille morts par colline, est-ce que c’est ça que l’on veut ? […] Période douloureuse ; deuils sur deuils… C’était un beau régiment. Encore un mois là où nous sommes, et ce sera la fin. »

 

Le 27 mars, une troisième attaque générale est déclenchée ; les régiments progressent difficilement. Plusieurs contre-attaques allemandes rapidement montées parviennent à déloger les Français.

 

André Farret est noté par son chef de corps, le colonel Stemetz comme étant « Un officier très brillant possédant des qualités pour commander un bataillon avec le plus grand brio. Sa compagnie de mitrailleuses a durablement tenu et résisté. Nul doute qu’elle fasse d’excellentes besognes dans toutes les circonstances avec un grand chef. »

 

Les Éparges sont un moment décisif du combat des tranchées, préfigurant très largement Verdun et la Somme. Français et Allemands ont compris l’importance considérable de l’artillerie pour préparer l’assaut mais aussi pour défendre le terrain : « Pendant deux heures et demi, nous avons couvert de plus de 20 000 obus un espace de 2 kilomètres… Ce qu’il y a de plus extraordinaire, c’est que des hommes aient pu survivre dans cet enfer. » (Chef d’escadron J.E. Henches, commandant le 32e Régiment d’artillerie de campagne).

 

 

À Bordeaux, Jean Broquisse « le frère scarlatineux » reçoit une abondante correspondance de ses sœurs empreinte d’angoisse et d’une grande tristesse familiale. Tout d’abord ses cousins : Pierre Devade est à l’agonie à la suite d’une appendicectomie compliquée de septicémie ; Jacques Devade, blessé par un éclat d’obus, a été évacué vers l’hôpital de Montdidier dans la Somme ; son oncle Paul Broquisse a été amputé de l’avant pied en raison de la gangrène.

 

Pierre Devade décède le 16 mars 1915 à l’Hôpital de Châlons-sur-Marne. Déclaré Mort pour la France, il avait 25 ans.

 

Les lettres familiales relatent souvent le déroulement de la guerre, comme le survol et le bombardement de Paris par les zeppelins ainsi que la riposte française :

« Je t’assure que cela nous a fait un drôle d’effet d’être réveillées par une canonnade intense et un puissant ronflement de moteur. Car notre zeppelin, celui qui a survolé Neuilly, n’était en fait qu’à 150 m au-dessus de nos têtes. […] Tout le monde était aux fenêtres ; il y en avait qui criait : Éteignez vos lumières, nous allons aussi nous faire bombarder. Beaucoup descendaient dans les caves. Du reste, il n’y a pour ainsi dire pas eu de mal, c’est même extraordinaire car ils ont lancé beaucoup de bombes. Enfin, je suis contente, j’ai entendu notre 75 ! Ça m’a fait passer un petit frisson de bataille. » lui écrit une de ses sœurs qui séjourne à Paris. La famille de Jean Broquisse lit ses lettres avec une grande précaution avant de les brûler par crainte d’attraper la scarlatine.

 

 

En mars 1915, Pierre Farret est toujours en poste au sein de la flottille de torpilleurs qui patrouille pour la surveillance des convois. Les actions se concentrent en méditerranée orientale. Le 3 mars, le jeune canonnier du cuirassé Bouvet, Yves Pichon écrit :

« Je vais avoir l’honneur d’aller au feu. Je suis confessé, communié : donc je suis prêt à toute éventualité. Je suis content, très content. Notre rôle est délicat. Ça va barder. Il y aura de la casse. Mais si nous réussissons (et nous réussirons) il n’y en aura que plus d’éclat. Et si je meurs, dites-vous bien que je serai mort en croisé. Oui, si ! Mais j’espère bien retourner vous dire comment on s’est battu contre ces mécréants de Turcs. Vite qu’on se retrouve. Où ? Eh bien au Patro, à la grande table de famille, parbleu ! »

 

Du 3 au 7 mars, la flotte alliée pilonne tous les forts turcs sans discontinuer. Le jeune Yves Pichon écrit :

« Aujourd’hui 7 mars, j’ai reçu le baptême du feu, en vrai car j’ai ramassé plusieurs éclats d’obus sur le pont. […] Si vous voyiez avec quel entrain on va à sa tourelle, quand on est appelé au branlebas de combat ! Un bon signe de croix, le chapelet dans la poche, et offrir ses souffrances et sa mort à Dieu s’il dispose ainsi : après cela, eh bien ! c’est en chantant que l’on tire du canon. […] En Turquie aussi nous travaillons pour la France et pour la paix. Vive Dieu et France ! » (in Jean-Yves Nerzic)

 

Farret8 image 2 Carte Dardanelles.jpg

Dardanelles 1915-2015 sam2g.fr

 

Le 18 mars des opérations navales d’ampleur (Amiral de Robeck, commandant la flotte alliée) engagent dans le détroit huit cuirassés français et britanniques. Ils sont pris à partie par l’artillerie des forts turcs. La première ligne est formée par le Suffren, le Bouvet, le Gaulois et le Charlemagne. Le Bouvet reçoit plusieurs obus, sans trop de dommages, puis heurte une mine dérivante. Le cuirassé, qualifié de « chavirable » par l’ingénieur de la marine Émile Bertin, se couche très rapidement et l’eau pénètre dans les cheminées Le bâtiment coule, emportant avec lui 650 marins dont le jeune canonnier Yves Pichon. Sur 18 cuirassés engagés, 3 sont coulés et 4 gravement endommagés Les alliés se résolvent alors à débarquer un corps expéditionnaire terrestre. (Jean Moulin)

 

 

Avec l’arrivée du printemps, la famille Cambon-Farret est dans la propriété familiale de Lancyre, à Valflaunès, au pied du Pic Saint-Loup ; elle se prépare à un heureux évènement. Yvonne Farret s’y repose dans l’attente de la naissance de son deuxième enfant ; Maurice a deux ans et demi. Son père Paul Cambon, maire de Valflaunès, déjà très éprouvé par la mort de son fils Marcel, n’a aucune nouvelle d’Eugène son fils aîné. [Depuis le 18 septembre 1914, il est « présumé en bonne santé » ; avec l’espoir qu’il soit prisonnier.]

 

Fernande, la sœur d’Yvonne, continue son bénévolat au service des malades et des blessés hospitalisés au Sacré-Cœur de Montpellier. Depuis la rentrée 1914, la Faculté de médecine a organisé l’enseignement avec un personnel restreint. « Il ne faut pas que la vie nationale s’arrête ; les universités ne manqueront à aucun de leurs devoirs envers la patrie. » [Extrait des propos du ministre cités par le Recteur]. Les cours et les travaux pratiques sont assurés grâce au dévouement de professeurs non mobilisés qui apportent aussi leur concours aux soins donnés dans les divers hôpitaux civils et militaires. Les étudiants non mobilisés sont employés bénévolement dans les hôpitaux comme externes ou internes. Dès 1915, la Faculté dresse, parmi ses étudiants ou ses anciens élèves, la liste des victimes de la guerre, en vue de la constitution d’un livre d’or et d’un mémorial. (Philippe Auger et Jacques Bringer)

 

Sources

François Cochet, Rémy Porte, Dictionnaire de la Grande Guerre 1914-1918, Robert Laffont, 2008.

Jean Moulin, les cuirassés français, Marine Éditions, 2006.

Philippe Auger, Jacques Bringer, 14/18 Médecine au Champ d’Honneur, catalogue exposition, Université Montpellier I, 2014.



23/12/2016
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