14-18Hebdo

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William Fournié – 1914 - Lettres à Ginette – 5e partie - 15 au 27 sept. 1914

Anne Fournié, sa petite-fille – 25/02/2018

 

N° 28 – Grenoble, le 15 septembre 1914

Ma Ginette chérie,

 

Je t’ai écrit hier que je passais au 54e bataillon de Chasseurs à pied qui est alpins, aujourd’hui je t’ai télégraphié que je passais au 14e dont je porterai le n°. C’est la même chose. Écris-moi au 14e qui est le noyau commun de deux bataillons alpins. Je serai envoyé par le 14e indifféremment au 14e ou au 54e à la prochaine occasion qui ne tardera pas.

 

Mes uniformes sont commandés. J’assisterai, je pense, à la grande bataille en vue de laquelle les Allemands sont en train de se concentrer en arrière comme nous l’avons fait sur la Marne.

 

Ma mutation est postérieure à ton voyage à Paris qui n’aura pas été inutile.

 

Mon bataillon a jusqu’à présent combattu dans le pays. On fait appel en ce moment à tout ce qui, dans la Territoriale, est capable de remplir les fonctions de son grade. On ne fait plus de distinction d’origine. Les chefs de corps sont invités à signaler ceux qui dissimulent leurs aptitudes en cherchant à se défiler en s’embusquant pour ménager leur peau. Je suis tout-à-fait satisfait de ma désignation, je ne pouvais pas demander mieux, j’ai été bien servi. L’accueil que l’on me fait est excellent. Tout va bien.

 

Rien de toi aujourd’hui.

 

Je remonte au château pour y chercher mes affaires et les rapporter à Grenoble pour quelques jours. Si j’ai le temps je me ferai photographier en Alpin.

 

Embrasse ma mère et les petits. Je t’embrase de tout cœur, Ton Willie

 

N° 29 – Grenoble, le 15 septembre 1914

Ma Ginette chérie,

 

Je t’envoie ce matin ma lettre n° 29 après t’avoir télégraphié mon passage aux Chasseurs. J’ai reçu cet après-midi les lignes des 6, 7 et 9 et un mot de Christiane[1]. Je vois que le contenu de mes lignes t’étonne souvent : cela tient à ce qu’il se passe 10 et parfois 15 jours entre une lettre et le jour où tu reçois la réponse. À ce moment, tu as oublié ce que tu m’as écrit et mes réflexions ont l’air incongrues.

 

Ma mère ne doit pas s’étonner d’avoir de rares nouvelles de Samy étant donné les croisières qu’il fait en ce moment. J’espère que vous avez fini par avoir des nouvelles de Béatrice et de ta mère. Merci de nouveau, je vais aller me coucher n’ayant essayé de dormir que deux heures la nuit dernière après avoir mis mes hommes en route à la gare.

 

Votre bonne santé à tous me fait plaisir ; mais j’aimerais savoir ma mère plus vaillante. Bonsoir ma chérie, je t’embrasse de tout cœur. Ton Willie

 

5-1 Ginette et ses enfants à Houlgate.JPG

Ginette et ses enfants à Houlgate

 

 

N° 30 – Grenoble, le 16 septembre 1914

Ma Ginette, rien de toi aujourd’hui.

 

J’ai essayé ce matin mes nouvelles tenues qui seront terminées demain. D’un moment à l’autre l’ordre peut me parvenir d’emmener un détachement de renfort.

 

Mon ordre de mobilisation individuel sur papier rouge, daté de Bordeaux du 11 sept. m’a été remis hier soir. Il porte que : « Mr Fournié William capitaine de Réserve d’Infie doit rejoindre le 54e bon de Chasseurs à Grenoble pour y recevoir un emploi de son grade. »

 

Tous les capitaines commandant ces compagnies de Réserve du 54e doivent être de l’Active en principe ou en avoir été comme officier. Je remplissais donc toutes les conditions réglementaires en temps normal. En réalité on passera sur toutes les règles en cas de besoin et je puis aussi bien aller commander une Cie au 14e. L’un ou l’autre n’a pas d’importance, c’est la même chose.

 

Le 106e tout entier se tient prêt à partir soit pour Belfort soit pour l’Aube. Je pense que le régiment de Georges partira aussi. J’emmène mon cheval aux Alpins.

 

À déjeuner, je me trouvais à une table voisine d’Ernest Sautter ; je n’ai pas jugé à propos de cousiner parce qu’il était à table avec un individu pour lequel j’ai peu d’estime : le chef du groupe que j’ai expulsé. Je vois qu’Ernest Sautter fait partie de la bande : je l’ignorais. On s’instruit en voyageant.

 

Je te ferai envoyer une cantine de ce qui m’est inutile : montre en or, remplacée par une bonne montre rustique en acier, jumelles tout-à-fait insuffisantes et remplacées, tenues de fantassin, képis, lorgnette, etc., etc. Écris-moi sur du papier bible, cela me laisse un peu plus de place dans ma cantine. Nous ne manquons de rien. Au cas où ma cantine disparaîtrait ou serait enlisée en campagne, j’ai acheté pour 2,95 F, un sac de toile d’alpiniste, que portera mon cheval ou que je mettrai sur mon dos et qui contiendra mes effets de toilette et un peu de linge.

 

Grenoble se vide petit à petit d’officiers. Il en reste encore quelques-uns d’Active qui n’arrivent pas à se faire remplacer par des Territoriaux !

 

J’ai un très joli commandement, les autres capitaines du 54e sont de l’Active, l’un d’eux est mon camarade de promotion. Il n’y a de réservistes que parmi les lieutenants et sous-lieutenants et les hommes.

Le 54e est commandé par un chef de bataillon (Mazoyer), il a 6 compagnies ; le 14e par un lieutenant-colonel, il a 8 compagnies. Les compagnies sont fortes de 250 Chasseurs. XX de chef de bataillon commandant 4 compagnies, qui sont de l’infanterie n’existe X pas aux Chasseurs. Un colonel de régiment commande 3 ou 4 bataillons de 4 compagnies chacun, un chef de bataillon alpin n’a que des capitaines, il a 6 à 8 compagnies suivant les bataillons, il est XX en lieutenant-colonel. Je ne sais pas exactement où se trouvent les 4e et 54e ni s’ils sont en ce moment dans les mêmes régions.

Je sais qu’ils ont vigoureusement combattu dans les Vosges, que l’un d’eux a pris un drapeau allemand ; et je suppose qu’il rejoindra son corps soit en Lorraine soit dans les Vosges.

Remercie les petits des lettres qu’ils m’ont écrites. Dis-leur qu’ils m’écrivent encore. Envoie-moi une photographie de ma mère et des enfants. Pas besoin d’objet d’art ; une photographie genre carte « identité » ou carte postale suffit, si tu fais faire un groupe, mets-toi dessus. Ton portrait XX est toujours dans ma poche. J’espère lire ma mère, patientez toutes les deux, mes lettres ne devraient plus tarder. Je téléphonerai quand je serai fixé sur mon départ qui ne tardera plus.

Je t’embrasse de tout mon cœur. Willie

 

Ce 17 sept 1914

Ma Ginette chérie,

 

J’ai reçu tes lignes des 8, 10 et 12 sept ensemble. Tu te trompes tout-à-fait en supposant que je n’ai rien à faire depuis la mobilisation. J’ai au contraire été extrêmement occupé au 106e par l’organisation, la préparation à la guerre d’un troupeau de Territoriaux dont j’ai tenu à faire une compagnie et en tirer le maximum. Quand on commence les journées à 4 h ½ ou 5 h, on peut, sans être un paresseux aller prendre un café avant d’aller se coucher, afin de rencontrer les officiers et être au courant de ce que devient chacun…

 

Tu te trompes également en croyant que je n’ai pas fait le maximum pour aller au front…

(Je renonce à déchiffrer deux grandes pages couvertes de deux couches de textes croisés comme ci-dessus.) Je suis le premier à partir au bataillon et je laisserai à Grenoble de nombreux officiers de l’Active qui n’ont pas été encore au front et dont un certain nombre n’iront pas en raison des fonctions qu’ils remplissent et qu’on ne veut pas laisser vacantes, pas plus qu’on ne veut démunir d’officiers les formations territoriales. Au 14e bon il y a 4 officiers de l’Active qui restent. G. M. du 54e est blessé et doit être lieutenant de Réserve.

 

Ce que j’ai obtenu grâce à toi est la chose la plus difficile à obtenir surtout lorsqu’il s’agit d’un bataillon de Chasseurs qui conserve les confrères que recrutent les officiers de Réserve et certains des capitaines qui viennent des Chasseurs. C’est donc pour moi une chance toute particulière sur laquelle je n’osais pas compter, c’est pourquoi j’avais fait en sorte d’être envoyé par le 106e. Je te dis cela afin que tu puisses envoyer promener les gens qui te feraient des reproches en leur disant que tu es retenue par le choix du corps, mais que j’allais au front de toute manière. Tu diras d’ailleurs ce que tu voudras, c’est tes affaires et tu es meilleure juge que moi.

 

Le régiment 106e repart dans quelques jours. Il assurera des missions à l’arrière des convois. On ne l’enverra plus au front et on aura raison ; il fera de la police.

 

Vu Ernest Sautter sans son acolyte, cousiné avec lui. Il m’a demandé de tes nouvelles et m’a chargé de son bon souvenir pour toi.

 

Il paraît que le jour même de sa mobilisation, B. déjeunait chez D. Variller, le propriétaire directeur du Matin, et lui déclarait que si l’on mobilisait c’était pour mieux causer mais qu’il ne croyait pas Guillaume II capable de faire la folie de déclarer la guerre. C’est d’ailleurs ce qui l’a décidé à aller à Houlgate.

 

Il n’y a plus de dimanches. Aujourd’hui j’ai travaillé avec mes Chasseurs comme les autres jours. Je me sens très bien accueilli dans mon nouveau corps…

 

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Exemple des deux pages non transcrites de la lettre du 17 septembre.

 

Ce 19 sept 1914

Ma Ginette chérie,

 

Je reçois à l’instant tes lignes des 10,13 et 14 septembre. Si ta mère avait une grande envie de venir à Houlgate, elle n’aurait pas eu besoin de voiture. J’espère que ma mère ne fera pas long feu au Havre et reviendra auprès de toi et je suis content de le savoir. Demande des nouvelles de Jean[2] et tâche de savoir de quel côté Jules[3] va être dirigé. Fais mes amitiés à Béatrice si elle reparaît à Houlgate. Je lui ai envoyé une carte postale.

 

Tu as bien fait de faire donner quelques leçons à Roger[4] : cela lui rendra plus aisés ses débuts en 6e. Dis à Roger qu’il peut bien se rendre utile, dans la mesure de ses moyens ; qu’il soit fidèle à la consigne, discipliné, régulier, discret et modeste. Je serai très content qu’il fasse bien ce qu’il a entrepris. Les petits boy-scouts de Grenoble assument en se relayant certains services de plantons à la préfecture de Grenoble.

 

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Classe de 7e à l’École Alsacienne[5], Paris 6e, 1913-1914

Roger est dans la 2e rangée, 3e garçon en partant du haut à gauche, avec un col marin.

 

Odile se permet des colères ; dis-lui qu’à mon retour je ne veux pas qu’elle s’asseye par terre pour me recevoir.

 

J. Mirabaud, lieutenant de Réserve, mitrailleur au 54e baton, blessé doit être prisonnier des Allemands. Monier a reçu une balle dans la tête, blessure sans gravité.

 

Je suis toujours prêt, assis sur une cantine. On m’a demandé d’attendre pour conduire le premier détachement de renfort. Il n’y a, pour ainsi dire, plus de cadres dans certains corps. Pénurie d’officiers. C’est la même chose du côté allemand. Il s’établit une espèce de roulement chez nous. Des officiers blessés et à peu près remis rejoignent le 14e ici, mais ne sont pas encore en état de rejoindre le front. Ils constituent des réserves à Grenoble en attendant.

 

La campagne va être rendue plus dure à cause du temps. Les pluies et le froid arrivent et les nuits à la belle étoile seront moins reposantes.

 

J’écris à La Foncière qu’on me crédite des sommes qui me sont dues mais qu’on ne te les verse que si tu les demandes. Si tu peux faire autrement, ne demande rien et continue à faire comme tu fais. Comme cela, à mon retour, je disposerai d’une certaine somme pour payer les choses urgentes comme loyers, etc., que tu ne peux pas payer avec ce qu’on met à ta disposition et je prendrai des arrangements et délais pour ce que ta famille t’aura avancé. Si, au contraire, tu faisais appel à La Foncière je serais obligé à mon retour d’emprunter pour faire les paiements urgents. Le contraire est plus logique.

 

Melle B. est actuellement à la villa « Les Ormes » à Morgat par Crozon, Finistère. Elle compte rejoindre la rue de Lisbonne fin septembre si sa famille l’y autorise. C’est à elle qu’il faudrait écrire, tu peux toujours passer par la rue de Lisbonne avec la mention « Faire suivre ».

 

J’ai donné des instructions au photographe pour qu’il t’envoie les spécimens de mes physionomies. J’ai mis un mot d’amour sur les cadres de quelques unes.

 

Les sous-officiers de ma compagnie du 106e m’ont écrit une gentille lettre dans laquelle ils disent combien ils regrettent de partir en campagne sans moi. C’est une bonne pensée de leur part.

 

Remercie Gilberte de ses lignes du 15. J’espère que ma mère est de nouveau avec toi. Embrasse les enfants. Au revoir ma femme chérie ; je compte bien sur toi pour les enfants et pour ma mère, et aussi pour moi. Sois bien calme et patiente et dis-toi que le cœur de ton mari est plein de toi. On m’apporte tes dépêches. Merci. Willie

 

Je laisserai au magasin du bataillon, à la caserne, la cantine et les effets inutiles.

 

Grenoble, le 23 septembre 1914

Ma Ginette chérie,

 

J’ai reçu hier soir ta dépêche et t’ai répondu télégraphiquement aujourd’hui. Reçu également ta lettre du 16.

 

Le détachement que je dois emmener est toujours prêt à partir. En attendant, je suis très occupé. Étant le seul capitaine valide ici en dehors du Ct du Dépôt qui a un travail de cheval, je dirige l’instruction des recrues et toutes les manœuvres auxquelles prennent part anciens et recrues. De ce chef, je complète l’instruction des cadres et lieutenants de Réserve, les jeunes officiers sont pleins d’entrain et de zèle mais ne sont pas suffisamment préparés au commandement d’une compagnie en campagne et il faut qu’ils puissent remplacer des capitaines, l’expérience l’a suffisamment prouvé.

 

Mon camarade de promotion de Castex, capitaine d’Active au 54e baton, est revenu à Grenoble, au sortir de l’hôpital, il ne peut, en ce moment, se servir de son bras où il a reçu une balle.

 

Le capitaine S. également vient d’arriver après traitement ; sa blessure à la jambe ne lui permet aucun service utile en ce moment. Castex m’a dit ce que je t’ai écrit, il ne regrette pas de ne pas avoir été au début au 14e ou au 54e, aucun de nous ne pourra faire la campagne dans son ensemble. Il est vrai que ces corps ont souvent souffert en Alsace et en Lorraine où on leur a confié les missions les plus dures ayant à faire face à des ennemis très supérieurs en nombre et pour permettre à l’armée de la Marne de grossir son effectif. On avait embrigadé et auditionné à cet effet un certain nombre de bataillons qui cependant avaient à combattre à différents endroits et isolés en raison du caractère montagneux de la région, à telle enseigne que certains d’entre eux n’ont jamais aperçu les généraux sous les ordres directs desquels ils se trouveront.

 

Castex m’a confirmé que je ne devais pas songer à rejoindre X., que cela n’était pas possible et que je pouvais errer des semaines à la recherche de mon bataillon. Le seul moyen de rejoindre est de partir avec un détachement car alors des ordres sont donnés par les autorités et les trains organisés pour eux.

 

Je ne serais pas étonné d’ailleurs que mes bataillons, 14e et 54e soient, à l’heure actuelle, transportés sur un nouveau théâtre d’opération où l’on aura besoin d’eux. Je ne sais encore lequel. Mieux, quand je partirai, il est possible que je ne sache pas pour où et qu’on ne me donnera, comme chef de troupe, des indications qu’aux gares régulatrices que je rencontrerai sur mon parcours.

 

Je suis toujours le premier à partir, j’emmènerai peut-être avec moi des lieutenants. J’ai maintenant conscience de faire quelque-chose de très utile ; de développer la préparation des hommes et officiers qui vont combattre demain et remplacer les camarades tombés. Je ne puis te raconter tous les récits que j’entends de mes camarades. C’est long et inutile. Je préfère le faire verbalement à mon retour.

 

En attendant mon départ, on met à profit mes vieilles aptitudes d’instructeur et l’on a raison ; le bataillon s’en trouvera bien. C’est surtout aux lieutenants et aux sous-officiers que je m’attache car l’homme marche et combat comme il est commandé, à condition qu’il ait un minimum d’instruction indispensable. Les officiers et sous-officiers allemands marchent derrière leurs hommes, les nôtres devant les leurs. C’est une différence bien caractéristique. Demain, je trouverai deux compagnies et je leur ferai faire une marche et une manœuvre à laquelle tous les officiers assisteront. J’ai conscience d’avoir rendu service à tout le monde et suis très content d’avoir pu le faire.

 

Tu fais bien, ma chérie, de devenir philosophe pour les questions domestiques. Je conçois que le départ mystérieux de Catherine soit pour toi une chose bien désagréable. L’essentiel, c’est que vous vous portiez tous bien. Le reste est secondaire. Tu seras évidemment obligée de retarder le paiement du loyer si on ne peut pas t’en faire l’avance. Pour faire de l’argent, il faudrait que tu vendes des titres et tu ne le peux pas en ce moment.

 

J’ai reçu de ma mère une carte postale.

 

Tout va bien. Je suis content de ce que je fais et de ce que je ferai. Je suis tout-à-fait dans mon milieu.

 

Je t’embrasse de tout cœur. Willie

 

Grenoble, le 24 septembre 1914

Ma Ginette chérie,

 

On m’a remis ensemble ce matin tes lignes des 17, 18 et 19 septembre adressées au 14e.

 

J’ai dirigé aujourd’hui une manœuvre avec tous les hommes disponibles ici, soit les recrues et le détachement qui doit partir avec moi et dont le nombre de Chasseurs augmente un peu chaque jour. Le 14e et le 54e ont combattu jusqu’à ces derniers temps dans les Vosges ; mais je crois savoir, sans en être sûr, que le 14e a dû être dirigé vers l’ouest, au nord de Paris sur notre aile gauche, tandis que le 54e est resté en Alsace ou sur les Vosges. Nous n’avons d’ailleurs aucun renseignement précis sur leurs positions actuelles, l’ordre de bataille, c’est-à-dire la répartition des corps, peut être constamment changé.

 

Sois bien raisonnable et ne te tracasse pas quand tu resteras longtemps sans nouvelles de moi. Ce sera normal, tu auras l’expérience par les autres. Pas de nouvelles, bonnes nouvelles, et tes dépêches n’en annoncent jamais que des bonnes.

 

Nous ne pouvions pas prévoir que je resterais 5 semaines à Grenoble ; nous ne pouvons donc pas nous reprocher de ne pas les avoir passées ensemble. Je n’ai jamais cessé d’être en partance, et tu vois que, le premier sur la liste de départ depuis que je suis aux Alpins, prêt à partir d’une heure à l’autre, je suis encore là, mais maintenant, cela est sûr, pour bien peu de temps.

 

Il n’aurait pas été possible pour toi de laisser les petits à Houlgate, en raison du long et pénible voyage de Grenoble et de l’incertitude où tu aurais été de pouvoir rejoindre les enfants en cas de départ momentané. Ta place était bien près d’eux et malgré toute la joie que j’aurais eu à t’avoir près de moi et de t’embrasser je ne t’aurais jamais donné le conseil de venir, c’eut été beaucoup trop chanceux et tu n’aurais même pas été sûre de me trouver.

 

Je n’admire pas plus que toi la proclamation que je t’ai communiquée. Je ne sais si le 28e dont tu parles s’est battu au Maroc, mais le 14e s’y est battu longtemps et beaucoup, embarqué le 2 août à Casablanca, il combattait le 10 août dans les Vosges et ne s’est pas arrêté.

 

Je suis heureux que Jean[6] n’ait pas l’appendicite.

 

Pour la ou les quelques nuits que j’ai encore à passer ici, je suis venu à l’Hôtel Moderne de façon à pouvoir être atteint même de nuit.

 

Mes photographies seront collées demain. Tu en auras 20, 10 en pied et 10 en buste. Je te remercie de celles que tu m’annonces.

 

Aie pleinement confiance, ma Ginette ; n’ajoute pas foi aux bruits qu’on fait courir, rappelle-toi les faux tuyaux que les Genevois ont diffusé pour Édouard Vaucher. Les soldats qui t’annoncent la mort de certains officiers, ont même ajouté qu’ils s’étaient portés à leur secours, alors que les dits officiers ne sont pas morts mais sont tombés, blessés et prisonniers des Allemands. Il y a des disparus de cette manière, portés comme « disparus » et dont on n’aura des nouvelles qu’après la paix. Être calme et attendre sans rien changer à ton existence. N’écoute pas les bavards et les donneurs de mauvaises nouvelles. Aie pleine confiance comme moi-même. Tout ira bien pour le pays et pour nous-mêmes.

 

Je ne t’en ai jamais voulu ma chérie, des réflexions que tu as pu me faire au sujet des retards apportés à ma nomination. J’ai bien vu que tu ne te rendais pas compte du tout de ce que doit être la discipline et de ce qu’était une situation militaire.

 

Je sais que tu penses bien à moi ; de mon côté je pense incessamment à toi et je compte faire provision d’histoires intéressantes pour mon retour.

 

Embrasse bien les petits. J’espère qu’ils sont sages et bien portants. Dis à ma mère que je pense à elle. Elle doit être de retour à Houlgate aujourd’hui. Remercie-la de la carte postale qu’elle m’a adressée en apprenant mon passage aux Chasseurs. Au revoir mon Ginou. Willie

 

Grenoble, ce 26 sept 1914

Ma chérie,

 

Merci de tes deux lettres reçues aujourd’hui contenant la photographie de ma mère et le portrait que tu as fait faire aux Cygnes[7] des petits. Merci pour la dépêche d’hier, je t’ai télégraphié que je pensais que peut-être tu devras faire un voyage long et pénible et laisser les petits, étant donné les grandes chances que tu aurais de ne pas me trouver. Le temps que je dois passer est trop aléatoire puisque d’un moment à l’autre je peux recevoir l’ordre de partir.

 

Je suis un peu fatigué et je vais me coucher. Je t’écrirai plus longuement demain. Il est 23 heures et je me lève à 4 heures.

 

Mes photographies partiront demain. Tendresse à ma famille. Je t’embrasse de tout mon cœur. Willie

 

Grenoble, le 27 septembre 1914

Ma Ginette chérie,

 

J’ai enfin une minute pour t’écrire puisque les dimanches[8] n’existent plus pour nous. Hier, je suis monté à cheval à 5 heures du matin pour aller chercher mes Chasseurs, je suis rentré à 11 heures moins le quart du soir après une marche de nuit. Nous travaillons beaucoup. Les recrues dont je m’occupe provisoirement font de très rapides progrès ; je les soumets à un travail intensif qu’elles supportent très bien. Elles seront dans peu de semaines en état de faire campagne et prendront certainement une part active à la guerre. Quand elles ne s’entraînent pas, nous passons notre temps dans la campagne, les bois ou la demi montagne à étudier tous les cas particuliers de la guerre : marches d’approche, combat, fortification du champ de bataille, manière de regarder en marche ou en station pour éviter les surprises.

 

Mon détachement d’anciens, Réservistes et Territoriaux, est toujours sous les armes comme moi-même et prêt à partir en première ligne. Je me rends tellement compte de l’utilité de mon travail que cela me fait supporter un peu mieux l’attente qui ne sera plus longue, je l’espère. J’ai appris avec grand plaisir qu’il y a une grande différence entre les recrues du 14e et celles des autres bataillons qui ne sont instruites que par des officiers de Réserve. Je dois normalement rejoindre le 54e. Nous ignorons où il est ; de même pour le 14e.

 

J’ai dû te remercier des photographies. C’est tout-à-fait ce que je voulais.

 

Plus tard, nous reviendrons ensemble faire un tour à Grenoble. Je tiens à te montrer ce très joli pays où j’aurai passé, dans l’attente du départ, plusieurs semaines.

 

Fais pour le mieux en ce qui concerne tes déplacements et ton retour. Fais ce qui serait plus commode pour ton ménage. J’ai sous les yeux tes lettres des 17, 18 et 19 septembre et 21 sept. J’ai reçu hier ta lettre du 15 sept. adressée au 106e bon.

 

Il est certain, ma chérie, que ce fut une grande faute que de vouloir me déraciner, me faire quitter l’armée où je réussissais admirablement[9] pour me faire entrer dans une industrie dans laquelle je ne devais pas entrer et m’obliger de ce fait à me lancer dans la vie d’affaires sans aucun appui et avec plus de 10 ans de retard. Ce n’est ni de ta faute ni de la mienne ; il y a des milieux qui n’envisagent pas que l’on puisse chercher autre chose dans la vie que les satisfactions d’argent. Tout le mal que j’ai eu vient de là, c’est évident. Mais il ne faut pas songer à cela ; ce qui est fait est fait. Je resterai à la tête de mes affaires et je m’occuperai de valoriser ce que nous possédons.

 

Les troupes vont être encore bien épuisées par cette bataille de l’Aisne qui dure longtemps, mais qui doit toucher à sa fin et ce ne sera pas la dernière, et nous aurons encore à faire ; les Allemands entendent prolonger leurs défenses dans l’espoir qu’une fissure se produira dans la Triple Entente[10] et qu’ils pourront en profiter diplomatiquement ; nous aussi, nous avons intérêt à prolonger jusqu’à écrasement complet et envahissement de l’Allemagne, qui n’est pas pour demain.

 

Celles de nos troupes, qui n’ont pas encore combattu et dont je fais partie, sont une force pour notre état-major, en face d’une armée ennemie qui s’épuise petit à petit et qui ne sera pas en mesure de se renforcer comme notre armée pourra le faire. Ne regrette rien pour moi ; ce que je fais provisoirement et en attendant est nécessaire.

 

Quant à moi, je suis en pleine forme ; plus d’estomac, plus de graisse inutile, de l’entraînement. Ces derniers jours en me couchant, j’avais les membres un peu moulus ; je ne connais plus l’insomnie. Aucun docteur n’aurait trouvé un meilleur traitement. J’avais de vagues douleurs qui se promenaient, je les ai expulsées par des étirements dans les manœuvres.

 

Un de mes anciens élèves, le capitaine P. que j’ai rencontré ici, blessé, allant terminer la guérison chez lui, était accompagné de sa femme qui m’a dit qu’elle allait se dépêcher de guérir son mari pour qu’il puisse repartir.

 

Où Jules[11] espère-t-il aller ? Je sais qu’il fera très volontiers campagne et saura être crâne et gentleman au feu ; mais je ne suis pas très inquiet pour lui parce que les états-majors ne courent pas grands risques ; surtout qu’il fait partie d’un Territorial. Quant à Georges[12], n’en parlons pas ! S’il te donne de bons conseils, profites-en. Ce sera au moins un don utile qu’il aura fait. Et Paul[13] ? Dans quelle direction est-il parti ? Y-a-il du nouveau pour Samy ?

 

Pour Édouard Vaucher[14] ? Dis toute ma sympathie à Simone.

 

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Roger Fournié

   

Roger a raison d’être convaincu que ce qu’il fait est utile. Qu’il continue à le bien faire !

 

Hier, j’ai commandé une « parade exécution ». Les trois régiments d’artillerie, les 3 bataillons de Chasseurs, (28e, 30e, 14e), le génie, le 140e d’infanterie, le 105e Territorial, etc., etc. étaient représentés par un détachement en armes commandé par un officier chacun, et par toutes leurs recrues. Le 14e était représenté par une compagnie. J’ai pris le commandement de toutes ces troupes réunies. L’on a amené en leur présence 3 condamnés aux travaux forcés, Réservistes aux Territoriaux qui n’avaient pas rejoint ou avaient quitté leur poste sans autorisation (pas au front, bien entendu ! Sans quoi, ils auraient été fusillés sur place). Le greffier a lu les condamnations, après que les trois hommes, rasés, en tenue de détenus, sont passés entre des hommes, baïonnettes au canon, devant le reste des troupes.

 

Au revoir ma Ginette. Sois bien calme et surtout ne t’énerve pas en attendant des dépêches, puisque je ne t’en enverrai pas. Je pense bien à toi. Il ne faut pas regretter de ne pas être venue ici. Nous ne pouvions prévoir ni l’un, ni l’autre l’importance de mon séjour ici, et les enfants ont besoin de toi. Embrasse-les pour moi. Je t’embrasse de tout cœur. Willie

 

Grenoble, le 27 septembre 1914

Ma chérie,

 

Je viens de t’écrire et je reçois à l’instant ta carte et ta lettre du 22 septembre m’annonçant la mort de Guy Fallot.

 

Il ne faut jamais s’inquiéter de ceux dont on ne sait rien. Les nouvelles arrivent difficilement, même la correspondance échangée entre les dépôts et les corps en campagne. Quand même tu resterais des semaines sans nouvelles de moi, il ne faut pas te monter la tête. Le capitaine, commandant à Grenoble le départ du 14e et qui est un charmant camarade, en sait quelque-chose. Il ne faut pas te décourager d’écrire. Les lettres m’arriveront peut-être irrégulièrement, sûrement même en payant, mais dès l’instant qu’elles arrivent c’est l’essentiel.

 

Nous sommes depuis quelque temps sans nouvelles des 14e et 54e bataillons et nous ne savons pas où ils sont. Quand nous parviendra la demande de renfort, je partirai sans savoir où je vais, peut-être cette demande est-elle au centre depuis pas mal de jours.

 

Tu peux m’écrire de rapides nouvelles par carte et le reste par lettre ; mais ne t’inquiète jamais si les réponses tardent. Je t’embrasse de tout cœur. Willie

A suivre…


[1] Troisième enfant de Willie et Ginette, alors âgée de 7 ans.

[2] Jean Blech (1899-1966) est le fils de Béatrice (née Fournié, sœur de Willie).

[3] Jules Blech (1870-1920) est le mari de Béatrice.

[4] Roger Fournié (1904-1972), fils de Willie et Ginette, a 10 ans. Il est en 7e à l’École Alsacienne, à Paris, il va entrer en 6e à la rentrée scolaire de 1914.

[5] L'école est fondée officiellement en 1874, après trois années de fonctionnement, par des pédagogues et des universitaires alsaciens protestants venus vivre en France après l'annexion de l’Alsace-Lorraine par l’empire allemand à la suite de la défaite française de 1870.

[6] Il s’agit sûrement de Jean Blech (1899-1966), fils de Béatrice, sœur de Willie.

[7] Les Cygnes : nom de la maison d’Houlgate ou la famille passe ses vacances.

[8] Le 27 septembre 1914 est un dimanche. Le dimanche suivant, le 4 octobre, Willie sera tué face à l’ennemi.

[9] C’était une exigence de la belle-mère de Willie, Alice Sautter, fort peu enthousiaste que sa fille ait épousé un officier d’active. Il démissionnera en 1907, à la naissance de son troisième enfant.

[10] L’alliance militaire conclue entre la France, l’Angleterre et la Russie.

[11] Jules Blech (1870-1920), mari de Béatrice, sœur de Willie.

[12] Georges Westercamp (1871-1933), mari de Lucie, sœur de Ginette.

[13] Paul Rouquayrol, cousin de Willie.

[14] Édouard Vaucher est mort au combat le 25 septembre 2014 dans la Somme, deux jours avant cette lettre. Son épouse Simone, sœur de Ginette, reste veuve avec trois enfants de cinq, trois et deux ans.



30/03/2018
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