14-18Hebdo

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William Fournié – 1914 - Lettres à Ginette – 4e partie - 1er au 14 sept. 1914

Anne Fournié, sa petite-fille – 25/02/2018

 

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Grenoble, le 1 septembre 1914

Ma petite Ginette,

 

Je rentre de la manœuvre. Pas de lettre de toi aujourd’hui, mais une de ma mère datée du 28 et une de Béatrice du 27. Je leur réponds à toutes deux.

 

Delange, blessé, a été évacué paraît-il à l’hôpital de Bourges. Un des Ronsille, lieutenant de Dragons, légèrement blessé, est à Grenoble. J’irai voir à l’hôpital s’il est parent de Gérald. Il se promène d’ailleurs dans le jardin.

 

Quand tu m’as demandé si tu ne pourrais pas toucher un peu de mon argent, tu as peut-être voulu parler de ma solde. Je t’ai déjà donné je crois quelques explications à cet égard. Je n’ai pas encore reçu mon indemnité d’entrée en campagne. J’ignore à quel corps je serai affecté et ce qu’il me faudra dépenser d’urgence pour avoir tout ce qu’il me faut. Quand je serai fixé, quand je me serai équipé du nécessaire et que j’aurai reçu mon indemnité, je prendrai les mesures nécessaires pour déléguer une partie de ma solde.

 

Il y a des choses que je ne veux pas commander d’avance, car je tiens à avoir une tenue qui tranche le moins possible avec celle des hommes. Les officiers de l’Active y font très attention et vont souvent presque à enlever leurs galons sur le champ de bataille pour pouvoir commander leurs hommes qui les connaissent, sans servir inutilement de point de mire à l’ennemi.

 

Quand les circonstances m’auront permis de te faire une délégation mensuelle, n’en parle pas. Si l’on croit que tu as deux sous dans ta poche, on trouvera que tu n’as besoin de rien.

 

J’ai envoyé un mot à Mlle D. pour qu’elle provoque une décision du conseil touchant mon indemnité mensuelle de La Foncière. S’il m’est versé quelque-chose pendant la campagne, la somme correspondante te sera remise mensuellement par les soins de Mlle D. Mais quand tout sera fini et que je rentrerai, j’aurai un certain nombre de choses à régler, les unes pressées, les autres moins. Les avances de ta mère ne seront pas parmi les comptes urgents à solder. C’est pourquoi il serait mieux que tu fasses usage de l’argent assuré par la famille que de celui qui pourrait éventuellement venir de moi et qu’il vaudrait mieux réserver, à moins que la famille se refuse à te donner ce qui t’est nécessaire.

 

Il me tarde beaucoup de savoir si tu as fait le déplacement à Paris et si le voyage ne t’a pas trop fatiguée.

 

Au revoir ma Ginette, je pense bien à toi. Je regrette de t’avoir permis d’aller à Paris. Je ne serai tranquille que quand je te saurai revenue à Houlgate. Je t’embrasse de tout mon cœur. Ton Willie

 

N° 21 – Ce mercredi 2 septembre 1914

Ma Ginette chérie,

 

On me remet ta lettre n° 28 datée du 28 août.

 

Dis à ma mère qu’elle ne doit pas s’inquiéter, qu’il suffit d’examiner la situation d’ensemble pour voir que tout va bien. Les grands chefs dirigent les opérations avec une mesure remarquable, conservant leur liberté de manœuvre et leurs forces organisées en face d’un adversaire qui s’use de jour en jour, qui a manqué son coup et dont les lignes de communication deviennent de plus en plus précaires ; Il ne faut pas s’attacher aux détails ni aux anecdotes plus ou moins pittoresques ou révoltantes. L’ensemble est satisfaisant et montre suffisamment que nous ne tarderons pas à reprendre l’offensive.

 

Les Allemands ont commis une folie en déclarant la guerre ; s’ils vont donner du nez sur le camp retranché de Paris, menacés sur leurs flancs par nos armées intactes, ils en commettront une plus grave encore car ils ne peuvent plus douter de l’unité nationale, de l’accord de tous les partis réconciliés entre eux.

 

Le pessimisme de madame P[1]. ne m’étonne pas, question de milieu. Le snobisme ne va pas avec l’énergie morale qui fait qu’un peuple est fort, ni avec l’optimisme qui puise sa source dans la volonté de vaincre indispensable à ceux qui luttent. Ce ne sont pas là des phrases, c’est l’évidence même, c’est presque une citation textuelle des règlements militaires.

 

Dans tous les cas, Madame P., malgré les sottises qu’elle a pu dire, a été fort aimable de passer te voir pour te donner des nouvelles de ta famille.

 

Au point de vue moral, comme au point de vue stratégique, il était évident qu’il fallait compléter l’organisation du camp retranché de Paris. Mieux Paris serait organisé, au cas où les Allemands y parviendraient, moins on aurait à y immobiliser d’hommes, plus considérables au contraire seraient les armées ennemies immobilisées. Nous conserverions ainsi la presque totalité de nos forces pour le vrai but de toute guerre, le seul but même, la destruction de l’armée adverse.

 

Comme tout le monde ignore les plans de l’état-major, tout ce que je raconte est de la simple conversation qui ne tire pas à conséquence et je te prie de ne pas me faire passer pour un de ces êtres grotesques qui professent à l’heure actuelle la stratégie en chambre ou sur les tables des cafés alors que personne ne sait comment sont placés les pions sur l’échiquier.

 

Pour mon compte, je trouve que la situation d’ensemble est excellente et je suis convaincu que la remarquable défense active que nous avons faite, prépare une offensive qui commencera bientôt et dont j’espère faire partie.

 

Je comprends tes ennuis domestiques. La période que nous traversons restera gravée dans nos souvenirs. De ton côté, tu auras pu faire quelques observations intéressantes sur la nature humaine qui est rarement belle. Je ne vois guère ce qui pourrait te faire changer tes projets antérieurs.

 

Dès que je connaîtrai mon affectation, je me procurerai :

-      une tenue complète de campagne, veste, capote, culotte,

-      une paire de chaussures plus appropriées,

-      une lorgnette plus forte pour ne pas me tromper à distance,

-      une loupe pour la lecture des cartes,

-      une sellerie, etc., etc.

Mais j’exigerai alors mon indemnité d’entrée en campagne.

 

J’ai rencontré mon colonel ce matin, il m’a demandé si j’avais du nouveau ; je lui ai répondu que non mais il est convaincu qu’on m’utilisera prochainement.

 

J’ai causé il y a quelques jours avec un tout jeune officier du génie sortant de l’X et qui est frère d’un catéchumène de l’oncle Édouard. C’est le lieutenant B.

 

Monier est parti il y quelques jours avec les Chasseurs. Tout ce monde était ravi.

 

Dis à ma mère que le fils Guillain, lieutenant dans un bataillon territorial de Chasseurs, m’a reconnu et s’est présenté à moi.

 

Les artilleurs que j’ai vus, ne connaissent pas Sabattier. Il était peut-être déjà parti avant mon arrivée ici.

 

Bravo pour Boissonnas, il vaut mieux une blessure de guerre qu’une culbute en aéroplane en temps de paix quand on est peu fait pour l’aviation.

 

Je suis désolé pour les Hartung.

 

Au revoir ma Ginette chérie. J’attends avec impatience tes nouvelles postérieures à mes dépêches. J’ai des remords de t’avoir fait faire le voyage. Embrasse ma mère et les petits. Sois brave, confiante et patiente.

 

Tu verras que tout finira pour le mieux. Mets-toi une cuirasse contre les petits ennuis que tu trouves sous tes pas. C’est ta manière à toi de faire campagne. Ton rôle de chef de famille n’est pas petit ; quand je rentrerai, nous mettrons progressivement chaque chose à sa place et réparerons les brèches, celles produites par la guerre au point de vue matériel seront peu de choses auprès des obstacles que j’ai surmontés depuis deux ans.

 

Au revoir ma bonne Ginette ; ce matin nous avons fait une marche/manœuvre dans la montagne. Cet après-midi, je vais exercer mes hommes. Ton Willie

 

N° 22 – Grenoble, le 5 septembre 1914

Ma Ginette chérie,

 

J’ai reçu avant-hier soir ta dépêche consécutive à la conversation que tu as eue avec J. On m’a remis hier tes lignes du 30 août, ce matin celles du 1 septembre datées de Paris et numérotées 32. La 31e lettre a donc subi un retard ; je l’attends. J’ai grand-hâte d’apprendre ton heureux retour à Houlgate. Je t’ai donné bien du mal, ma chérie, avec ce voyage qui a été pénible et qui naturellement t’a valu des moments désagréables rue Marbeuf.

 

Il n’y a vraiment pas de quoi s’affoler. Le ciel est momentanément noir ; l’épreuve ne durera pas longtemps. Nous ne devons pas désirer qu’elle prenne fin maintenant. Ce serait trop tôt. Il faut l’écrasement complet de l’Allemagne et que nos armées victorieuses entrent au cœur même de l’Empire. Le moment viendra, il faut savoir attendre, et ne faut pas, pour des raisons sentimentales ou par trop de hâte, diminuer nos forces et notre puissance de choc.

 

Il faudrait être tout-à-fait malade pour établir une comparaison entre les événements actuels et ceux d’autrefois. Les situations sont inversées, et les épisodes du début n’y changent rien.

 

J’espère que le gal Gallieni fera fusiller un certain nombre de ces nerveux et pessimistes, semeurs de panique et d’affolement, qui trahissent le pays à leur manière et lui font plus de mal que plusieurs corps d’armée allemands, puisqu’il suffit que leur mentalité fasse la tache d’huile pour qu’un pays se trouve dans l’impossibilité de se reprendre. De telles mentalités sont le fléau d’un peuple qui se défend et qui a besoin de son équilibre moral et de tout le désintéressement individuel de ses citoyens.

 

Nous avons déjà reçu, depuis le 1er juin, un grand nombre de blessés qui demandent à rejoindre leur corps dès qu’ils seront en état de marcher.

 

Je n’ai aucune raison pour écrire de nouveau à ta mère ; mes sentiments sont diamétralement opposés sur tous les points, ce n’est pas le moment d’échanger des idées. Je ne sais pas pourquoi ta mère ne resterait pas à Paris. Elle s’y donne l’illusion d’être utile à quelque-chose. Dans tous les cas, si j’avais des nouvelles à leur donner, je ne ferais pas allusion à sa précédente lettre et à ma réponse qu’elle n’a pas lue.

 

Je te félicite ma chérie, d’avoir reçu avant moi le baptême du feu. Au moins, tu as vu quelque-chose d’intéressant. Les manifestations sont d’ailleurs purement platoniques et destinées à échauder le moral de ceux qui ne sont pas solides. Si la reconnaissance d’aviation a la plus grande importance, quelques bombes lancées sur Paris n’en ont aucune au point de vue militaire.

 

Tu as très bien fait ce que tu avais à faire, il n’en fallait pas davantage et je te remercie de ton dérangement. Le retour en automobile sera évidemment moins dur. J’espère qu’il s’est bien passé.

 

Il était inutile de chercher ton livret de famille. Dans nos déménagements nous l’avons égaré et je n’en ai pas fait établir de nouveau. À Fleury, tu t’en souviens, nous ne l’avions plus.

 

Nous apprécierons comme tu voudras l’opportunité de déplacer tes pénates. Je pense que tu pourras rentrer à Paris à la date que tu avais fixée fin septembre. Dans le cas contraire tu n’aurais qu’à attendre que la voie soit libre.

 

Donne-moi des nouvelles de ma mère. Est-elle moins fatiguée ? Prend-elle l’attente en patience ? A-t-elle des nouvelles de Samy ? Quelle maladie a Georges qui l’empêche de commander sa compagnie ?

 

Embrasse les petits. Amitiés à Lucy. À toi de tout cœur. Ton Willie

 

On vient de demander au 106e les noms des sous-officiers territoriaux désireux de faire campagne avec l’Active.

 

N° 23 – Grenoble, le 6 septembre 1914

Ma Ginette chérie,

 

J’ai remis hier ma lettre au vaguemestre que j’ai rencontré par hasard. Je doute qu’elle t’arrive plus vite que les autres. Pas de lettre de toi aujourd’hui.

 

Je viens du lycée de garçons, transformé en hôpital. Je pensais voir le lieutenant de Dragons, de Rouville et mon ancien élève le capitaine Autier ! Tous deux étaient partis ce matin en convalescence.

 

J’ai fourni aujourd’hui au lycée au poste de 1 sergent, 1 caporal et quelques hommes, chargés de surveiller une chambre où sont réunis quelques blessés allemands, dont un capitaine qui avait commencé à se rendre insupportable et qu’il a fallu mettre au pas.

 

Mon caporal français a reçu une balle de revolver dans la figure. La balle s’est logée dans la joue ; il tient à ce qu’elle y reste comme souvenir et se refuse à l’extraction.

 

J’ai reçu ce matin une lettre de mademoiselle D. datée du 1er. Elle est désolée de n’avoir pu t’attendre et d’avoir dû quitter Paris malgré elle. Elle me rend compte du classement qu’elle a fait de tous mes papiers, dossiers et titres ne regardant pas La Foncière. Tout cela a été placé avec grands soins dans des caisses mises à l’abri ou dans un coffre que possède mon frère au Comptoir d’Escompte, de telle manière que pendant mon absence il n’y ait pas d’indiscrétion possible. Laissons dormir tout cela jusqu’à mon retour.

 

Un lieutenant du 14e alpins, en poste au dépôt du corps, a reçu d’excellentes nouvelles de Monier qui leur a adressé un colis de casques allemands et objets divers. Mon caporal blessé du 14e alpins fait le plus grand éloge de la bravoure éclatante de Monier qui sous le feu roule et fume des cigarettes comme chez lui, et éclate sur le terrain du combat d’une gaité et d’un entrain communicatifs. Or le 14e est composé d’hommes ayant fait la vraie guerre aux Maroc et par conséquent bon juge en la matière.

 

Rien de nouveau en ce qui me concerne, mais je patiente parce qu’il n’est pas possible qu’on laisse longtemps inutiles les officiers dans mon cas.

 

Je suis bien heureux de savoir ma mère auprès de toi. Demande-lui d’y rester et donne-moi de ses nouvelles. J’ai si peu de choses à raconter que je ne vois pas ce que je pourrais lui dire en plus qu’à toi. Ma vie est bien monotone. Je me prépare dans la mesure du possible et j’attends.

 

Ma santé est excellente. J’ai repris ma forme d’il y a dix ans et j’ai rajeuni d’autant physiquement. Je surprends de temps à autres des réflexions de civils qui se demandent ce que je fais dans un régiment territorial. Ils ne s’y trompent pas. Il y a un si grand nombre d’officiers de tous grades indisponibles qu’il faudra bien qu’on se décide prochainement à boucher les trous et à remplacer ceux auxquels leurs blessures imposent un long repos. Je vois bien qu’on peut donner de l’avancement place mais il y a un circuit malgré tout.

 

Merci encore ma chérie de ce que tu as bien voulu faire pour moi. J’attends toujours la nouvelle de ton bon retour, je suis très impatient de la recevoir. Toi aussi, tu commandes le départ du régiment, prends les choses simplement et répète à ma mère qu’elle ne doit pas s’inquiéter.

 

Samy et moi allons bien. Les affaires du pays vont s’éclaircir ; tout se terminera pour le mieux, quoi de nouveau de Jules, de Georges, etc. ?

 

Embrasse ma mère pour moi, bien des choses aux petits. À toi de tout cœur. Ton Willie

 

Je regrette bien que mon père[2] ne soit plus là pour assister à la fin de cette guerre, lui qui avait fait la dernière et qui n’était pourtant pas soldat.

 

N° 24 – Grenoble, le 8 septembre 1914

Ma chérie,

 

Je reçois à l’instant ta dépêche d’aujourd’hui par laquelle tu appelles mon attention sur l’article du Matin du 7 sept. Tu as bien fait de me faire cette communication et je t’en remercie.

 

En l’espèce, il ne m’est pas possible de me présenter à Paris puisque j’ai un commandement ici ; en outre, du fait de ce commandement, je ne puis demander que ma mutation, ce que j’ai fait, car je ne suis pas rayé des unités de l’armée puisque j’y figure comme officier de Territoriale. Ma situation aurait peut-être été plus vite réglée si je n’avais pas été officier du tout. Toutes les permissions sont refusées sur quelque prétexte que ce soit. Pour aller à Paris, il me faudrait une permission. Ton voyage à toi aura remplacé celui que j’aurais voulu faire.

 

Ta dépêche m’a fait grand plaisir, car depuis ta lettre de Paris je n’avais rien de toi et ignorais si tu étais bien arrivée à Houlgate.

 

Je crois comprendre qu’un gros travail de constitution de régiments de marche doit se préparer. C’est peut-être la constitution d’un ou plusieurs camps d’exercices permanents qui se prépare. Dans tous les cas, on demande dans les régiments de Territoriaux les noms des sous-officiers et soldats montant faire campagne.

 

J’ai hâte d’avoir une lettre de toi. Je réponds ce soir à la lettre de ma mère du 20 sept. Et à celle que j’ai reçue hier de Roger et qui ne porte aucune indication de date et de lieu.

 

Le très beau temps et la chaleur continuent ici, et j’attends toujours. Je ne commande toujours rien en plus de ce que j’ai, j’attends le dernier moment.

 

Je suis de plus en plus abruti par mon existence sans intérêt aucun. Le fait de commander à des hommes, avec lesquels je ne serai pas appelé à marcher et dont la plupart ne supportent pas les fatigues d’une campagne, est fort peu encourageant ; et cependant ma compagnie a une autre allure que les autres. Mais l’allure ne suffit pas, il faut encore la vigueur physique et la résistance à toutes les fatigues.

 

J’attends une lettre de toi avec beaucoup d’impatience, si je n’avais pas eu ta dépêche ce soir, je t’aurais certainement téléphoné demain pour savoir si ton retour s’était bien effectué. Bonsoir mon Ginou, pardonne-moi ma mauvaise écriture d’aujourd’hui et le peu d’intérêt de ces lignes. Et t’embrasse de tout mon cœur. Ton Willie

 

N° 25 – Grenoble, le 9 septembre 1914

Ma Ginette chérie,

 

Je n’ai toujours reçu qu’une lettre de toi datée de Paris et aucune postérieure à ton retour à Houlgate. Ta dépêche d’hier me donne un peu de patience. Je crois pourtant que les trains-poste doivent fonctionner momentanément un peu plus mal en raison des besoins de l’armée.

 

Le temps s’est mis à la pluie depuis ce matin.

 

Le 12, mon bataillon, le seul qui était resté à Grenoble Ville, ira cantonner à quelques kilomètres de Grenoble ; ma compagnie gîtera dans un château des environs. On a besoin d’aménager, pour les blessés, le local que nous occupons ici.

 

Je m’aperçois que mon papier a été griffonné par un maboul ; tu m’excuseras de m’en servir tout de même.

 

Les recrues ont commencé à arriver dans les dépôts des régiments actifs.

 

Nous commençons à avoir quelques renseignements assez précis sur les premiers engagements d’Alsace. Il y a eu là une consommation d’hommes tout à fait exagérée. Le commandement a laissé à désirer et il y a eu des sanctions pour quelques grands chefs.

 

Comme tu dois commencer à t’en rendre compte, les choses commencent à se bien dessiner au mieux pour le profane. Les appelés, les paniqueurs en seront pour leurs mauvaises actions.

 

Dans quelques semaines nous emboiterons le pas aux armées allemandes et irons faire à notre tour une promenade en Allemagne.

 

Rien de nouveau en ce qui me concerne, je n’ai à ce sujet, aucune indication. Je n’oublierai jamais, ma chérie, le courage avec lequel tu as bien voulu m’aider à essayer de faire mon devoir.

 

Je suis obligé de commencer à sévir dans ma compagnie pour maintenir la bonne discipline chez des hommes qui auraient des tendances à se considérer en période d’instruction étant donné qu’ils ne vont pas à la guerre, et qu’ils sont tous de la région et leurs femmes viennent souvent les voir ce qui est déplorable au pont de vue des résultats ; car je suis pris entre mon désir de leur permettre alors d’aller coucher avec leurs femmes, et la nécessité de les tenir comme des soldats.

 

Je suis le moins gâté puisque je suis celui des rares officiers qui n’a pas de famille ici. Mais il ne faut pas penser à cela, ta place est auprès des petits et la distance ne nous empêche pas de penser l’un à l’autre.

 

Dans quelques jours, je ne t’écrirai plus sur du papier de l’Hôtel Moderne, je serai à la campagne. Je ne suis toujours pas équipé ; j’attends, convaincu d’ailleurs que mon tour finira par venir ainsi que celui d’autres qui n’ont rien demandé.

 

Bonsoir ma Ginette, pardonne-moi d’écrire aussi mal depuis quelques jours. Embrasse pour moi ma mère et les petits. Je t’embrasse de tout mon cœur. Ton Willie

 

N° 26 – Grenoble, le 10 septembre 1914

Ma Ginette chérie,

 

Je reçois ta lettre du 4 septembre n° 33. Je ne comprends pas très bien cet affolement des Bréjent. Ils ne suivent donc pas les opérations. Ils feraient bien mieux d’admirer cette chose magnifique qu’a été la retraite progressive de l’armée française et sa concentration depuis la bataille de Charleroi jusqu’à nos nouvelles positions. Quand nous aurons sous les yeux l’histoire de cette manœuvre nous pourrons lire l’une des plus belles pages de notre histoire. Le plan que paraissent adopter les Allemands me semble bien difficile à réaliser et le fut-il que le résultat final ne changerait pas.

 

Dans peu de temps, ceux qui ont serré convulsivement et avec amour leurs cassettes menacées et qui criaient « Sauve qui peut ! » se mettront à gueuler « Victoire », alors que quand nous aurons gagné la partie, ce sera bien malgré eux et grâce uniquement à ceux qui ont fait simplement abstraction de leurs intérêts et de leurs affections pour combattre comme des va-nu-pieds qui n’ont rien à perdre.

 

Et moi, si je ne suis pas encore de ceux qui marchent, heureusement qu’en attendant ma mutation, mon bataillon va s’installer aux environs et que je n’aurai plus à traverser Grenoble à la tête de ma compagnie. Je t’assure que c’est toujours pour moi une épreuve et elle me devient de plus en plus pénible.

 

Je télégraphierai demain à X. et écrirai ensuite à Paul M. à Bordeaux. Peut-être ai-je tort de m’impatienter, peut-être vais-je faire partie prochainement d’une unité en formation. Ce qui m’ennuie, c’est de ne rien savoir et de ne pouvoir me préparer. Quant au fait qu’un peu plus tôt ou un peu plus tard mon tour viendra, je n’en veux pas douter.

 

J’ai donné ce matin quatre jours de prison à deux de mes hommes : un caporal et un soldat. J’ai puni le soldat parce qu’un député de l’Isère m’a écrit pour solliciter pour mon troupier une permission de quelques jours, attendu que celui-ci est débitant de vins, qu’une foire va se tenir dans son village et que s’il n’est pas chez lui à ce moment, ses intérêts seront gravement lésés.

 

Je n’ai pas répondu au député et j’ai mis son électeur en prison. Je veux que mes hommes comprennent qu’ils sont soldats et que je n’ai pas à tenir compte d’intérêts particuliers toujours en opposition avec l’intérêt général. Où en serions-nous si un pareil esprit se généralisait, si les tares de la bourgeoisie aisée gangrénaient jusqu’aux soldats ?

 

J’ai noté que ta mère t’a remis quelque-chose. Tous ceux de mes camarades qui ont fait des délégations à leurs femmes sont obligés de réclamer des avances sur leur solde ou de demander de l’argent chez eux. Ne te tourmente pas, ma chérie, de devoir attendre encore, Je patiente et je pense à toi, c’est ce que j’ai de mieux à faire en ce moment.

 

Merci à la lettre de X. Je répondrai un de ces jours. Dès que je saurai quelque-chose, je te télégraphierai.

 

Embrasse ma mère et les enfants. Je t’embrasse de tout mon cœur. Ton Willie

 

N° 27 – Grenoble, le 14 septembre 1914

Ma Ginette chérie

 

J’ai reçu tes lettres de Houlgate nos 32 et 33.

 

Ma nomination au 54e bataillon de Chasseurs va, je pense, faire de toi une femme moins honteuse de son mari. Et pourtant cette nomination peut retarder de quelques jours mon départ aux armées en campagne. En effet, hier, comme j’étais en train de commencer une lettre pour toi, le colonel du 106e a fait appeler les officiers pour leur dire que chaque bataillon allait former les éléments, cadres et hommes, d’une compagnie de marche pour partir de suite. Naturellement, j’ai été désigné pour commander la Cie formée par les 4 compagnies du 3e bataillon. Cette compagnie part ce soir et je suis venu à Grenoble pour les mettre dans le train et leur faire mes adieux.

 

Cet après-midi le gouverneur de Lyon est venu passer en revue les compagnies partant au feu. J’étais là, à la tête de mes hommes. Aussitôt la revue passée, le colonel du 106e me dit qu’on m’a nommé au 54e Chasseurs. Comme on n’avait pas le temps de désigner un autre capitaine, le plus ancien lieutenant fera fonction de capitaine. Il n’en est pas peu fier et les hommes non plus, qui pensent qu’il y va de leur peau à être plus ou moins bien commandés.

 

Je perds la quasi-certitude que j’avais au 106e d’avoir très prochainement mon 4e galon, mais cela m’est égal. Je partirai incessamment. On a fait droit à ma demande. Je partirai avec des hommes plus jeunes, plus en forme, animés d’un esprit de corps énorme.

 

Je te remercie encore de ton intervention. Il est possible que je sois nommé depuis plusieurs jours. De toute façon, je suis très content. J’aurais préféré une autre nomination plus tôt pour m’entraîner avec mes hommes du 106e et ensuite les lâcher. Si ma demande officielle a pris du retard, c’est qu’il importait d’y mettre des formes de nature à lui donner des chances d’aboutir.

 

Et maintenant, il est très possible que les réserves de mes nouvelles recrues piétinent. Ne t’en étonne pas et prends patience. Mes lettres arriveront nécessairement plus tard quand j’aurai quitté Grenoble.

 

Je vois que ton retour à Houlgate a été positif. Du moins, ton voyage aura servi à quelque-chose et je t’en remercie encore. Un lieutenant du 106e nommé capitaine le 2 août dernier n’a été avisé qu’il y a 3 jours.

 

Il me paraît que Samy est plus à sa place avec la flotte que dans l’Est. Il ne peut pas être à la fois dans les armées de terre et de mer. Je comprends son impatience, mais il me paraît impossible qu’il puisse avoir satisfaction à son désir d’être dans l’Est. Il est probable que si Samy est évacué vers l’intérieur, c’est qu’il est blessé légèrement. Toutes les histoires de disparition sont maintenant un peu ridicules.

 

Tu avais parfaitement raison de penser que tu étais parfaitement tranquille à Houlgate. Les rumeurs sont vraiment terribles et tant soit peu ridicules. Je continue à être bien heureux de savoir ma mère auprès de toi.

 

Les bonnes nouvelles, parfaitement prévues, de ces derniers jours sont réconfortantes. Pour ma part, je serais enchanté de faire un petit voyage en pays étranger et d’assister au second acte puisque je n’ai pas eu la chance d’assister au 1er acte. Le vais commencer à m’équiper complètement en Chasseur. Je tâcherai d’avoir tous mes effets pour demain soir. Je sais comment je ferai pour avoir un cheval, car le mien, qui avait fini par être un des meilleurs du 106e, doit rester au régiment. Je t’enverrai une cantine contenant des effets que je ne puis plus mettre.

 

Au revoir ma chérie, je pars pour la gare. Je t’écrirai un mot avant de quitter Grenoble. J’étais depuis 3 jours, cantonné aux cuisines chez la femme d’un officier de l’Active et d’artillerie qui, malgré tous ses efforts, n’a pas pu quitter Grenoble depuis le commencement de la guerre.

 

Enfin, c’est fait. C’était fait de toute manière. Tout est donc pour le mieux. D’une manière ou d’une autre, je partais, j’étais assuré de faire quelque-chose d’intéressant. Il est certain que les hommes que je vais commander sont d’une qualité supérieure aux anciens Territoriaux. Ils ont un esprit de corps dont on peut tirer parti.

 

Je t’embrasse de tout mon cœur. Ton Willie

A suivre…


[1] Difficile à déchiffrer, peut-être Madame Puerari ?

[2] Victor Fournié (1837-1900), reçu premier à Polytechnique ; inspecteur général des Ponts et Chaussées.



23/03/2018
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