14-18Hebdo

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Souvenirs de guerre 1914-1919 (Paul Boucher) - Ch. 4.4 - 18 octobre-18 décembre 1914

Document transmis par Renaud Seynave, son petit-fils - 27/11/2015

 

POUR MES ENFANTS - En souvenir de François BOUCHER, mon frère et d’Edouard MICHAUT, mon beau-frère, morts au champ d'honneur

Gérardmer - 1920

 

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A partir de la gauche : Chauffeur d’Henry Boucher, x, François et Paul Boucher, l’ordonnance de Paul Boucher.

(Photo prise par Henry Boucher en août 1914 au col du Herrenberg

 

Lundi 19 octobre 1914

Je me rends en faction sur le côté nord du Spitzenberg. Journée calme, moins de balles.

Mardi 20 octobre 1914

Nous sommes relevés par la 10e Cie le matin à 6 heures. Quelques obus ne sont pas loin de nous.

Mercredi 21 octobre 1914

A Neuvillers, je prends le service à la côte 425. Nous travaillons aux abris et aux tranchées. Quelques coups de fusils.

Jeudi 22 octobre 1914

Je vais de Neuvillers à Granrupt et suis relevé par la 10e Cie. Nous arrivons de bonne heure à Granrupt.

Temps merveilleux mais frais la nuit.

 

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Echelle : 1cm = 4km

Carte de la région annotée par Renaud Seynave avec les dates indiquant l’endroit où Paul Boucher et la 1re Cie passaient la nuit. La partie entourée en rouge correspond à la zone où Paul s’est déplacé du 1er novembre au 17 décembre 1914. Elle est situé entre Ormont au nord ouest, le Spitzenberg au nord est, Charemont à l’est et Neuvillers au sud

 

Vendredi 23 octobre 1914

Repos à Granrupt. Visite paternelle vers 11 heures. Nous déjeunons ensemble. Temps splendide. Le soir à 20h30 alerte vive, fusillade aux avant-postes, nous gagnons Neuvillers où nous arrivons dans le calme mais Neuvillers a été bombardé dans la journée.

Lettre de Suzanne, Georges Boucher a été blessé par un obus.

Samedi 24 octobre 1914

Nous montons aux avant-postes à l’Ormont. Le secteur a été élargi. Nous remplaçons la 23e. La montée est pénible. Il fait lourd, journée calme tous ensemble dans le gourbi.

Visite du général de brigade.

Dimanche 25 octobre 1914

Ormont sans incident. On enterre un cadavre mort depuis trois semaines. On fait une veillée dans le gourbi.

Lundi 26 octobre 1914

Nous sommes relevés par la 12e. Nous allons au dessus de Charemont, encore deux jours dans le bois.

Mardi 27 octobre 1914

Nous sommes dans le bois de Charemont. Nous avons une hutte confortable où nous pouvons veiller, coucher et jouer aux cartes.

Mercredi 28 octobre 1914

Nous sommes relevés et nous allons à Le Paire. Temps pluvieux et gadoue. On se débrouille, vie monotone.

 

Paul Boucher 4-4 Image 3 JMO.jpg

Journal de marche du 152e du 25 octobre au 2 novembre 1914 avec la journée meurtrière du 31 octobre

 

Jeudi 29 octobre 1914

Le Paire : visite paternelle qui déjeune avec nous et François qui a coupé sa moustache à l’anglaise. Journée gaie avec six bouteilles de champagne.

Vendredi 30 octobre 1914

Au Spitzenberg, nous prenons le service. Les balles sifflent. La nuit est agitée.

Samedi 31 octobre 1914

Attaque sur toute la ligne. On prend des dispositifs. Je vais à 3 heures du matin dans les tranchées que je ne quitterai qu’à 17 heures après avoir passé une journée terrible. En face deux sections font une reconnaissance sur Le Beulay et se heurtent à une tranchée et trouvent 25 tués et blessés dont Gouenot.

 

L’adjudant Bourquin est sauf mais son frère reste blessé. Nous, dans notre tranchée, nous recevons des obus qui frisent, mais heureusement passent à côté, nous en recevons environ cinquante. Je quitte la tranchée courbaturé, énervé. Où va-t-on demain ?

Dimanche 1er novembre 1914

Journée splendide de soleil. La section a perdu 25 hommes dont quinze restés sur le terrain. Le frère de Bourquin et un autre sont rentrés le soir sans blessures et ont simulé le mort toute la journée et ainsi ont échappé miraculeusement.

 

Ce matin, Berthot mon ancien sergent devenu chef de la 1re section depuis le départ de Martel a été tué de loin d’une balle, tandis qu’il prenait son café tranquillement. J’en suis attristé car c’était un excellent joueur, intelligent, courageux et dévoué. La journée se passe sans incident. J’ai reçu une lettre d’André (Note de RS : André est le frère de Paul Boucher).

 

Le 1er novembre apporte quelques détails sur la journée d’hier. Les autres bataillons n’ont pas bronché, leurs chefs à quatre ficelles (grade de commandant) sachant les interpréter. Mais le brave Vincens qui espérait sa ficelle voulait montrer son ardeur. La 3e Cie avait aussi écopé. Le sous-lieutenant Perreux a reçu une balle à la cheville, si bien soignée qu’il fallut l’amputer au haut de la cuisse. Quant à notre pauvre première, ce ne fut pas fini pour nous. Il était inadmissible que nous ayons une pareille casse sans le moindre résultat, le moindre gain de terrain aussi nous fut-il prescrit d’installer un poste quelques mètres en avant. Ce poste fut creusé dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre et fut occupé par le sergent Berthot, beau grand garçon qui avait été jusque là un de mes sergents de demi-section.

 

Au petit jour, des patrouilles boches purent prendre ce poste sous leur feu et Berthot reçut une balle en plein cœur. Je fus fort peiné et veillai à ce que son corps fut inhumé convenablement devant la ferme du château où nous plaçâmes une belle couronne achetée à St Dié (note de Paul Boucher : Berthot est actuellement au cimetière de Bertrimoutier).

 

Note de Paul Boucher écrite après 1921 :

Le service d’état-civil groupa toutes les tombes près de Charemont autour de la chapelle Sainte Claire, cimetière fort bien placé mais les corps de nos camarades n’y reposèrent pas longtemps, dérangés pour la 3ème fois, ils furent en 1921 transportés à Bertrimoutier, certaines tombes à peine creusées, ouvertes à nouveau pour la restitution aux familles. Quelle incohérence et quel manque de tact ont présidé partout à ces constitutions de cimetières. En dépit de tous les vœux et désirs des combattants qui seraient en grande majorité restés là où ils étaient tombés !!

J’ai eu aussi à m’occuper de nos morts du 31 octobre. On ne se préoccupe guère de conserver un souvenir de ces morts sauf à l’intérieur de quelques compagnies.

 

En 1920, retournant sur ce terrain, je trouvais une tombe allemande. « Ici reposent treize braves Français pour l’éternité »

 

C’était sans nul doute nos hommes du 31 octobre car, depuis, nul autre combat dans ce coin n’aurait coûté la vie à 13 hommes le même jour.

 

Je signalais l’existence de ces tombes au service de l’état-civil. J’y conduisis en 1921 un adjudant mais j’ignore si les recherches ont eu lieu surtout que le personnel de l’état-civil changeait à chaque instant ; d’abord des soldats français, des Chinois puis une entreprise civile et maintenant rien.

 

 

Les jours suivants virent quelques changements importants dans la Cie. Fontaine adjudant passe à la mitraille (la mitrailleuse) du 3e bataillon. Ce brave garçon n’a aucune idée de ce matériel mais il s’en tire pas mal. Est-ce qu’en 1914, tous les officiers d’active et tous les engagés n’auraient pas dû connaître à fond le maniement des mitrailleuses ! A quoi bon, personne n’y croyait, on ne croyait qu’à la vertu des baïonnettes !!

 

Un sergent de Gérardmer remplace Fontaine, c’est un excellent garçon que sa pratique industrielle rend très ingénieux et organisateur.

 

Les promenades aux avant-postes continuent, il faut refaire des tranchées et cela au mois de novembre.

 

Là encore, je critiquais à nouveau. Jamais à ce moment là, le commandement n’a pu envisager la prise de quartier d’hiver, économisant la troupe puisqu’aucune action sérieuse n’est possible en plein hiver. Une action en novembre pour une avance de 1000 à 2000 mètres ne mène à rien.

 

D’un trait de plume, on quittera les argumentations pour se retrouver en plein bled et cela le 2 novembre dans les Vosges.

 

J’ai eu l’occasion de signaler souvent pareilles bévues. L’Etat-major disait « Usure des hommes, usure inutile, dégoût du travail, perte de confiance, voilà le résultat obtenu ».

 

Les lettres de famille sont inquiètes sur le sort de Georges Boucher qu’on croit perdu.

 

La démonstration du 1er novembre a bouleversé les relèves. Nous demeurons treize jours consécutifs en forêt et au repos, recevons le premier renfort de la classe 14 qui arrive par une triste journée, froide et furieuse tandis que les lointaines chaumes sont blanches de neige. Spectacle peu réjouissant pour nous.

 

Le 19 novembre, je peux aller quelques heures à St Dié. Quelle impression de se retrouver en ville parmi des civils. Nous déjeunons en famille à l’hôtel.

 

Je vais à la banque toucher quelque argent qui m’est versé en or !

Belle imprévoyance, on se moquait des boches qui déjà récoltaient l’or, le cuivre, etc. On s’organise un peu pour l’hiver.

 

Nous avons changé de colonel. Le colonel Goybet commande la brigade et est remplacé au régiment par le commandant Jacquemot qui vient du 5e chasseur à pied. Ce commandant d’aspect triste se montre très distant pour ses officiers, l’impression n’est toute fois pas mauvaise au début.

 

Avec décembre on nous retire nos territoriaux marseillais, vraiment trop âgés mais qui étaient parmi nos hommes un élément de gaieté.

 

On nous enlève aussi quelques camarades pour renforcer le 158e très éprouvé. C’est ainsi que Lemuhot nous quitte avec la promesse du galon de sous-lieutenant. Ce beau garçon n’a pas eu son galon et a trouvé dans sa nouvelle affectation une mort glorieuse ainsi que le capitaine Salaté.

 

Paul Boucher 4-4 Image 4 JMO2.jpg
Journal de marche du 152e du 13 au 19 décembre 1914

 

Nous alternons toujours le long du secteur sans incident notable. J’aperçois à deux reprises et très près des boches patrouillant et pas trouillards mais ils disparaissent dans les bois avant que je puisse les signaler. Un culot de 150 torches est à quelques mètres de moi, je le possède encore. On me dit qu’André est à Conches tout près de nous avec du 155. Je n’ai pas l’occasion de le rencontrer. J’apprends la maladie grave de l’oncle Paul Boucher, terrassé à Arles par une attaque. J’apprends aussi pour la grand-mère de Suzanne. Surprise à Gercourt par l’invasion, elle est évacuée par les boches sans ménagement pour ses 88 ans, ni pour sa situation de veuve d’officier. Elle meurt de fatigue et d’émotion à Saulnes près de Longwy. Ces tristes nouvelles s’ajoutent à la triste impression de mort qui nous entoure totalement. Une sorte de fatalisme s’empare de nous tous contre lequel personne ne lutte. Les bons moments sont plus fréquents qu’on ne pourrait le croire.

 

Vers le 17 décembre, on parle de grande relève comme des enfants qui aiment bouger. Cette nouvelle est accueillie avec ferveur. Nous piétinons depuis un certain temps de l’Ormont à Neuvillers, de Charemont au Spitzenberg. Nous voyons des braves de la 51e armée et nous les initions aux mystères des tranchées à la recherche des organisations boches. Nous sommes très fiers de servir de guide à ces braves plein de respect pour notre réputation guerrière.

 

Le 18 décembre, la relève se fait officiellement par le 133e. J’occupe la section de l’Ormont. Elle se fait en plein jour. A 11 heures et à cette heure précise, les boches annoncent par une fusillade, canonnade et sonneries de cloches une victoire quelconque. Nous pensons à une attaque, surtout que les jours précédents nous avions remarqué une certaine activité de leurs patrouilles que plusieurs d’entre nous avaient imaginée. Il n’en est rien, heureusement. Au bout de dix minutes, le vacarme s’apaise, on n’entend plus que les cloches des villages voisins, des accordéons…

 

Aussi nos hommes très consternés pensent-ils que c’était un adieu des boches à leur intention !

Faut-il qu’ils soient bien renseignés disaient ils ? L’émotion est calmée, nous passons le commandement aux officiers du 133e et descendons directement sur la Pêcherie, hameau à 6km au nord de Saint Dié sur la route de Saint Dié à Ram.

 

Papa et Maman nous y rejoignent et nous faisons un bon repas de famille. Suzanne est à Nancy.

 

Paul Boucher 4-4 Image 5 Francois.jpgFrançois Boucher au centre à Xonrupt en août 1914 (photo prise par Anna Vautrin)

 



11/12/2015
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