14-18Hebdo

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Les opérations de concentration en France

 

Gabriel Hanotaux – Histoire illustrée de la guerre de 1914 – Tome 3 – Ch. 2

LES TRANSPORTS DE CONCENTRATION

Les transports de concentration ont commencé. Les éléments de corps d'armée, mobilisés, sont en route vers la frontière, où ils doivent être disposés de façon à pouvoir, sans se confondre, marcher et combattre. Mais comment ces troupes, parties de leurs garnisons, seront-elles amenées à pied d'œuvre ?

 

C'est pendant les transports de concentration que le chemin de fer joue un rôle capital. Son rendement s'est beaucoup accru depuis notre dernière guerre avec l'Allemagne. La capacité des voies ferrées, grâce au block-system, a augmenté en même temps que le nombre des lignes. Le matériel s'est amélioré : les locomotives, par une utilisation complète de la vapeur, un poids plus considérable, fournissent un travail très supérieur avec une grande économie de combustible et d'eau ; les wagons ont une capacité plus grande. On peut donc obtenir, maintenant, sur des voies ferrées plus nombreuses, une succession plus rapide de trains contenant plus de troupes, avec une vitesse supérieure et plus de sécurité de trafic.

 

Les voies stratégiques doivent pouvoir relier sans discontinuité chaque région de corps d'armée à sa base d'opérations. Les trains militaires ont en général 50 wagons et une vitesse théorique de 22 km. 500 à l'heure, mais, en réalité, cette vitesse fut considérablement dépassée pendant la période de concentration. La ligne stratégique, généralement à deux voies, doit posséder un grand nombre de stations et de sémaphores pour permettre une succession rapide de trains, et être jalonnée de stations-haltes-repas destinées à assurer deux fois par jour la nourriture des hommes et des chevaux ; enfin, posséder un grand nombre de quais ou de chantiers de débarquement.

 

En moyenne, on attribuait à nos lignes un débit de 40 trains par jour, mais depuis plusieurs années, les réseaux étant arrivés, au moment de certaines fêtes, à un rendement considérable, ont pu, lors des transports stratégiques, dans la région de l'Est, faire défiler par moments les trains de sept en sept minutes. Dans certaines gares régulatrices, on orienta jusqu’à 200 trains par jour, soit, en moyenne, plus d'un train toutes les huit minutes.

 

On compte qu'il faut utiliser, pour chaque corps d'armée, 118 trains dont 34 pour une division d'infanterie. L'embarquement et le débarquement des troupes, des chevaux et du matériel s'effectuent sur des quais surélevés, reliés aux wagons par des ponts volants, ou encore sur des chantiers qu'on relie aux wagons à l'aide de rampes mobiles à longrines en fer ou en acier, ou bien à l'aide de rampes de fortune à supports de rails ou de ponts roulants montés sur deux roues. Les dispositions prises, avant la mobilisation, par le service militaire des chemins de fer permettent aux troupes de trouver dans les gares d'embarquement et de débarquement les ponts volants et les rampes nécessaires, ces dernières étant en général placées en dépôt sur certains points des réseaux. Des rampes d'instruction, à la disposition des commandants de corps d'armée en temps de paix, peuvent, d'autre part, être utilisées éventuellement.

 

Dès le commencement des embarquements, les commissions de gare, après avoir débarrassé les halles, les quais et les chantiers, exécutent les travaux d'aménagement prévus par la consigne spéciale de la gare et ceux reconnus nécessaires ; tous les agrès sont réunis. Un officier règle l'embarquement ; sur son rapport, le commandant de la troupe donne les ordres concernant la subsistance des hommes, la garde de police, le transport à la gare des accessoires d'embarquement et de débarquement ; il faut songer à la paille pour la litière et le chargement du matériel, à la nourriture des chevaux, ce qui nécessite le transport à la gare du foin et de l'avoine de débarquement.

 

Le commission de réseau a, d'avance, fixé le nombre de wagons de diverses catégories entrant dans la composition de chaque train. Les hommes sont transportés dans des voitures à voyageurs ou dans des wagons à marchandises aménagés au moyen de bancs mobiles, quelquefois même dans des wagons non aménagés. On compte, pour l'embarquement, une heure pour un train d'infanterie, 2 heures pour la cavalerie, l'artillerie de campagne, l'artillerie lourde et les colonnes de munitions, 3 et 4 heures pour le matériel de siège. Si une troupe n'a pas achevé son embarquement à l'heure fixée pour le départ du train, elle doit laisser le quai à l’unité suivante.

 

Quant à la subsistance des troupes pendant les transports de concentration, elle est assurée par les vivres de chemins de fer, distribués au départ de la garnison pour toute la durée du trajet : 375 grammes de pain et 100 grammes de conserves de viande par période de 12 heures ; un repas fourni par l'ordinaire par période de 24 heures (viande froide, fromage ou autres denrées). Les chevaux ont droit à 5 k. de foin et 2 k. d'avoine par cheval et par jour. Enfin, dans les stations-haltes-repas échelonnées sur le parcours, des distributions sont faites aux fourriers dans les wagons par les officiers d'administration des haltes-repas (25 centilitres de café chaud, mélangé d'eau-de-vie).

 

A l’arrivée à destination, le débarquement s’opère le plus vite possible, le devoir commun du commandant de la troupe et du commissaire militaire de gare étant de faire évacuer rapidement la gare ou le quai et de reformer le train vide. Pour le débarquement, on compte en général, lorsque le train peut être débarqué tout entier à la fois, 30 minutes pour l’infanterie, 50 minutes pour la cavalerie et l'artillerie. Les employés de chemins de fer, aidés des équipes de débarquement, enlèvent le brêlage et les cales des voitures et placent les ponts roulants ou les rampes mobiles devant les portes des wagons.

 

L'alimentation des troupes, au moment du débarquement sur la base de concentration, est assurée, dès le départ de la garnison, au moyen de vivres de débarquement emportés en chemin de fer (2 rations fortes de pain, 2 rations de petits vivres). Les troupes se procurent sur place la viande, le foin, la paille, les liquides, le combustible et les vivres d'ordinaire. A cet effet, le service de l'intendance du corps d'armée, est envoyé à l'avance sur la base de concentration pour constituer les troupeaux et le parc de bétail avant l'arrivée des troupes et pour faciliter à celles-ci l’exploitation des ressources locales, aussitôt après leur débarquement. Il faut alors attribuer à chaque corps une zone distincte partant des quais de débarquement, contenant des localités assez nombreuses pour recevoir les troupes en cantonnement, traversées par les routes se dirigeant vers les positions à occuper. Après consommation de leurs vivres de débarquement, les troupes, devenues alors troupes d'opérations, utilisent les vivres de leurs trains régimentaires recomplétés par les envois des stations-magasins : c'est le procédé normal d'alimentation. Mais, pour les petits détachements, l'habitant peut toutefois être requis de fournir la nourriture des hommes. Enfin, lorsque tout moyen d'alimentation fait défaut, l'ordre peut être donné de consommer les vivres de réserve que l'homme porte dans son sac depuis le centre de mobilisation.

 

Les transports de concentration, commencés le 5 août, étaient terminés le onzième jour, 12 août, pour la partie la plus urgente. Malgré la lourde tâche imposée au personnel des réseaux, qui eut à assurer, outre les transports militaires, quelques transports commerciaux, les agents, et notamment ceux du service des machines et du service des trains, s'en acquittèrent avec un admirable dévouement et méritèrent les félicitations du gouvernement.

 

La question du transport des unités du 19° corps d'Algérie en France, en cas d'hostilités, avait souvent donné lieu à des craintes sur la sécurité en mer. Or, malgré le bombardement de Bône et de Philippeville par les croiseurs allemands « Goeben » et « Breslau », sur lequel nous reviendrons d'ailleurs, le 19e corps, qui se concentra à Alger, put débarquer sur les côtes de France, dans des conditions extrêmement satisfaisantes et même inespérées.

 

Pour l'ensemble des opérations de la concentration, voici le texte du rapport de source officielle, communiqué à l’agence Reuter, en mars 1915 :

« Le transport des troupes de couverture commença le 31 juillet à neuf heures du soir et fut achevé le 3 août à midi, sans délai, soit au départ soit à l’arrivée des trains et sans que le service ordinaire ait été suspendu. Près de 800 trains ont été requis pour mener à bien l'opération, rien que sur la ligne de L’Est.
Le transport des troupes en connexion avec la mobilisation générale commença le 2 août, concurremment avec le mouvement des troupes de couverture. Le 3 et le 4 août, près de 600 trains furent expédiés rien que sur l'Est.
Les transports nécessaires pour la concentration des armées commencèrent à midi, le 5 août, et la première période, durant laquelle les transports les plus urgents furent effectués, finit le 12 août à la même heure.
La seconde période de transports moins urgents s'étendit du 12 août à quatre heures du matin jusqu'au 18 à minuit. Fait remarquable : durant la première période, sur plus de 2 500 trains expédiés, 20 seulement furent soumis à de légers retards qui ne se reproduisirent pas. Dans la seconde période, pendant les quatorze jours, près de 2 500 trains furent expédiés, sans compter 250 trains qui apportèrent des fournitures de siège aux forteresses.
Il est à noter que ces excellents résultats furent obtenus en dépit du fait que la destination originelle de 4 corps d'armée fut changée après le commencement de la mobilisation.
En ce qui touche les transports des fournitures ordinaires, il faut signaler que ce service, dirigé des stations de contrôle sur les chemins de fer, a travaillé avec une régularité parfaite depuis le commencement de la guerre.
Durant la retraite, en août, les stations de contrôle eurent à pourvoir à toutes sortes de besoins imprévus, tels que le retrait des marchandises militaires et autres, le transport d'habitants des villes abandonnées, du stock roulant français et belge. Malgré tout cela pas un seul train de fournitures ou de troupes n'a été arrêté.
Pour ce qui regarde le transport des troupes d'un point du théâtre des opérations à un autre, quelques remarques s'imposent. Durant l'offensive française en Lorraine et en Belgique, en août, pendant la retraite au delà de la Marne, au cours de l'avance qui a suivi et ensuite pendant l'extension de notre gauche jusqu'à la mer du Nord, plus de 60 divisions furent transportées par chemin de fer d'un point à un autre, les voyages variant de 60 à 360 milles et nécessitant l'emploi de plus de 6 000 trains.
Nous devons une grande part de nos succès au travail consciencieux du service des transports. En particulier, nous lui devons la barrière infranchissable contre laquelle l'offensive désespérée de l'ennemi se heurta en vain en Flandre.
Les transports en automobiles ont témoigné d'une activité correspondant à celle des chemins de fer. Au moins 290 000 hommes ont été transportés par automobiles à des distances de 12 à 70 milles en septembre, octobre et novembre. Le service, à présent, comprend plus de dix mille véhicules à moteur, menés et réparés par 2 500 chauffeurs et mécaniciens. »

 

Si, comme le dit le général von Blum dans son livre : Les Conditions du succès dans la Guerre moderne, « la mobilisation et la concentration d'une armée nationale constituent la pierre de touche du degré de civilisation du pays, de l'esprit de la population et de la vigueur de l'organisme de tout l'Etat », on peut dire que la France commençait la guerre sous d'heureux auspices. Rien n'avait cloché ; au contraire ; le résultat avait dépassé les prévisions les plus optimistes. L'armée était, à l'heure dite, dans la main de ses chefs, aux endroits déterminés d'avance, nourrie et munie comme il convenait ; rien d'essentiel ne lui manquait. La comparaison avec 1870 était tout à l’honneur de la préparation moderne. Les armées de la République française pouvaient se mesurer sans infériorité notable dans la préparation immédiate, avec les troupes si puissamment organisées de l’empereur d’Allemagne.

 

LE RESULTAT DE LA CONCENTRATION

L’exécution du programme de la concentration est, en somme, la première manifestation du plan général de l’état-major. Tous les écrivains militaires reconnaissent que de la valeur et du succès de ces mesures peut dépendre le sort de la campagne. Voyons donc comment le mouvement fut exécuté et quel fut son résultat, c’est-à-dire où furent dirigées les armées françaises et où elles se trouvaient quand la concentration fut achevée. C’est le premier acte de la grande guerre : tous les événements subséquents s’appuieront sur ces bases initiales.

 

La concentration des forces françaises au début des hostilités nous est connue par un document officiel : « En vertu du plan de concentration, dit la note du 24 mars 1915, la totalité des forces françaises étaient orientées, quand la guerre a été déclarée, face au nord-est, entre Belfort et la frontière belge. Savoir :

 

-       1re armée (général Dubail) : entre Belfort et la ligne générale Mirecourt-Lunéville ;

-       2e armée (général de Castelnau) : entre cette ligne et la Moselle ;

-       3e armée (général Ruffey) : entre la Moselle et la ligne Verdun-Audun-le-Roman ;

-       5e armée (général Lanrezac) : entre cette ligne et la frontière belge ;

-       La 4e armée (général de Langle de Cary) était en réserve à l'ouest de Commercy. »

 

Par conséquent, la totalité des armées françaises était orientée face à l'Allemagne sur la vieille frontière Vosges, Moselle, Meuse. Il est facile de démêler les raisons de ce dispositif mûrement réfléchi : La France avait contracté l'engagement, elle avait la ferme volonté de ne pas violer la neutralité du Luxembourg et de la Belgique. Par conséquent, elle s'interdisait à elle-même de faire, de ce côté, aucun préparatif, de prendre une mesure quelconque qui pût porter atteinte ou parût porter atteinte à la foi jurée. Le gouvernement allemand était à l'affût de la moindre démonstration de ce côté : malgré la réserve absolue observée par notre état-major, il a, comme on le sait, invoqué de prétendues violations de frontières en Belgique, pour trouver un prétexte à la déclaration de guerre. Même au cours des hostilités, le général Bernhardi a prétendu établir que la concentration française et la présence à notre aile gauche de nos forces principales démontrait la résolution arrêtée du gouvernement français de violer, de concert avec la Grande-Bretagne, la neutralité belge. La réponse à ces odieuses allégations a été topique.

 

Il n'en reste pas moins que la nécessité d'écarter tout soupçon devait être une grande gêne pour l'état-major français, puisqu'en s'abstenant, il laissait à l'ennemi, outre le choix du terrain, la liberté de manœuvrer sur de larges espaces et que, d'autre part, la nécessité où il se trouvait de faire sa concentration sur une disposition connue d'avance et extrêmement resserrée, lui enlevait à lui-même, à la fois le bénéfice de manœuvre à large envergure et celui de la surprise. Nous verrons comment notre état-major sut parer à ces difficultés.

 

Mais elles se compliquaient encore de ceci qu'il restait, dans sa pensée, un doute raisonnable, sur les projets de l’ennemi. L'attaque par la Belgique pouvait s'opérer soit par la rive gauche de la Meuse, soit par la rive droite ; peut-être, l'ennemi s'en tiendrait-il à un simple déploiement d'aile par la trouée de l'Oise ou la vallée de l'Alzette ; ou bien encore, on pouvait se trouver subitement en face de la fameuse attaque brusquée sur Nancy, avec effort immédiat sur Verdun. Il fallait donc avoir en vue ces éventualités diverses, au moment où on décidait de l'emplacement des armées françaises.

 

Et ce n'était pas tout : la parade ne suffit pas. Notre état-major devait, lui aussi, préparer l'offensive. Il la désirait, il la voulait. L'assaillant a des avantages qu'il est sage de ne pas laisser à l'adversaire. Or, l'offensive française ne pouvait guère se produire qu'en Alsace et en Lorraine.

 

En Alsace, il y avait un intérêt moral et national décisif à établir, aux yeux de tous, que la France faisait, des pays détachés de la mère-patrie, l'objet de sa revendication immédiate : puisque l'Allemagne avait voulu la guerre, la guerre nous rendrait les provinces perdues. Donc, II était sage de s'assurer des gages de ce côté ; le passage du Rhin et une action éventuelle en Allemagne du Sud eussent présenté aussi des avantages à la fois effectifs et retentissants.

 

En Lorraine, l'offensive française se heurterait, il est vrai, à une préparation prodigieuse autour de Metz et dans le bassin de la Sarre. Mais elle avait pour objectif immédiat, outre le fait d'approcher et d’attaquer Metz, de soulager, le cas échéant, les armées chargées de défendre la Belgique et surtout, l'avantage capital de menacer les communications de l'ennemi et, en cas de succès, de couper les armées allemandes de leurs bases d’opération sur le Rhin et vers I' Allemagne centrale.

 

Tel était l'ensemble des préoccupations qui assiégeaient notre état-major, au moment où il donnait les ordres pour le mouvement général de la concentration. Il fallait qu'il fût à la fois prêt à attaquer et prêt à se défendre. C'est en vertu de ces nécessités diverses que ses dispositions furent prises.

 

Tandis que l'armée allemande est lancée dans le grand mouvement tournant annoncé par Bernhardi, notre armée fait bloc pour pouvoir, de tous côtés, tenir tête à l'ennemi. Au centre du vaste demi-cercle, elle s’établit sur la frontière lorraine, prête â se porter, par des mouvements rapides, au point jugé le plus faible chez l'adversaire. Comme on l'a vu par l'exposé officiel de leurs emplacements, les armées françaises étaient massées entre Belfort et la frontière belge en parfaite liaison. Une armée de manœuvre se tenait en seconde ligne, prête à prendre place sur le front au point qui lui serait prescrit. C'était donc, à la fois, une position d'offensive et une position d'attente. Surveillant à l'est les Vosges, la Lorraine, les trouées de la Moselle et de la Meuse, à l'ouest la trouée de l'Oise et les débouchés de la Belgique, l'armée française était comme une épée fortement tenue en mains, prête à tendre sa pointe partout d'où viendrait le danger. On ne pouvait faire autre chose et on ne pouvait faire mieux.

 

Le plan de concentration s’exécute donc d'après ces données, fortes et souples à la fois. Mais elles ne suffirent pas. Avant même que le mouvement fût achevé il y eut lieu de modifier ses directions. Mais, ici encore, notre état-major ne fut pas surpris. Il est naturel d'admettre qu'il avait envisagé, depuis longtemps, les mesures à prendre au cas où les Allemands prononceraient une attaque, soit partielle, soit principale, par la Belgique. La note officielle le dit, d'ailleurs, expressément :

 

Lorsque fut connue la violation de la neutralité belge par les troupes allemandes, l’état-major français dut prescrire des variantes au plan de concentration. L’éventualité de ces variantes avait été, naturellement, étudiée, car de nombreux indices nous avaient permis de redouter la violation, par l'Allemagne, de la neutralité belge.

 

Ces variantes modifièrent le plan de concentration, mais non pas dans une improvisation qui eût amené le désordre et la bousculade, mais en vertu de rectifications mûrement étudiées et préparées, si bien que l'on petit dire que ce plan secondaire fait lui-même partie du plan général de concentration.

 

Dès le 4 août, la certitude de la violation de la neutralité belge était un fait acquis pour l'état-major. Aussitôt, il donne les ordres pour son nouveau mouvement. Ce n'est pas, à proprement parler, un changement de front qui se produit, c'est un changement de direction, une modification de parcours pour certains corps désignés d'avance. La note française, envoyée en mars 1915 à l'Agence Reuter, déclare que cette modification a porté sur quatre corps d'armée. Alors, commence ce que l'on a appelé, d'un mot pittoresque, « la marche en crabe », qui porte graduellement certains corps de l'Est à l'Ouest, sans interrompre la concentration proprement dite, sans rompre la liaison entre les armées et qui fait évoluer les membres sans modifier la masse du corps. Mouvement audacieux et risqué, s’il n'eût été combiné d'avance et s'il ne se fût accompli dans le délai, malheureusement un peu court, que la résistance des places belges de la Meuse laissait à l'armée française. La note officielle du 24 mars explique ces changements ainsi qu'il suit :

 

L'action de notre deuxième armée fut étendue jusqu’à la région de Verdun ; la quatrième armée fut intercalée entre la troisième et la cinquième, sur la Meuse ; la cinquième glissa vers le Nord-Ouest, le long de la frontière belge, jusqu'à la hauteur de Fourmies. En outre, deux corps de la deuxième armée, le 18e et le 9e, furent transportés de la région de Nancy vers Mézières et Hirson. Dans cette direction également furent envoyées les deux divisions d'Algérie et la division du Maroc. Enfin, un corps de cavalerie reçut l’ordre de pénétrer en Belgique pour reconnaître les colonnes allemandes et ralentir leurs mouvements (6 août), trois jours après que celles-ci avaient violé la frontière belge...

 

Et la note ajoute, au sujet de la neutralité belge :

 

Un détail peut servir d'illustration à cet argument péremptoire : notre corps de couverture de gauche, le 2e, c’est-à-dire celui d’Amiens, était en vertu du plan de concentration, non point à la frontière belge, mais dans la région de Montmédy-Longuyon.

 

Ces dispositions sont indiquées ici dans leurs lignes générales et en tant qu’elles se rapportent au plan de concentration ; il y aura lieu de les rattacher, dans la suite du récit, aux actions militaires qu'elles déterminent, mais ce qui importe, c'est de faire comprendre, dès l’abord, avec quelle souplesse était articulé le mouvement général de nos forces portées sur la frontière, puisqu'il pouvait s'adapter, sans altération du dispositif général, aux nécessités qui apparaîtraient comme urgentes dès que le plan adverse serait dévoilé.

 

Certains déplacements, signalés dans la note officielle du 24 mars (9° corps, 18e corps, division d'Algérie), ne devraient pas entrer dans le cadre de la concentration proprement dite, car ils ne se sont produits que plus tard, un peu avant la bataille du 20-22 août et alors que la concentration modifiée était virtuellement achevée. On pourrait presque dire que la concentration française a évolué jusqu’au jour même de la bataille (le 9e corps, qui devait se porter vers Gedinne, ne débarqua à Charleville que le 21 au matin). De telle sorte que si nous essayons de donner une idée, vraiment complète de cette concentration, il ne suffit pas du tableau initial reproduit ci-dessus : 1re armée entre Belfort et la ligne générale Mirecourt-Lunéville ; 2e armée entre cette ligne et la Moselle ; 3e armée entre la Moselle et la ligne Verdun-Audun-le-Roman ; 5e armée entre cette ligne et la frontière belge ; la 4e armée étant en réserve à l'ouest de Commercy.

 

Cela ne suffit pas. Il faut montrer les forces françaises se portant graduellement sur les points où leur présence est nécessaire, de façon à étendre l'application du plan originel, sans toutefois altérer son principe, puisque son principe était, précisément, la mobilité. En un mot, le dispositif français, s'inspirant à la fois de nécessités politiques et géographiques, d'hypothèses raisonnables, de réalités successivement apparues, tire parti de tout, pourvoit aux diverses circonstances et s'efforce de répondre, en somme, aux données d'un problème que la nature des choses rendait très complexe. On passait de l'état de paix à l'état de guerre, en pleine guerre : il fallait la remarquable adaptation de tous les éléments qui devaient concourir à un travail si difficile, et si précipité, pour qu'aucun accroc décisif ne se produisît et pour que toutes les forces françaises fussent rendues exactement au point et à l'heure où elles devaient agir, avec leurs réservistes, leurs armes, leurs munitions, leurs approvisionnements, tout cela dans le court espace de temps qui pouvait être consacré à la concentration proprement dite, c'est-à-dire onze jours, ni plus, ni moins.

 

Sans parler de l'offensive en Alsace et en Lorraine, le gros des armées françaises défendait la frontière des Vosges et la frontière lorraine ; il s'était bientôt allongé vers la frontière belge et vers la Sambre, tendant la main aux armées belge et anglaise, certains corps s'avançaient subsidiairement en Belgique ; on était prêt à subir le choc partout où il se produirait par une sage application du plan de concentration, tel qu'il était combiné et prévu depuis longtemps.

   

La puissante organisation des compagnies de chemins de fer et le zèle du dernier soldat secondèrent d'une façon admirable les décisions prises par les chefs. Cinq armées, c'est-à-dire onze cent mille hommes, étaient à pied d'œuvre, quand le contact fut pris définitivement avec la masse des armées allemandes. L'effet de surprise sur lequel comptait l'état-major impérial, par le coup de traîtrise de l'attaque par la Belgique était, dans la mesure du possible, conjuré. 



22/08/2014
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