14-18Hebdo

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Journal de la Grande Guerre de quelques ancêtres des familles Farret, Cambon et Broquisse - 45 - Avril 1918

Olivier Farret – 06-10-2018

 

En Grande Bretagne, du fait de la très grave crise des effectifs militaires, le gouvernement anglais fait appel à 200 000 hommes supplémentaires, ouvriers spécialisés et mineurs de fond jusque-là exemptés, élevant à 50 ans l’âge maximum des mobilisables. Paris est de nouveau bombardé par le Pariser Kanonen.

 

Sur le front, Ludendorff relance une ultime attaque le 4 avril dans le but de percer au sud d’Amiens sans succès. C’est la première attaque de chars allemands, engagés en ordre dispersé, repoussés et détruits par les chars britanniques.

 

Le 5 avril, après l’échec d’un dernier assaut au nord de la Somme, le général Ludendorff ordonne l’arrêt de l’opération Michaël. Les Allemands ont percé les lignes sur environ 60 km. Les pertes sont analogues à celles des Britanniques (250 000 hommes dont 8 000 officiers) et 100 000 Français. L’incontestable succès tactique des Allemands n’a pu se transformer en succès stratégique. Amiens n’est pas tombé, les armées alliées ont senti le vent du boulet mais ils ont tenu et maintenu leur liaison et les pertes allemandes sont très élevées. « C’est une grande désillusion pour nous » avoue le Commandant suprême de l’armée allemande.

 

La grippe arrive en Europe par l’Atlantique. Avril est le mois de l’éclosion de l’épidémie. Très vite elle se propage aux troupes françaises et britanniques, signalée à Saint-Nazaire, mais aussi à Villers-sous-Coudun, près de Compiègne, dans des unités de soldats territoriaux (34 à 39 ans) et au 18e RI composé de soldats plus jeunes. La contamination s’est faite vraisemblablement au contact de la population. (Marc Morillon). À Montolieu (Aude), sur les 500 hommes de la caserne, 249 se présentent à l’infirmerie entre le 22 et le 28 avril, quatre sont dirigés vers l’hôpital. Un seul soldat décède, moins de trois jours après avoir contracté la grippe. De nombreux cas de grippe sont signalés parmi les troupes américaines débarquées à Bordeaux-Bassens ainsi qu’à l’hôpital complémentaire de Fontainebleau. À Paris, la grippe apparaît fin avril. (Marc Morillon et Freddy Vinet)

 

 

Le 150e RI a une activité modérée, essayant de faire des prisonniers sans résultat. Dans la nuit du 20 au 21 avril, une patrouille de reconnaissance du 3e bataillon (celui commandé par Paul Farret jusqu’à sa mort le 5 avril 1917) est prise à partie par quatre colonnes allemandes fortes chacune de 30 à 40 hommes. Submergés par le nombre, le régiment perd un caporal, tué, un soldat blessé et 14 disparus. L’ennemi découvre notre dépôt de matériel prévu pour franchir la Seille et fait échouer le coup de main en représailles. De fortes embuscades sont alors tendues mais ne donnent rien. (Historique du 150e RI)

 

Le 173e RI d’André Farret est toujours dans un secteur calme au nord du Grand Couronné de Nancy. Aucun engagement n’est signalé sur l’historique du régiment.

 

   

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André Farret, à son PC, étudiant une carte du champ de bataille. Archives Farret

   

 

Jean Broquisse rejoint son régiment, dépêché en renfort dans l’Oise. Le 30 mars, le 319e RI, relève le 8e Territorial et résiste à l’offensive ennemie vers Rollot et Plessis-de-Roye. Les combats sont acharnés. Les pertes du régiment sont sévères : 20 tués, 104 blessés, 382 disparus. En raison des grandes difficultés d’acheminement, Jean Broquisse est toujours dans l’Aisne, à Lhuys par Mont Notre Dame. Il ne peut rejoindre son régiment que le 9 avril. Il échappe ainsi aux terribles combats du 30 mars. Il l’exprime avec une émotion non dissimulée dans une lettre à sa mère datée du 6 avril :

 

« Ma chère maman, Eh oui, j’ai eu une vraie chance d’éviter le terrible coup qui vient d’être frappé. Rien n’est encore fini malheureusement, mais le flottement inévitable qui a eu lieu au début de la bataille est certainement terminé maintenant. La résistance s’organise, nos pertes seront, je crois, moins grandes. Que va devenir mon régiment ? Personne ne le sait. Il fut un des premiers à donner, aussi j’ose espérer qu’une relève s’opèrera, qui nous fera gagner quelques jours. Hélas, on a besoin de tant d’hommes !!

 

Me voici donc de retour à ma Cie, pour l’instant un peu en arrière des lignes, le régiment étant en train de se reformer. Que de trous à boucher, ma chère Titou ! A part les quelques veinards qui, comme moi, ont échappé au grand coup, on ne retrouve plus au mess que quelques figures connues : blessés, prisonniers, disparus, les 3/4 manquent, mon bataillon ayant malheureusement trinqué plus que tout autre. Mauvaises nouvelles : ce pauvre Vivier, dont je vous avais, je crois, parlé, sergent à la 15e, vient d’être tué. C’était un excellent garçon, intelligent, courageux, plein d’entrain, et je le regrette fort. Lemit, un de mes anciens amis de lycée, est disparu et vraisemblablement prisonnier. C’est triste, d’être obligé de se quitter ainsi ».

 

La compagnie de Jean Broquisse a été particulièrement touchée : 15 blessés et disparus dont le capitaine Herment, commandant la 23e Cie. On comprend que Jean Broquisse se traite de « veinard ». Le 7 avril, le régiment a reçu un renfort de 490 soldats. Toujours commandé par le Lt-colonel Vincent, Le régiment est retiré du front pour un repos jusqu’au 13 avril. (Historique du 319e RI).

 

Cependant il témoigne du « bon moral » de ses camarades, pourtant si éprouvés :

 

« On se réorganise, donc, on fait connaissance les uns avec les autres. Pour l’instant, nous sommes cantonnés dans d’immenses carrières, tout près de Ch… [Chauny] L’installation est fort sommaire, mais je ne puis aspirer à coucher toujours dans un bath petit plumard de D.D.

 

Merveilleuse, étonnante, admirable vraiment, la mentalité du poilu. On ne supposerait jamais qu’il vient d’être pareillement éprouvé.

 

A peine s’il cause de ce qu’il a fait, plaisante plus que jamais, « ne s’en fait pas » le moins du monde. Quand je suis arrivé, tous ces braves étaient réunis dans leur habitation souterraine autour d’un immense feu et, au milieu des étincelles et de la fumée, les chanteurs amateurs faisaient entendre à leurs copains intéressés les meilleurs morceaux de leur répertoire... Que de chics types rencontre-t-on parmi les soldats pourtant si peu favorisés ! »

 

Le lendemain :

 

« Ma compagnie vient de monter en ligne la nuit dernière. Me voici donc installé dans un nouvel abri, mais habitable cependant. Il ne faut plus être trop exigeant. Avec ce satané recul, nous avons à réorganiser complètement nos positions et ne pas se trouver tout à fait en plein air est une aubaine. Nous sommes en plein bois, en avant d’un petit village. Le pays ne nous est pas tout à fait inconnu puisque l’année dernière, presque à pareille époque, nous tenions R.b…… [Ribécourt], sur notre droite maintenant. Vilain temps, un peu de pluie, froid et vent. À droite, assez grande activité d’artillerie, mais pas dans notre secteur immédiat. Pour l’instant, je me délecte à la lecture de Rabelais… »

 

 

Opération Georgette, Flandres, 9 avril 1918

Second coup de boutoir des armées allemandes, l’opération Georgette également connue sous le nom de « bataille de la Lys » constitue un effort vers le nord, en direction des ports de la Manche avec l’objectif de repousser le corps expéditionnaire anglais vers la Manche et de séparer les Français et les Britanniques.

 

Le front d’attaque est dans les Flandres françaises, entre Ypres au nord et Béthune au sud, de part et d’autre de la Lys, rivière de 215 km qui traverse le nord de la France et la Belgique avant de se jeter dans l’Escaut.

 

  

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Bataille de la Lys 9 - 11 avril

Source : http://www.longlongtrail.co.uk

 

  

Les Alliés informés des préparatifs de l’offensive tergiversent malgré la direction de la guerre par Foch. Pétain et Haig ont toujours de l’influence sur les décisions. Si la liaison des armées française et britannique est considérée comme prioritaire, le choix de couvrir Paris ou les ports de la Manche n’est pas tranché. Cependant, Foch, le coordinateur exaspéré ordonne : « Il ne doit plus y avoir de retraite, les positions doivent être tenues à tout prix ».

 

9 avril, 4h45, l’offensive allemande se déclenche dans les Flandres, avec un scénario bien rodé. Profitant une fois de plus du brouillard et de l’effet de surprise, 900 canons déversent un déluge de feu dont des milliers d’obus à gaz sur la 1ère Armée britannique.

 

Deux divisions portugaises (20 000 hommes) incorporées au dispositif britannique, sans nier leur courage, sont submergées par 100 000 Allemands. Ils perdent plus du tiers de leurs combattants dans la bataille. Au soir du 9 avril, les Allemands ont avancé de 5 km, entrainant le repli de l’armée britannique avec un grand nombre de soldats gazés.

   

  

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Soldats de la 55e division britannique gazés le 10 avril 1918 lors de la bataille de la Lys

Source : Wikimedia Commons

 

   

11 avril, les Allemands ont avancé de 15 km. Armentières tombe. Plus au nord, le plateau de Messines est aux mains des Allemands. La chute du saillant d’Ypres est à portée de main, malgré la résistance de l’armée belge au nord d’Ypres. Conscient de la gravité de la situation, Foch envoie des renforts français, venus d’Amiens, prêts à étayer l’effort britannique.

 

15 avril, nouvel effort allemand sur les monts de Flandres, prise de la ville de Bailleul. Le mont Kemmel, tenu par deux divisions françaises, est désormais au cœur des combats. C’est le relief le plus élevé (156 m) de la Flandre occidentale, à une quinzaine de km au sud d’Ypres et dominant toute la plaine menant à Dunkerque. Il est un bastion de la ligne de défense alliée et un solide verrou entre Cassel et Ypres.

 

Submergés par le nombre, sous un déluge d’obus chimiques, les Français décrochent et le Kemmel est pris. Les Allemands n’iront pas plus loin. Le massif sera repris par les Alliés au début de mois de septembre 1918.

 

29 avril, face à la détermination des Alliés qui résistent et malgré une dernière attaque d’une férocité exceptionnelle sur les monts des Flandres, Ludendorff donne l’ordre formel de mettre un terme aux opérations offensives.

 

L’offensive allemande dans les Flandres est un échec, ayant usé les 36 divisions engagées, en pure perte (300 000 hommes hors de combat). Il reste encore des réserves (soldats âgés) sur le front de l’Est. Cependant Français et Britanniques sont loin de se réjouir. Fin avril, les Allemands sont à 16 km d’Amiens, à 50 km d’Abbeville et 40 de Calais. Les Anglais sont exsangues (300 000 pertes), les Français (90 000) doivent encore tenir un front de 600 km sur 700 ; ils atteignent les limites de leurs possibilités.

 

Foch, nommé général en chef des armées alliées le 16 avril conclut une réunion d’Etat-Major avec ces mots : « Tant que les Alliés resteront liés, tout ne sera pas perdu. » et Clemenceau de surenchérir : « Le général Foch a autre chose en vue que de continuellement reculer ».

 

Les semaines qui suivent la fin de la bataille des Flandres sont une période de répit pour tous les belligérants. À deux reprises en mars et avril, les Alliés ont frôlé le désastre. Les armées pansent leurs plaies, les états-majors s’interrogent : Ludendorff prépare une nouvelle offensive, mais où sera porté le prochain coup ? Contre quelle portion du front ? Contre quelle armée ?

 

Foch n’ignore rien de la menace qui plane, même s’il envisage de reprendre l’initiative aux Allemands. Mais pour cela, il a besoin des Américains qui poursuivent leur formation dans les camps de l’arrière et dans les secteurs calmes du front. Le général Pershing a besoin encore de quelques mois…. Que les Allemands ne sont pas disposés à lui accorder.

 

 

En Méditerranée, les délégations française, anglaise associées aux délégations américaine et italienne se mettent d’accord pour une nouvelle répartition stratégique. Six cuirassés français et deux britanniques seront détachés en mer Égée pour bloquer les détroits. L’Armée navale française reste à Corfou devant être renforcée par quatre dreadnoughts italiens. Mais l’Amiral Thaon di Revel, délégué italien, refuse d’admettre cette proposition, considérant que l’intégralité des forces navales de son pays doit rester à Tarente pour continuer le blocus de la flotte austro-hongroise en Adriatique. La situation est inchangée pour les torpilleurs dont le Janissaire de Pierre Farret dans le golfe du Lyon. Même si l’activité des sous-marins allemands est réduite, on déplore plusieurs torpillages de cargos et d’un paquebot, le Provence III, au large de l’Espagne ; le navire réussit à regagner un port pour décharger sa cargaison.

 

En Grèce, le général Guillaumat poursuit la réalisation de son plan de défense comme s’il était menacé par les divisions bulgares du front roumain. Des unités allemandes des Balkans sont retirées du front pour porter secours aux Turcs en Palestine.

 

Ainsi les trois masses de résistance du front allié s’organisent de part et d’autre du massif montagneux central du Vardar, à l’ouest de la Cerna. Des fortifications sont creusées pour assurer une deuxième ligne de défense, tenue par les réserves. Les combats du printemps se limitent à quelques coups de main dans les régions des lacs et en Albanie et une nouvelle action bulgare sur la ligne française du front est repoussée. Les pertes au front sont faibles : 1 776 hommes sur plusieurs mois. Les hôpitaux accueillent surtout des malades présentant des pieds de tranchée ou des pneumonies. (Pierre Miquel). Ainsi la réalisation des travaux de défense en profondeur, la consolidation des trois lignes de résistance en première position rendent le front d’Orient presque invulnérable.

 

Alors que la nouvelle offensive allemande dans les Flandres met à mal les armées alliées, ordre est donné d’expédier d’urgence du front de Macédoine en France douze bataillons britanniques ; le général Wilson, chef d’état-major, supplie Clemenceau de retirer deux divisions françaises du front de Salonique pour venir au secours des armées britanniques enfoncées. Foch refuse, arguant de l’effet néfaste du départ des bataillons anglais ; il en serait de même pour les Français : « Le spectacle de ces unités quittant le pays en traversant précisément la Thessalie où des révoltes se sont récemment produites serait désastreux. » Les Anglais promettent de remplacer les partants par des Indiens. (Pierre Miquel)

 

Dans la Manche, lors de la nuit du 22 avril, un puissant raid de la Royal Navy a lieu contre les ports de Zeebrugge et d’Ostende, bases des sous-marins allemands. Malgré des proclamations triomphalistes de la presse de l’Entente, l’opération est un échec.

 

Le Leutnant Manfred von Richthofen, 25 ans, est tué lors d’un combat aérien au-dessus de Vaux-sur-Somme. Avec ses quatre-vingt victoires homologuées, le « Baron rouge » est, avec René Fonck, l’as de l’aviation de la Première Guerre mondiale. Sa célébrité est liée à celle de son Fokker Dr. I triplan, teint en rouge vif au lieu des traditionnelles couleurs de camouflage. Il a pour frère cadet, Lothar von Richthofen, un autre pilote émérite de l’armée de l’air allemande.

 

  

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Manfred von Richthofen (1892 – 1918) Wikipedia.org

 

Sources

Marc Morillon, Les épidémies dans les troupes françaises pendant la Grande Guerre, Médecine et Armées, T44, 1, 2016.

Freddy Vinet, La Grande Grippe, Vendémiaire, 2018.



26/10/2018
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