14-18Hebdo

14-18Hebdo

Journal de la Grande Guerre de quelques ancêtres des familles Farret, Cambon et Broquisse - 44 - Mars 1918

Olivier Farret – 06-10-2018

 

Le 3 mars, les Puissances centrales et les bolcheviks signent un traité de paix à Brest-Litovsk, ces derniers reconnaissant la perte des provinces occidentales de l’Empire des tsars, l’indépendance de la Finlande et l’abandon de toute ambition sur la Turquie. La Russie renonce au tiers de sa population et de ses terres cultivées et au quart de son industrie. Devant le Soviet de Moscou, Lénine argumente cette paix imposée par les Allemands :

 

« Il nous reste assez de territoires et de richesses naturelles pour pourvoir tout le monde… Nous avons les matériaux nécessaires pour la construction d’une Russie réellement puissante et riche… Il n’est pas vrai qu’il ne nous reste qu’à choisir entre la mort « sans gloire » que constitue une paix des plus pénibles, et la mort « glorieuse » dans une lutte désespérée. »

 

En Ukraine, les Puissances centrales chassent les bolcheviks et occupent Kiev. Ils occupent aussi la région d’Odessa et la côte de la mer Noire.

 

Le 5 mars, l’armistice de Buftéa, imposé à la Roumanie par les Puissances centrales, prévoit de nombreuses cessions de territoires et un véritable contrôle par les Austro-Allemands de l’économie roumaine. Les gouvernements de l’Entente ne reconnaissent pas les traités imposés aux États de l’Est européen.

 

 

Le 8 mars, Clemenceau intervient avec vigueur à la Chambre des députés pour le vote du budget de la Guerre. Larges extraits :

  

« […] À mesure que la guerre s’avance, vous voyez se développer la crise morale qui est la terminaison de toutes les guerres.

 

L’épreuve matérielle des forces armées, les brutalités, les violences, les rapines, les meurtres, les massacres en tas, c’est la crise morale à laquelle aboutit l’une ou l’autre partie. Celui qui peut moralement tenir le plus longtemps est le vainqueur. Et le grand peuple d’Orient qui a subi historiquement, pendant des siècles, l’épreuve de la guerre, a formulé cette pensée en un mot : « Le vainqueur, c’est celui qui peut un quart d’heure de plus que l’adversaire croire qu’il n’est pas vaincu. » Voilà ma maxime de guerre, je n’en ai pas d’autre.

 

Au fond de toutes les lois de la nature humaine, il n’y a qu’une formule très simple à laquelle il faut toujours finir par se rallier. Je suis entré au gouvernement avec cette idée qu’il faut maintenir le moral. […]

 

Messieurs, toute ma politique tend vers ce seul but : maintenir le moral du peuple français à travers la crise qui est la pire de toute son Histoire. Nos hommes sont tombés par millions ! […] Les pères ont donné leur fils ; les malheureux habitants des départements envahis ont été soumis à des tortures telles qu’il n’y a pas d’exemple dans l’histoire, et le grand aviateur Roland Garros me dépeignait la situation de nos prisonniers : « Si un homme ne recevait pas des paquets de France, il serait obligé de mourir de faim. » Voilà à quel régime sont soumis nos frères, nos parents, nos enfants, tous ceux que nous aimons, tous ceux vers qui nous tendons les bras. Cela, c’est pire que la bataille encore.

 

Penser que l’homme qui est au combat, son arme en main, est obligé de reporter sa pensée vers sa femme qui peut-être est en pays envahi, vers ses vieux parents dont il n’a pas de nouvelles, vers son compagnon d’armes, son ami qui est à mourir de faim dans les abominables geôles allemandes ! […]

 

Ma politique étrangère et ma politique intérieure, c’est tout un. Politique intérieure : je fais la guerre ; politique extérieure, je fais toujours la guerre. Je fais toujours la guerre. […]

 

Je cherche à me maintenir en confiance avec nos Alliés. La Russie nous trahit, je continue de faire la guerre. La malheureuse Roumanie est obligée de capituler : je continue de faire la guerre, et je continuerai jusqu’au dernier quart d’heure. […]

 

Dans cette tâche presque aussi dure que celle de nos braves soldats sont en train d’accomplir, nous irons jusqu’au bout, dans la répression de la trahison (allusion aux partisans d’une paix de compromis), jusqu’au bout dans la voie de l’action militaire, Rien ne nous arrêtera ni ne nous fera fléchir. […] Je demande à ceux qui ont l’intention de voter contre les crédits militaires de se compter sur l’ordre du jour. »

 

Réclamations sur les bancs du parti socialiste, vifs applaudissements répétés à gauche, au centre et à droite et le président du Conseil, de retour à son banc, reçoit les félicitations de ses collègues. (Jean-Jacques Becker)

 

 

Suite à la signature du traité de Brest-Litovsk, l’État-major allemand amplifie le transfert des troupes à l’Ouest (50 divisions). Ainsi la situation militaire devient défavorable pour les Alliés.

 

La supériorité allemande est manifeste sur plusieurs points : le nombre de combattants, avec 192 divisions (2 millions d’hommes) qui sont massés sur le front occidental ; l’unité de commandement avec la direction de la guerre sous l’autorité du Kaiser, par le maréchal Hindenburg, chef d’état-major et son adjoint le général Von Ludendorff, un des meilleurs stratèges de l’armée allemande ; les nouvelles techniques dans l’offensive, déjà évoquées pour Caporetto, avec l’expérience de la prise de Riga en Lettonie en septembre 1917.

 

Fondée sur la surprise, la violence et la rapidité d’exécution la tactique de Riga permet d’obtenir une rupture sur un front étroit et dans la profondeur. Bombardement court (5 heures) sans tir préparatoire, avec une majorité d’obus à gaz. Attaque d’infanterie précédée par des Sturmtruppen, unités d’élite, mobiles, suréquipées et couvertes par l’artillerie (feu roulant) et l’aviation pénètrent en profondeur dans le dispositif de l’adversaire afin de le désorganiser. La Victoire décisive est possible si les Allemands arrivent à fixer et à détruire les réserves de l’adversaire pour l’empêcher de colmater les brèches. Cependant, si les Allemands affichent l’avantage du nombre, le maintien des effectifs, à court terme, apparaît compliqué puisque la prochaine classe mobilisable est celle de 1921 avec ses conscrits âgés de 17 ans.

 

En face, les Alliés sont en infériorité numérique, avec 172 divisions. Ils doivent tenir jusqu’au renversement du rapport de forces par l’engagement des Américains, et jusqu’à ce que le char permette aux Français et aux Anglais d’en finir avec l’immobilité du front. Ils restent divisés sur la stratégie à adopter.

 

Foch est l’un des rares défenseurs de l’offensive alors que les différents commandants en chef, comme Pétain, préconisent une défense dans la profondeur : dégarnir les premières lignes et attendre l’ennemi sur les deuxièmes lignes plus fortes. Cette tactique permet de limiter les pertes.

 

 

En mars, 250 000 soldats américains dont 132 000 fantassins sont présents en France. Pershing met quatre régiments à la disposition de Pétain.

 

Aux États-Unis, des soldats permissionnaires venant de Haskell, rejoignent le camp Funston, Kansas, où sont cantonnés 56 000 militaires. Le premier cas de grippe survient dans le camp le 4 mars. Un jeune soldat, cuisinier, tombe malade. En trois semaines, des milliers de soldats sont traités dans les infirmeries du camp. Les plus gravement atteints sont hospitalisés : plus de 1 100, dont 237 développent une pneumonie. On déplore 38 décès. Cette grippe est très contagieuse mais demeure pour la plupart des malades assez bénigne. Le 18 mars, elle émerge aux camps de Forrest et de Greenleaf, puis à Fort Oglethorpe (Géorgie), frappant près de 10% des soldats. En mars et avril, la grippe est omniprésente aussi dans la population civile des grandes villes, mais reste bénigne. (P. Berche)

 

 

Le 150e RI ne subit aucun tir d’artillerie jusqu’à la mi-mars, avant d’effectuer des tirs de réglage sur les réseaux du régiment. Les patrouilles ennemies deviennent de plus en plus fréquentes. Un bombardement à l’ypérite intoxique plusieurs combattants, suivi de plusieurs coups de main sur les premières lignes du régiment.

 

L’historique du 173e RI avec André Farret, ne signale aucune action dans le secteur du Grand Couronné au nord de Nancy.

 

Après son cours de grenadier, Jean Broquisse est au dépôt divisionnaire du 319e RI. L’éventualité d’une offensive allemande de grande envergure transparaît dans ses lettres :

 

« Que pensez-vous des événements présents ? Ça chauffe terriblement. Puissions-nous arrêter sans trop de casse la poussée formidable à laquelle nous sommes soumis et peut-être qu’alors verrons-nous les choses se précipiter. Mais nous traversons un mauvais moment et il est nécessaire de conserver plus que jamais son sang-froid !…

 

Cinq heures (matin), tout le monde est debout, alerté, comme chaque jour, attendant que le soleil daigne éclairer la terre. Comme les Boches ont l’habitude des réveils en fanfare, on est toujours prêt à les recevoir. « Ils ne passeront pas », comme dit l’ami Clemenceau. »

 

En tant que chef de section, il doit suivre une instruction sur le canon de tranchée ; aussi il quitte son régiment pour aller à l’arrière-front, à Fère-en-Tardenois. Jean Broquisse écrit le 19 mars à sa grand-mère :

  

« Par la famille, tu as dû apprendre que je ne suis pas tout à fait sauvage et que je vis dans un petit village de l’arrière front où j’oublie quelque peu la boue des tranchées. Je m’initie aux beautés d’un nouveau canon d’infanterie, mais j’ai toutefois certains loisirs que j’apprécie fort. Le 26, mon stage finira, et alors je remonterai rejoindre ma compagnie en ligne. As-tu reçu l’adresse de ce brave poilu que je te propose d’adopter ? C’est un bien gentil garçon et je le crois très digne d’intérêt… »

 

Outre le canon de 37 déjà évoqué, Jean Broquisse doit se familiariser avec un certain nombre d’engins de tranchées : Mortier Stokes (50 kg) porté par 2 hommes, tirant 30 coups par minute permettant des tirs de barrages infranchissables, Obusier B 1916 (Brandt allégé) pesant 17 kg, facilement transportable dans une attaque ; Mortier Jouandeau-Deslandres (JD modèle 1917), pesant 46 kg, tirant 10 à 12 coups par minute. Comme pour le Stokes, le point délicat, dans l’offensive, est le ravitaillement en munitions. Chaque pièce pour se porter en avant avec 200 kg de projectiles, nécessite 12 à 13 hommes. Bombarde DR à quatre canons de fusil modèle 1874, lanceur de grenades. (http://viot.christine.free.fr/canons.)

 

Jean Broquisse évoque avec humour voire ironie, la présence des Américains en France, tant à l’Arrière où ses sœurs les ont rencontrés qu’au front :

 

« Je vois que tu es tout à fait emballée par les Américains. Cet enthousiasme convient à ton âge et je ne voudrais point le faire tomber. Il faut cependant attendre à mon avis qu’ils nous aient rendu d’autres services que dans les ambulances et les transports automobiles pour les apprécier à leur juste valeur. Il y en a certes quelques-uns en ligne (nous faisions récemment la liaison avec eux en avant de Br.y.en L… (Braye-en-Laonnois) mais leur nombre est encore fort restreint. Enfin, ils ont déjà installé dans les patelins à l’arrière-front des foyers de soldats où l’on vous distribue sans compter enveloppes et papier à lettre. On peut écrire au son d’un phonographe. C’est quelque chose, et on aurait mauvaise grâce de ne leur en être pas dès à présent reconnaissant.

 

Quant aux Sammies [En référence à l’oncle SAM], ils se promènent presque toujours par deux ou trois sur les routes, coiffés de leurs casques kaki au fond plat. Ils sourient invariablement aux « bobards » que nos poilus leur lancent et, comme ils ont toujours les poches bien garnies, s’attablent assez souvent avec eux pour sabler les bouteilles de champagne de la coopérative. Curieux tête à tête où tous les moyens de liaison consistent en gestes. Puis l’on se quitte dans des effusions sans nombre. Mon stage ici est terminé, ma feuille de route établie et demain à la première heure, je vais rejoindre mon régiment… »

 

 

C’est lors de ce mois de mars 1918 que le général Erich Ludendorff décide de frapper. Son plan, présenté au Kaiser en février, s’articule en deux phases : Battre en priorité l’armée britannique afin de la contraindre à signer la paix puis affronter l’armée française dans un duel que Ludendorff est certain de remporter :

 

« J’annonçai à l’empereur que l’armée rassemblée et bien préparée allait aborder la plus grande tâche de son histoire ». (E. Ludendorff, Souvenirs de guerre).

 

Cette offensive du Printemps 1918 baptisée Kaiserschlacht (« bataille de l’Empereur ») fait référence à quatre attaques. La principale, dénommée « Michaël », Saint patron de l’armée du Kaiser, a pour objectif de déborder les forces britanniques, les dissociant ainsi des Français qui solliciteraient alors un armistice. Les autres, « Georgette », « Gneisenau » et « Blücher-York » sont subordonnées à Michaël et répondent en réalité aux nécessités tactiques du moment.

  

 

Opération Michaël, Picardie, 21 mars 1918. 

Objectif : attaquer l’armée britannique (5e armée, maillon faible en raison d’une certaine négligence dans les préparatifs de défense), percer vers Amiens, plaque tournante des armées du Commonwealth, et repousser les Anglais vers le Nord pour les rejeter à la mer.

 

Front d’attaque : Picardie, entre Arras au nord et La Fère au sud dans la région de Saint-Quentin, point de jonction des armées française et anglaise.

 

Dans la nuit du 21 mars, 4h40 : 6 200 canons allemands pilonnent un front de 70 km entre la Scarpe au nord (Arras) et le cours de l’Oise au sud. Ce déluge de feu s’abat sur les positions britanniques. Le bombardement est bref mais d’une violence inouïe, avec une large place aux obus à gaz, phosgène, chlore, ypérite et lacrymogènes. Le vacarme réveille le GCG de Compiègne et cette « pluie de frelons d’acier » est entendue jusqu’à Paris. (Maurice Genevoix)

 

  

Farret44 Image1 Offensive Michael.jpg

Offensive Michaël, 21 mars – 5 avril 1918.

Source : Pinterest

  

 

Ernst Jünger témoigne :

« Un tonnerre à rendre fou, qui engloutissait dans son roulement jusqu’aux coups de départ des plus grosses pièces, fit trembler le sol. Le grondement mortel des innombrables canons était si terrible que même les pires batailles que nous avions subies nous semblaient en comparaison un jeu d’enfant. Ce que nous avions espéré se produisit : l’artillerie ennemie se tut. Elle avait été annihilée d’un seul coup gigantesque. »

 

Winston Churchill au nord de Péronne, témoigne aussi de l’enfer :

« C’est la canonnade la plus épouvantable que j’entendis jamais. »

 

9h40 : Sous un feu roulant, c’est l’attaque de trois armées allemandes (90 divisions), dont la XVIIIe au sud commandée par le général Von Huttier, descendant d’un Huguenot français, précédée par les Sturmtruppen, troupes d’assaut, qui se lancent dans un épais brouillard et s’infiltrent en profondeur dans certains points du dispositif britannique.

 

Les lignes anglaises (3e et 5e armées constituées de 40 divisions et 18 de réserve) sont enfoncées et les Allemands ouvrent une brèche entre Somme et Oise (canal Crozat) et poussent vers Amiens et Noyon (À moins de 30 km de Compiègne). Les pertes sont énormes : 40 000 morts et blessés allemands et 17 000 pertes britanniques et 21 000 prisonniers.

 

23 mars : En fin de journée dans la Somme, les Allemands progressent dans les secteurs de Cambrai et Albert et atteignent Péronne. Leur progression est de plus de 20 km. Commence alors la bataille d’Amiens. Crise chez les Alliés, le maréchal Haig attend de Pétain de défendre Amiens, alors que les Français veulent couvrir Paris. C’est la débâcle de la 5e armée.

 

En urgence, les Britanniques envoient 55 000 jeunes recrues de 18 à 19 ans et 88 000 permissionnaires. Pétain demande à Pershing d’accélérer l’entrée en ligne des quatre premières divisions américaines afin de pouvoir retirer du front des divisions françaises et les engager dans les secteurs menacés.

 

  

Farret44 Image2 Offensive Michael Attaque tranchées GB.jpg

Attaque des tranchées britanniques, 23 mars 1918

pinterest.fr

 

   

Ce même jour, 23 mars au petit matin, le Kaiser étant présent, 18 bombes de gros calibre tombent sur Paris, à la grande surprise des habitants et du gouvernement : Pas d’avions dans le ciel, ou bien un avion invisible inventé par les Allemands, ou un engin volant à plus de 8 000 m d’altitude, invisible à l’œil nu ? Personne ne songe à un canon à longue portée installé en secret dans la forêt de Crépy-en-Valois, bombardant Paris à 120 km de distance.

 

Le Pariser Kanonen, des usines Krupp, est un canon de 350 mm, mesurant 34 m de long, avec une inclinaison de 50 degrés. Il tire dans la stratosphère (40 000 m) des obus de 125 kg. Le « temps de vol » de l’obus est de 182 secondes. « Impact Paris » crie joyeusement son inventeur, l’ingénieur Rosenberger. 15 morts sont recensés dans la capitale et sa banlieue.

 

   

Farret44 Image3 Parisen Canonen.jpg

Pariser Kanonen, leganerd.com

   

 

Farret44 Image4 Tir sur Paris du Parisen Canonen.jpg

Tir sur Paris du Pariser Kanonen, wikipedia.org

 

  

Le Pariser Kanonen ne doit pas être confondu avec la Grosse Bertha, mortier de siège de 420 mm d’une portée de 14 km qui a servi en particulier en août 1914 lors de l’attaque de Liège en Belgique. (Christophe Dutröne)

 

26 mars : Les Allemands ont passé la Somme au sud de Péronne et prennent Combles ; plus au sud, ils investissent Noyon. Plus au nord, c’est la bataille du Mont Renaud. Les Anglais envisagent leur retraite sur la Manche. Ludendorff donne l’ordre de prendre Amiens. Les Alliés sont à deux doigts de perdre la guerre. Et pourtant, le mot d’ordre sur tout le front est : « Tenir à n’importe quel prix ».

 

Alors que Ludendorff crie déjà Victoire, le moral du Tigre est émoussé : « La lutte est dure, va peut-être devenir de plus en plus dure. » Cependant le président Poincaré, comme Foch, reste déterminé: « Il ne faut à aucun prix que les Allemands nous séparent des Anglais ; ce serait la perte de l’armée anglaise et la marche sur Paris. »

 

Face au spectre de la défaite, « un immense Sedan », la peur s’empare des milieux dirigeants politiques et militaires français et anglais, désormais conscients de la gravité de la situation. Dans l’urgence, les Alliés unissent leur commandement, le général Fayolle commande toutes les forces alliées entre l’Oise et la Somme.

 

À Doullens, au nord d’Amiens, se tient le 26 mars une conférence interalliée.

 

Le général Foch qui montre sa farouche détermination face à l’ennemi, s’emporte face à Pétain : « Le bon sens indique que lorsque l’ennemi veut ouvrir un trou, on ne l’élargit pas. On le ferme ou on essaie de le fermer. Nous n’avons qu’à essayer et à vouloir.» et de renchérir en martelant : « Moi, je me battrais sans m’arrêter. Je me battrai devant Amiens. Je me battrai dans Amiens, Je me battrai derrière Amiens. Je me battrai tous le temps. »

 

Clemenceau et Lloyd George s’accordent pour confier à Foch la direction stratégique de la guerre. Sur proposition britannique, Foch est chargé de coordonner l’action des armées alliées sur le front ouest. Le 14 avril il sera nommé général en chef des forces alliées sur le front occidental : « Il n’y a plus un instant à perdre ; il faut arrêter l’ennemi là où il est. » (Foch). Pétain consentira d’envoyer 20 divisions au sud d’Amiens pour soutenir les Anglais.

 

27 mars : prise de Montdidier ; la 5e armée britannique a cessé d’exister (20 000 hommes valides sur 125 000). La 3e armée britannique résiste devant Amiens.

 

Ludendorff commet une grave erreur en divisant les divisions engagées en trois groupes armés progressant sur des axes différents, ce qui facilite la résistance alliée… mais il écrira plus tard : « Les munitions commençaient à manquer et le ravitaillement devenait pénible ». Pershing offre à Foch de mettre à sa disposition toutes les unités disponibles en France pour contribuer à arrêter les offensives allemandes : « Je suis venu pour vous dire que le peuple américain est fier de participer à la plus grande bataille de l’Histoire ».

 

29 mars à 15 heures, le Pariser Kanonen tire un seul coup et atteint l’église Saint-Gervais lors de l’office du Vendredi Saint : 91 morts et 68 blessés. Entre le 23 mars et le 9 août 1918, les tirs seront responsables de 256 morts et 625 blessés. Rappelons les raids aériens des gothas avec 265 tués et 700 blessés.

 

 

Farret44 Image5 Bombardement église St Gervais.jpg

Intérieur de l’église Saint-Gervais, après le bombardement

Musée Carnavalet-Paris.fr

  

 

Sur le front, les Franco-Britanniques, grâce à de nouveaux renforts, conservent le contrôle de la route d’Amiens et bloquent la progression allemande à 20 kilomètres de la ville.

 

Face à ce nouveau déferlement de l’armée allemande en Picardie, l’Arrière est sous le choc. L’appréhension voire l’angoisse des familles grandit, comme en témoignent les échanges épistolaires dans la famille Broquisse.

 

Jean Broquisse à sa sœur Germaine : « Que pensez-vous des communiqués ? Rien de très fameux certainement sur les Anglais pour l’instant. Mais il faut attendre et espérer fermement que cette fantastique poussée sera enrayée. Qui sait, peut-être que la fin de la guerre s’en trouvera hâtée ?… »

 

Germaine à sa mère (qui est à Paris) : « […] Le journal est bien angoissant : Quelle bataille plus terrible que toutes celles qu’on a vues jusqu’à présent ! Rien de Jean depuis le 27. Ce n’est pas étonnant mais comme toi nous pensons sans cesse à lui et voudrions savoir où il est... »

 

Le jour suivant « Nous t’envoyons une dépêche pour que tu saches tout de suite que Jean a écrit. Les jours sont si longs quand on attend en vain des nouvelles. Voilà cette lettre, elle est encore très angoissante… Les Gillet ne savent rien d’Elie… »

 

Alice Roudier à la mère de Jean :

 

« Chère fille aimée, Je ne m’arrête pas de penser à vous, de vous suivre dans tout ce que vous faites par la pensée… Quel terrible moment, et que d’angoisses, ma pauvre chérie, que de tourments pour toi, que d’heures dures à passer, que Dieu soit avec ton cher fils et le soutienne, lui donne du courage et à tous les autres. »

 

Sa grand-mère s’inquiète pour son petit-fils et évoque en filigrane la grande offensive allemande et le bombardement de Paris :

 

« Quelle préoccupation en ce moment, ma chérie, comme tu dois penser à ton fils ; vous devez beaucoup en parler. Ma pensée va vers toi ; je partage ta grande préoccupation et ton inquiétude. Quel moment pour ces pauvres enfants ! Que Dieu soit avec eux, nous les garde ; ils sont entre ses mains. C’est dur à passer, ces journées terribles ; il faut beaucoup de courage. »

 

Les Parisiens sont calmes ; on ne s’effraye pas des bombardements ; le canon tiré sur Paris n’impressionne pas ; on va à ses affaires comme en temps ordinaire. Pourtant plus d’une personne a quitté Paris ; tu l’as vu par l’encombrement des trains… Tous les monuments ont des revêtements préservatifs contre les bombardements, qui en réalité ne sont rien de grave, et tuent un nombre relativement petit de personnes… »

 

 

En Méditerranée, la signature du traité de paix germano-russe, entraîne la convocation d’un Conseil naval interallié pour examiner l’importance des menaces venues de la Mer Noire et prendre les mesures pour y parer. Les Anglais proposent d’envoyer deux cuirassés en Mer Égée ; l’Armée navale restant à Corfou sera renforcée de deux cuirassés et recevront l’appoint d’une escadre italienne. L’escadrille des torpilleurs dont le Janissaire commandé par le lieutenant de vaisseau Pierre Farret renforce le dispositif naval entre l’Italie et l’Afrique du Nord. Un seul cargo sera torpillé en Méditerranée, à sa sortie de Bizerte. On comptera trois disparus sur un équipage de 25 hommes.

 

À Salonique, l’armée française d’Orient et l’armée serbe ne sont pas prêtes à une offensive. Guillaumat met en place un dispositif permettant une défense plus efficace, et peut-être une offensive ultérieure. Il crée trois groupements équivalents à des corps d’armée ; le premier doit barrer la route du Vardar, les deux autres tenir le massif montagneux de la Stara Nerestska Planina. Mais il regroupe une brigade de cavalerie, aux ordres du général Jouinot-Gambetta, les spahis marocains et les chasseurs d’Afrique, comme s’il songeait déjà exploiter une percée.

 

En mars 1918, l’armée française passant du dégel à la canicule, est encore mal dotée pour le ravitaillement. Cependant les généraux entretiennent au mieux la combativité des 218 000 poilus (Pierre Miquel).

 

Les troupes du corps hellénique (50 000 hommes) sont encore insuffisamment instruits. Au centre du front, les six divisions serbes donnent des signes de fatigue et de relâchement. La bonne tenue des troupes britanniques due à l’organisation du ravitaillement et à l’instruction des soldats tranche sur l’état de la 122e DI française. On croit encore à la possibilité d’une offensive germano-bulgare.

 

Cependant, après l’attaque allemande en Picardie, Guillaumat est informé qu’il ne doit plus compter sur le renfort mensuel de 5 000 hommes à partir d’avril : les relèves sont suspendues. Il est demandé de multiplier les coups de main pour fixer les derniers effectifs allemands du front de Macédoine. (Pierre Miquel).

 

Sources :

Jean-Jacques Becker, Articles et discours de guerre de Georges Clemenceau, Éditions Pierre de Taillac, 2012.

Christophe Dutröne, Feu sur Paris !, Éditions Pierre de Taillac, 2012



19/10/2018
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 323 autres membres