14-18Hebdo

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Henry Novel – Lettres à ses parents (1914-1918) – 6- Août 1917

 

Henry Novel, 17 ans en 1914, est mobilisé en 1916 à Chambéry puis rejoint le front en 1917. Futur étudiant en médecine il est affecté à des services d’ambulance. Il correspond régulièrement avec ses parents qui habitent Grenoble où son père exerce la profession d’avoué.

Document transmis par Michel Novel, son fils - 19/10/2015

 

Ce 4 août 1917 (l'année est déduite)

Mes chers Parents,

 

Après ces alternatives de départ et de fonctionnement précipité ici, on ne part pas… et on ne fonctionne pas !! Je crois du reste que l'attaque sur laquelle on comptait dans la région n'a pas eu lieu et que tout le grand coup, qui m'a du reste l'air d'être un drôle de grand coup, se passe dans les Flandres. Ici depuis bientôt une huitaine il pleut à torrents et il y a une boue comme jamais je n'en avais vue. Avec tout cela le fonctionnement de l'ambulance est tous les huit jours reporté huit jours plus loin... Heureusement l'assistant du patron, Mr Proby un interne de Lyon, est arrivé ces jours-ci de permission et, pour passer le temps, nous nous instruisons mutuellement. Je lui inculque un peu d'anglais et lui me fait des petits cours de médecine. Dire qu'il y a bientôt un mois que je suis ici, qui se douterait que je suis en train de faire un stage pratique pour être médecin auxiliaire !! Depuis mon arrivée ici j'ai fait des promenades, de la menuiserie, des plans d'installation d'eau et de salles d'opération, de l'anglais, un peu de médecine, et j'attends avec impatience les couleurs demandées pour me lancer à corps perdu dans la confection des potiches ! Je ne crois pas que l'on ouvre l'ambulance avant le 15 août au plus tôt, du reste il passe inspecteurs sur inspecteurs pour recommander de ne rien épargner pour que cet H.O.E. enfonce tout ce qui a été fait dans ce genre-là jusqu'à présent. Pour moi il est destiné uniquement à être admiré par toutes les autorités que l'on baladera sur le front. Tout y est merveilleux et merveilleusement compris, trop bien même car il y a des centaines de mille francs gâchés là dedans.

 

Dans cette boite si épatante il y a pourtant quelque chose qui n'est pas épatante du tout : c'est la nourriture qui devient de plus en plus infecte et est même absolument immangeable à certains jours. J'aimerais mieux une ambulance un peu moins parfaite mais où il y aurait un peu plus de travail et où on serait un peu mieux nourri…/…

 

Ce 7 août (1917 ?)

Mes chers Parents,

 

Toujours rien de neuf ; l'ambulance ne fonctionnera guère que vers le 20 ou le 25 de ce mois-ci et encore faudra-t-il qu'il y ait des blessés. En effet à Mont-Notre-Dame ils n'ont presque plus rien à faire et, à moins d'attaques sur lesquelles personne ne compte, nous n'aurons qu'un nombre infime de blessés.

 

J'ai reçu une lettre de Maman qui me dit que Georges a quitté la banlieue de Paris pour le Chemin des Dames. Il est possible qu'il soit dans la région et je vais tâcher de découvrir son bataillon. J'ai vu l'autre jour des chasseurs du 13e mais malheureusement je n'ai pas pu me renseigner car j'étais en auto et n'ai fait que les croiser.

 

Nous avons eu la semaine dernière huit jours de pluie incessante et une boue... Depuis deux jours heureusement le temps a l'air de se remettre au beau et le sol parait avoir des tendances à se raffermir.

 

Je vais probablement aller à Soissons demain, mon patron y va en auto acheter des chaussures et j'ai envie de profiter de l'occasion. Il parait que la ville est assez curieuse, à demi-démolie par le bombardement et avec une cathédrale en lambeaux. Enfin je vous raconterai ce que j'ai vu dans ma prochaine lettre.

 

Je me suis mortellement ennuyé la semaine dernière avec la pluie qui vous enlève la ressource des promenades.

 

J'espère bientôt recevoir couleurs et pinceaux qui me serviront à faire des potiches pour la chambre de mon patron, cela fera au moins huit jours de tués ! Vous ne savez pas ce que c'est de tuer une journée... je vous assure que c'est quelque chose !!! Il faut être ici pour s'en apercevoir. Heureusement que les permissions de détente viennent d'être portées à 10 jours car sept jours n'auraient certainement pas suffi à me reposer de ces mois de labeur acharné.

 

En attendant que le travail vienne je vous embrasse tous bien affectueusement.

 

Ce 13 août 1917 (tampon de la poste pour l'année)

Mes chers Parents,

 

Vous recevrez probablement en même temps que cette carte une lettre de Georges vous racontant la bonne journée que nous avons passée ensemble hier. J'ai eu le plaisir en effet de le trouver après moult pérégrinations… dans un camp où il suivait pour changer un cours de chef de section ! J'ai eu assez de mal pour le trouver car je savais seulement qu'il était dans la région et comme il était à une vingtaine de Kms d'ici je n'avais pas pu me renseigner exactement. Nous avons passé la journée à Mont-Notre-Dame car le dépôt où il suivait son cours n'en est qu'à quatre kms. Il ne sait pour combien de temps il est ici et il doit venir me voir dimanche prochain si d'ici là il n'est pas parti. A mon retour hier soir j'ai trouvé deux colis de vous, un par poste, l'autre par chemin de fer. Les provisions qu'ils contiennent me seront très utiles car on est vraiment infectement nourris ici.

 

J'ai assisté ce matin à une chose vraiment merveilleuse : un avion boche a incendié à coup de mitrailleuses une saucisse qui se trouvait à côté de nous. J'étais assis par terre à la porte de ma cagna en train de dépecer le bœuf réglementaire quand des coups de canon m'ont fait lever la tête : j'ai vu le boche sortant d'un nuage piquer droit sur la saucisse ; on a entendu une dizaine de coups de mitrailleuse puis la saucisse a pris feu dans un coin, l'observateur a sauté en parachute et, pendant que la saucisse s'abattait dans une grande tramée de fumée, on l'a vu descendre en flottant tout doucement. Un Français a pris en chasse le boche qui se dirigeait sur une autre saucisse mais il n'a pas pu l'avoir ; le boche est rentré chez lui sans dommage. Si j'avais eu un appareil j'aurais pu prendre la saucisse en train de tomber et le parachute descendant, car j'étais assez près pour cela. Je regrette de n'avoir pu le faire car c’aurait été une photo vraiment curieuse.

 

La place me manque pour vous parler de ma nomination : certains de mes camarades ont été nommés et on a demandé de l'armée des renseignements sur tous... sauf sur moi. Etant en équipe je suis en effet oublié et je ne sais si je dois me rappeler à l'intention de ces messieurs de la direction. J'ai envie d'attendre octobre, qu'en pensez vous ? De cette façon je pourrai prendre mes dix jours sitôt ma nomination pour aller vous voir et pouvoir m'équiper. J'attends votre réponse à ce sujet avant de faire des démarches.

 

Je vous embrasse tous bien affectueusement.

 

Ce 16 août 1917 (tampon de la poste pour l'année)

Mes chers Parents,

 

Rien de nouveau depuis ma dernière lettre sinon que l'ouverture de l'ambulance est enfin décidée pour lundi prochain ! Je crois du reste qu'il n'y aura pas beaucoup de blessés et que nous ne serons pas écrasés de travail. Je n'ai pas encore eu votre réponse au sujet de ma nomination mais j'ai la certitude actuellement d'être oublié et ma foi, sauf avis contraire de votre part, je me maintiens dans l'oubli jusqu'au mois d'octobre ! Le seul avantage que j'aurais serait d'avoir un peu plus de confort dont je ne profiterai du reste pas longtemps et tout compte fait, je ne suis pas pressé.

 

J'attends Georges dimanche s'il est toujours dans la région et, comme je n'ai pas reçu de carte m'annonçant son départ, j'espère qu'il pourra venir. Je vous dirai ce qu'il en est dans ma prochaine lettre en attendant je vous embrasse tous.

 

P.S. Je ne me souviens pas si j'ai remercié Papa de l'argent que j'ai reçu l'autre jour et qui a été le bienvenu.

 

Ce 28 août 1917 (tampon de la poste pour l'année)

Mes chers Parents,

 

Toujours rien de neuf ici à part une vaccination douloureuse qui m'immobilise le bras gauche et me détraque pour quelques jours. Je vous écrirai plus longuement dés que j'aurai repris l'usage de mes membres. Je vous embrasse tous bien affectueusement.

 

Ce 29 août 1917 (tampon de la poste pour l'année)

Mes chers Parents,

 

Je profite d'un permissionnaire pour vous faire parvenir une lettre en même temps que les boites vides et la corbeille en osier.

 

Vous avez dû recevoir une carte hier vous annonçant ma vaccination, j'ai été assez malade hier et cette nuit mais je vais mieux et je crois être débarrassé pour cette fois.

 

Je crois qu'il va se passer quelque chose dans la région sous peu ; la division marocaine vient d'arriver et il y a également quelques divisions de chasseurs, néanmoins jusqu'à présent tout est assez calme ; et chose curieuse on parle beaucoup d'un recul volontaire des boches, il en est très fortement question au point que tout est prévu pour le déplacement rapide de l'ambulance sous tentes Bessonneau, on s'en irait à peine installés, ce serait très curieux mais assez militaire. En tout cas si les boches partaient d'ici sans combat, ce serait une excellente chose surtout après la pile de Verdun et la victoire des Italiens, si par hasard tout cela allait finir avant l'hiver !

 

J'ai reçu un mot de Georges qui est en ligne dans la région au devant de nous, région qui du reste est très calme à l'heure actuelle. J'espère encore le revoir lorsqu'il sera relevé s'il vient au repos dans la région.

 

J'ai reçu un mot de Bos aujourd'hui. Il m'écrit d'un hôpital d'Abbeville où il est soigné pour une blessure à la main, sans gravité du reste.

 

Depuis une semaine il pleut et fait assez froid, le temps est triste et j'attends avec impatience la fin de ce mois pour aller d'abord en permission et mener ensuite une vie un peu moins monotone que cette vie d'ambulance.

 

Bons baisers à tous.

A suivre…



29/01/2016
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