14-18Hebdo

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Journal de la Grande Guerre de quelques ancêtres des familles Farret, Cambon et Broquisse - 16 - Novembre 1915

Olivier Farret – 15-02-2017

 

En ce début de novembre, du fait de l’épuisement des combattants et des très dures conditions climatiques, le Grand Quartier Général français arrête les offensives de Champagne et d’Artois. Un calme très relatif revient sur ces fronts.

 

Dans les Balkans, les Bulgares et les Austro-Allemands (500 000 hommes) coordonnent leurs efforts contre l’armée serbe (250 000 hommes). En très grande infériorité numérique s’est ajoutée une épidémie de typhus ; les armées n’ont d’autre choix que de se replier. Seule la retraite par l’Ouest, vers l’Adriatique, à travers les montagnes du Monténégro et d’Albanie est ouverte.

 

Le 11 novembre 1915, l’abbé Charvet, curé de Montalieu (Isère) est condamné par le tribunal correctionnel de Bourgoin à trois mois de prison avec sursis et deux cent francs d’amende pour avoir prêché sur les défauts de préparation de l’armée et affirmé : « La victoire de la Marne n’est pas une victoire, c’est un miracle. » Ses prêches en chaire sur l’impiété gouvernementale ne sont pas retenus contre lui.

 

Le 16 novembre, une loi est promulguée prévoyant le lancement d’un emprunt de 13 milliards de francs à 5 % pour financer l’effort de guerre.

 

Le 30 novembre, l’Assemblée nationale adopte le projet de loi autorisant l’appel anticipé de la classe 17 (nés en 1897).

 

 

Avec les pertes massives des combats de Champagne, les régiments se réorganisent et on assiste à des mutations pour les officiers.

 

Paul Farret quitte le 3e bataillon du 150e pour être affecté au 161e RI, comme capitaine d’une compagnie, le 12 novembre 1915. A son arrivée au régiment, Paul Farret ne pourra pas côtoyer Adrien Henry, grand-père de monsieur Frédéric Henry que j’ai rencontré le 11 novembre 2015 à Cormicy.

 

 

Le lieutenant Henry a été grièvement blessé lors de l’attaque du 25 septembre. Il racontera cette journée funeste :

 

« […] Quant à moi, en allant reconnaître seul le réseau allemand vers cinq heures du matin, je reçus une balle dans l’épaule gauche mais je ne voulus pas abandonner ma section au moment de l’attaque. Mes hommes me savaient blessé, ils savaient que je partirais avec eux quand même, et si j’avais agi autrement ils ne m’auraient pas reconnu. Aussi, je pouvais demander à ces braves tout ce que je voulais et ils l’ont montré ce jour-là. En bondissant vers la tranchée allemande, je reçus un pétard [grenade artisanale] dans les jambes ; je l’éloignais d’un violent coup de pied, mais cet engin éclata aussitôt me criblant d’une quantité de petits éclats dont certains sont encore dans mon corps. Ma capote fut transformée en écumoire. Je voulus me mettre à l’abri dans le réseau à 20 mètres des Allemands qui ne me croyaient pas près d’eux. Je rampais pour arriver à un trou creusé par un « minen », et j’y arrivais, mais à ce moment une balle arrivant à la semelle de mon soulier gauche, me laboura la plante du pied. Je n’en pouvais plus. Je perdis connaissance et ne fus ramassé que le soir. Je ne vois plus ce qui s’est passé à ce moment-là. […] Je me revois avec ma fiche bleue de blessé couché dans un train sanitaire qui me conduisit à l’hôpital installé dans le petit séminaire d’Issy les Moulineaux, mais vu la gravité de mes blessures, je fus envoyé 7 rue de la Chaise [à proximité de Sèvres Babylone] à Paris où Jean-Louis Faure, le grand chirurgien, me soigna admirablement. A lui et à ses infirmières va toute ma reconnaissance. » Adrien Henry guéri de ses blessures rejoindra le 361e RI en mars 1916 puis le 161e en septembre 1916.

 

Le 161e RI se bat au côté du 150e RI depuis le début de la guerre. Ils sont appelés les « régiments frères ». Avant le conflit, le 161e RI était en garnison avec le 150e à Chauvoncourt - Saint-Mihiel. Comme le 150e, le 161e a été particulièrement éprouvé lors de ces rudes combats de Champagne. Pour un gain d’environ un kilomètre, le régiment a perdu ses trois chefs de bataillons, 45 officiers et 1 000 hommes ont été tués ou blessés. Le régiment organise le secteur, opérant des relèves tous les sept jours, pour se rendre ensuite au repos au camp de Chalons.

 

Créé sous le Second Empire, le camp militaire de Châlons, situé à 23 km à l’est de Reims, constitue une emprise de 10 000 ha. Il est destiné à l’instruction et aux manœuvres des troupes. Dans la mémoire locale, il se situerait sur les Champs Catalauniques, lieu de la bataille qui a opposé en 451 les forces coalisées romaines menées par Flavius Aetius et l’armée des Huns emmenée par Attila. La défaite d’Attila mit fin à l’avancée extrême en Occident de l’Empire Hunnique. (En 1914, les Anglais choisissent de rebaptiser les Allemands « Huns ».)

 

 

Le régiment d’André Farret (173e RI) occupe le secteur du Fort de la Pompelle. Ce fort fait partie de la ceinture fortifiée de Reims, avec huit forts et batteries construits sur les douze projetés, de la forêt de Saint-Thierry vers Laon au nord-ouest aux Montagnes de Reims vers Epernay au sud.

 

 

A la suite de la défaite de 1870, avec la perte de l’Alsace et de la Moselle, la France était dans la nécessité de reconstituer une frontière militaire en arrière de la nouvelle frontière politique afin de faire obstacle aux ennemis pouvant faire incursion dans les vallées de Lorraine et de Champagne et menacer le camp retranché central de Paris, notre réduit national, le donjon du château médiéval. Ainsi est constitué le système de défense Séré de Rivières (général, directeur du génie et concepteur du dispositif, 1874-1880). Il consiste en un ensemble de rideaux défensifs à forts détachés ancrés autour de Verdun-Toul et d’Épinal-Belfort, de forts d’arrêt dans les intervalles et d’une ligne intérieure de places fortes ou camps retranchés : La Fère, Laon, Soissons, Reims, Langres, Dijon et Besançon. Si la priorité est la frontière de l’est, le Nord, les Alpes et les Pyrénées ne sont pas oubliés. Plus de 350 emprises de tailles très diverses sont fortifiées. Ces investissements importants sont techniquement dépassés quelque douze ans plus tard avec la « révolution de l’obus torpille ».

 

Depuis septembre 1914, les Allemands sont retranchés au nord de Reims, sur les hauteurs dominant la ville ; le Fort de la Pompelle sur la ligne de front est soumis à des bombardements massifs et l’enjeu de violents combats face à la résistance acharnée de la garnison du fort, clef de voute de la défense de Reims. Fait inattendu, à partir de juillet 1915, la Marine Nationale vient défendre le Fort de la Pompelle « avec ses navires » ! En effet, trois batteries mobiles de canonnières fluviales furent envoyées sur le canal de l’Aisne à la Marne, proche du fort.

 

Le 21 novembre, le 173e RI quitte le secteur du Fort de la Pompelle avant d’être envoyé au repos dans la région de Nanteuil-la-Fosse, sur le versant sud du Chemin des Dames, à proximité de Soissons.

 

 

De retour de permission durant laquelle il a pu se rendre au Soulat, Jean Broquisse retrouve cette vie « de plus en plus maussade » dans ce camp d’instruction de Farges-en-Septaine. L’entrainement est intensif : « J’ai obtenu mon cor de chasse de bon tireur ». Il écrit : « Ici le secteur 176 est calme. A part les vols d’escadrilles d’avions qui nous bombardent nuit et jour (du camp d’aviation d’Avord), nous sommes à peu près tranquilles. Au loin, on entend la grosse artillerie de Bourges qui tonne… ». Il s’agit de la pyrotechnie de Bourges avec les essais de pièces d’artillerie. Le « secteur » évoqué par Jean Broquisse est une création du 11 septembre 1914 en vue de faciliter et d’accélérer l’acheminement du courrier et des paquets pour les troupes en opérations. Les secteurs postaux seront au nombre de 241 au moment de l’armistice.

 

Avec l’arrêt des offensives, il semble que l’Etat-major soit prédisposé à octroyer des permissions. Celles qui sont justifiées seront prioritaires. Pour espérer avoir une permission agricole, Jean Broquisse réclame un certificat dit « de semailles », sa famille étant à la tête d’une importante propriété avec un déficit de main-d’œuvre. Une loi datant de 1905 permet aux chefs de corps d’accorder des permissions agricoles et viticoles pour au maximum 10% des effectifs. A partir de 1915, les seuls bras enfantins et féminins ne suffisent plus à rentrer les récoltes et à entretenir les propriétés alors même que l’approvisionnement des armées en campagne est une priorité. Le commandement tente de concilier le maintien des effectifs et l’absence - limitée à 20 jours maximum – des agriculteurs puis des viticulteurs, présents sous les drapeaux. (François Cochet, Rémy Porte, 2008)

 

Jean Broquisse écrit à sa sœur Germaine pour lui demander de compléter sa documentation pour une conférence qu’il doit faire sur « L’Alsace et la Lorraine sous le joug allemand » : « Si vous connaissez quelques bouquins où je pourrais trouver quelque chose de vraiment intéressant, dites le moi. J’ai demandé à l’Université des Annales et du Hansi. »

 

Les annales politiques et littéraires sont dirigées par l’abbé Wetterlé (1861–1931). Prêtre alsacien et journaliste, il prit la direction du Journal de Colmar en 1893 et fut élu député du Reichstag, réélu jusqu’en 1912. Sa lutte contre le pangermanisme lui valut une incarcération en 1909. Au début de la Première Guerre mondiale, il s’empressa de quitter l’Alsace pour la France et fut un ardent défenseur du retour de l’Alsace dans le giron de la Patrie. (Bibliothèque du Grand Séminaire de Strasbourg).

 

Jean-Jacques Waltz, alias Hansi, (1873-1951) est un illustrateur alsacien engagé pour le retour de l’Alsace et de la Lorraine à la France. Souvent poursuivi par le régime du Kaiser, il se réfugie en France en juillet 1914. Engagé volontaire au 152e RI, il est ensuite muté à l’État-major de la division où il est nommé officier interprète militaire. (wikipedia.org/Hansi)

 

 

La vraie guerre navale, la guerre de course n’est plus qu’un souvenir. Sur mer, la rencontre, jadis loyale, est devenue un guet-apens. Plus de combats d’escadre. Les combattants du front, les gens de l’arrière et des ports s’étonnent et demandent : « Que fait la marine de guerre ? » L’ennemi est sous la mer comme une bête invisible mais redoutable. Les navires marchands continuent de périr et les neutres sont torpillés sans avertissement. Il faudrait 140 torpilleurs et 280 chalutiers armés pour être efficace écrit le commandant de l’Armée navale. Le 7 novembre, un chalutier de Boulogne, le Nord Caper, prend à l’abordage un navire turc ; la nouvelle se répand dans tous les ports !

 

La vie de Pierre Farret à bord de son torpilleur, comme dans les sous-marins, diffère en tout de l’existence qu’on mène sur les grosses unités cuirassées. Le commandant et les hommes vivent ensemble. Même manque de confort, mêmes souffrances, mêmes joies et pour tous à bord, même métier. Les spécialités ne sont que des étiquettes pratiquement amovibles : un canonnier sait chauffer, un mécanicien arme le youyou s’il le faut. […] Du chef au dernier soutier, l’équipage est un bloc homogène, qui vaut ce que vaut le commandant. Chaque gradé, chaque matelot grimpe à son tour sur la passerelle pour faire ses deux heures à la barre ; le chef, lui, y reste souvent 24 heures sur 24. Les hommes aiment cela. Quand le commandant est là, ils sont tranquilles, tout va bien. De proche en proche, de traversée en traversée, l’âme du « maître après Dieu » marque sur tous son empreinte de plus en plus profonde.

 

Sources

Adrien Henry, Un Meusien au cœur des deux guerres, Paris, Ysec, 2011

Bibliothèque du Grand Séminaire de Strasbourg, www.bnu.fr/Inventaire des papiers de l’abbé Wetterlé.

Paul Chack, Jean-Jacques Antier, Histoire maritime de la Première Guerre mondiale, Paris, Éditions France-Empire, 1992.

 



23/02/2017
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