14-18Hebdo

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L'industrie textile vosgienne pendant la Grande Guerre (les industriels)

Patrick Germain - 25 avril 2015

 

La correspondance Cuny est imprégnée de bout en bout de ce thème récurrent. L’industrie textile constitue en effet le fondement social, déjà ancien, de toutes ces familles d’entrepreneurs. Il a donné naissance, ici ou là, à la création de patrimoines industriels importants, et contribué à donner un essor économique continuel aux vallées vosgiennes depuis déjà la 1ère moitié du XIXème siècle. On comprend alors, dès le début de la guerre, l’inquiétude des familles d’industriels à affronter une économie de guerre sans y être évidemment préparées. C’est pour cela que, alternativement au front et à l’arrière, s’amorce un courant épistolaire très important, pour, tout d’abord, articuler les mesures d’urgence appliquées à ces circonstances exceptionnelles, puis ensuite essayer de bâtir une organisation, mais toujours précaire, car liée aux facteurs capricieux de l’approvisionnement en matières premières et la volatilité de ses cours, à la disponibilité de main d’œuvre dont une bonne partie a été mobilisée, et à la maintenance.

J’ai pensé que l’économie industrielle de guerre qui se déroule au travers de ces correspondances méritait un intérêt, car c’est une singularité, je crois, de voir ainsi traitée une activité qui n’est censée bien marcher évidemment qu’en temps de paix.

Les acteurs ici sont nombreux ; ils ont tous tenu un rôle important selon leur propre position dans la famille, qu’il s’agisse de la gestion au quotidien réclamée par l’urgence, des rapports entre les actionnaires, ou encore du fonctionnement industriel de l’outil de travail. Les voici :

 

  • Georges CUNY (le mari), capitaine d’artillerie de réserve, ayant quitté pour le front du jour au lendemain ses responsabilités de cogérant des Ets des Héritiers de Georges Perrin, important groupe textile dont le siège social est à Cornimont. Il suit à distance très attentivement le fonctionnement de l’outil de travail dont il partage la responsabilité. Dans toutes les réflexions qui lui sont proposées, et bien que n’étant plus en responsabilité directe, il donne souvent les réponses adaptées, empreintes de pragmatisme et de sagesse.

 

       T035 Image1 HGP entete de lettre RECADRE.jpg              

 

  • Mimi CUNY, son épouse, a dès le début de la guerre quitté la maison familiale de Cornimont pour s’installer avec ses enfants André, Robert et Noëlle à Docelles, chez sa mère, Célina BOUCHER, veuve de l’industriel papetier Louis BOUCHER, décédé en 1912. Elle adresse des comptes-rendus précis à son mari pour solliciter ses conseils, et parfois dans des domaines très précis tels le mode de calcul des inventaires de fin d’exercice…

 

  • Pierre MANGIN, cogérant avec Georges CUNY des Ets des Héritiers de Georges PERRIN, non mobilisé, occupé à assurer au quotidien les multiples contraintes du fonctionnement des usines du groupe, dont le comportement, l’efficacité et parfois la loyauté sont souvent contestés par Mimi CUNY ; il est par ailleurs actionnaire majoritaire d’une filature qu’il a créée à Demangevelle, en Haute-Saône.

 

  • Maurice BOUCHER, gérant de la Filature de Cheniménil, entreprise qu’il a créée, avec d’autres associés, en 1910 ; Maurice, lieutenant de réserve, est au front.

 

  • Thérèse BOUCHER, son épouse (née SCHWINDENHAMMER), qui règle au quotidien les problèmes générés par l’occupation de la filature par des troupes de passage, puis par un parc automobile. Elle s’est beaucoup dépensée pour gérer au mieux les multiples désordres ainsi occasionnés.

 

  • Adrien MOLARD, le beau-frère de Paul et de Georges CUNY, gérant du Tissage de Roville-devant-Bayon, et co-fondateur avec ce dernier de la Filature de la Vologne ; il est mobilisé à Nancy dans l’intendance, et ne peut de ce fait accorder qu’un temps limité à ces affaires. Toutefois, son affectation offre aux entreprises de la famille un positionnement intéressant par rapport aux marchés de l’Intendance militaire ; ses avis sont donc très précieux.

 

  • Paul CUNY (le frère de Georges), bénéficiant d’un sursis à compter de décembre 1914 (qui sera prolongé tout au long de la guerre), au motif légitime qu’il doit assurer la marche de ses usines dont beaucoup travaillent pour l’Intendance militaire ; vous avez pu découvrir déjà son portrait détaillé[1]. Paul CUNY, qui a été député d’Epinal de 1910 à 1914, est à l’origine, avec d’autres associés familiaux, de la création d’affaires importantes :

Une filature à Thaon-les-Vosges, qu’il a créée en 1896, et qu’il revendra à Boussac à la fin de la guerre.

Le Tissage de Roville-devant-Bayon, en 1901 (dont son beau-frère Adrien Molard assure la gérance).

La Filature de la Vologne à Laveline-devant-Bruyères (voir photo jointe), cofondée en 1906 avec A. GIRON et A. MOLARD (MM LANIQUE, Victor LUC et Paul PERRIN étant administrateurs).

La filature de Schlestadt (Sélestat), en Alsace, fondée en 1908.

Et enfin, l’important complexe textile de DEDOVO en 1912 (près de MOSCOU), dont l’histoire vous a été retracée dans le portrait de Paul CUNY.

Paul CUNY est incontestablement une figure emblématique et incontournable de ce patronat de guerre ; il est sur tous les fronts économiques, n’hésitant pas d’ailleurs à dire autour de lui à juste raison qu’il est plus utile à son pays dans ses efforts continuels à assurer une production industrielle, qu’à être dans un bureau d’état-major. Il déploie une intense activité dont il rend compte très régulièrement à son frère Georges, tout en sollicitant son avis. Malgré les incertitudes, toujours en mouvement, il continue à faire des projets.

 

T035 Image2 Filature de la Vologne.jpgLa Filature de la Vologne et ses cités ouvrières, dont Paul CUNY fut le principal créateur en 1906

 

A l’aide des correspondances vivantes, et souvent imagées, que s’échangent ces différents personnages, on s’aperçoit que, malgré les circonstances, la vie des affaires reprend ses droits. S’y mêlent inquiétude, espoir, abattement, ressentiments, querelles d’actionnaires, mais joies aussi devant certains résultats financiers.

 

Les personnages ainsi identifiés, regardons au plus près le déroulement des principaux faits ayant jalonné et conditionné l’activité industrielle textile de 1914 à 1919 ([2]).

L’industrie cotonnière vosgienne est totalement désorganisée en quelques heures le 2 août 14. Les chefs d’entreprise et leurs directeurs rejoignent aussitôt leurs centres mobilisateurs, après avoir revêtu leurs tenues d’officiers ; les techniciens et les ouvriers en âge de porter les armes sont mis dans l’obligation de les imiter quelques heures plus tard.

Bientôt, il ne reste plus dans les usines que les femmes, les hommes âgés et les jeunes gens. Elles ferment toutes leurs portes à la fin de cette journée. Cette situation de crise se prolonge durant quelques semaines ou quelques mois suivant les cas. De nombreux réfugiés alsaciens retrouvent un emploi dans les usines vosgiennes.

Au début de la guerre, toutes les affaires sont confrontées aux mêmes problèmes de pénurie de main d’œuvre, d’approvisionnement en houille, coton brut et filés. A partir de novembre 1914, après la 1ère phase de la guerre, dite « guerre de mouvement », la répartition des wagons nécessaires au transport de la houille et du coton brut est assurée par la Chambre de Commerce d’Epinal. Le téléphone et le télégraphe sont coupés, et il faut une autorisation spéciale pour effectuer le moindre déplacement en automobile. Le manque de spécialistes se fait cruellement sentir : les mécaniciens d’entretien, les contremaîtres et les encolleurs dégagés de leurs obligations militaires sont embauchés à prix d’or.

En raison de l’occupation du nord de la France, le charbon commence à manquer vers le milieu de 1915 et surtout en 1916. Pour remédier à cet inconvénient, un certain nombre de grands industriels de la région de Remiremont créent « La Société de ravitaillement houiller des Hautes Vosges » en juillet 1917 ; son capital de 600 000 F est divisé en 1 000 actions de 600 F. Leur intention est d’acheter un navire à vapeur capable de transporter chaque mois 3 000 tonnes de houille entre l’Angleterre et la France. Ils pensent également qu’en se groupant, ils effectueront plus facilement toutes les opérations industrielles, commerciales et financières se rapportant à leur approvisionnement en combustible. Leur société fonctionne durant quelques mois, mais elle est dissoute avant le mois de mai 1918.

En octobre 1917, la Chambre de Commerce d’Epinal adresse une circulaire à tous les filateurs des Vosges pour leur faire savoir que le gouvernement français, d’accord avec les maisons de coton du Havre, vient de les mettre dans l’obligation de constituer avec leurs collègues du reste du pays un « Consortium » au capital de 10 000 000 F. Ce dernier devra être souscrit par eux à raison d’un 1er versement de 1F par broche. Les actions de 500 F qu’ils recevront rapporteront un intérêt de 6%. Le surplus des bénéfices reviendra à l’Etat, qui se chargera désormais d’acheter les cotons à l’étranger, grâce à des commissaires nommés par lui. Marcel BOUSSAC et un certain nombre de membres éminents de l’industrie cotonnière française (dont probablement Paul CUNY) deviennent actionnaires-gérants de ce « Consortium », lorsqu’il commence à fonctionner un peu plus tard.

Pendant ce temps, les usines textiles travaillent également pour l’armée. Les grosses commandes de tissus variés qui sont passés aux industriels par les services de l’intendance militaire, à partir de 1915, leur permettent de compenser les pertes qu’ils ont subies durant la seconde moitié de l’année précédente.

Le 1er juillet 1916 (fortuitement le premier jour de l’offensive de la Somme), un impôt sur les bénéfices de guerre est créé par le Gouvernement (décret publié le 12 juillet suivant). Son calcul est effectué par la « Commission supérieure d’évaluation des bénéfices de guerre » du ministère des Finances, qui reconstitue le « bénéfice normal » des sociétés à partir de celui qui figure dans leurs bilans. Il provoque une levée de boucliers de la part des manufacturiers vosgiens qui contestent la manière dont cette évaluation est faite.

La montée du coût de la vie et le blocage des salaires provoque dans les Vosges un vaste mouvement d’agitation sociale début 1917 ; des arrêts de travail et des grèves ont lieu. Ces mouvements sociaux sont provoqués par un malaise, une insatisfaction générale, liés à la situation militaire et à la crise de confiance qui l’accompagne ; les industriels consentent à relever les salaires de 20 à 30% de juin à juillet 1917, mais le coût de la vie a doublé et même triplé pour certaines denrées ; une nouvelle augmentation de 10 à 30% endigue durant quelques mois cette vague de grèves, jusqu’à une nouvelle augmentation pour que tout redevienne normal en octobre 1918 ; les mouvements reprennent début 1919. Au total, on estime que les salaires ont été relevés de 103% par rapport à ceux de 1914 ; les appointements des contremaîtres et mécaniciens (personnel plus qualifié) ont été augmentés de 120% durant la même période.

Quand le mouvement prend fin au cours du 1er trimestre de 1920, la loi fixant la journée de 8 heures, votée le 23 avril 1919, est appliquée depuis plusieurs mois dans les usines des Vosges.

 

Cette évocation de la situation sociale me permet ainsi d’introduire le 2ème volet de l’industrie textile vosgienne pendant la Grande Guerre, que j’ai consacré bien sûr au personnel ouvrier, Son 1er épisode paraîtra la semaine prochaine.

Un livre très intéressant, que j’ai redécouvert récemment, constituera le pivot de la description de ce qu’était la condition ouvrière vosgienne au début du XXème siècle, et de la façon dont elle a vécu ces terribles années.



[2] Sources : Archives du Syndicat Textile de l’Est retranscrites et commentées par Mr POULL (auteur de « L’industrie textile vosgienne 1765-1981 »).



24/04/2015
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