14-18Hebdo

14-18Hebdo

La déclaration de guerre - La séance du 4 août à la Chambre des députés

Gabriel Hanotaux – Histoire illustrée de la guerre de 1914 – Tome 2 – Ch. 18

  

Le 3 août est la journée de la déclaration de guerre. M. de Schoen remet, dans l'après-midi, à M. Viviani, la note par laquelle son gouvernement le charge de déclarer que, désormais, il se considérait comme en état de guerre avec la France. Un aéroplane allemand a laissé tomber trois bombes sur Lunéville. L'ambassadeur d'Allemagne quitte Paris, le 3, à dix heures du soir.

 

Un remaniement ministériel a lieu dans la journée : M. Gauthier est remplacé, au ministère de la Marine, par M. Augagneur ; M. Gaston Doumergue redevient ministre des Affaires étrangères ; M. Sarraut prend, à sa place, le portefeuille de l'Instruction publique.

 

L'État, les villes, les départements commencent à prendre les mesures pour l'organisation du pays en temps de guerre. Les attroupements sont interdits, le stationnement aux terrasses des cafés, également ; les auteurs de troubles ou de désordres publics seront déférés aux conseils de guerre. Le calme est entièrement rétabli.

 

Par un décret rendu le dimanche matin, les caisses, les banques et les établissements de crédit sont autorisés à opposer le moratorium à tout retrait supérieur à la somme de 250 francs. Les diverses formations de la Croix-Rouge s'organisent avec une ardeur fébrile, sur toute l'étendue du territoire : les premières coiffes blanches et mantes bleues apparaissent.

 

« Hier, s'est inauguré le régime d'état de siège et l'on ne saurait imaginer la tristesse, presque tragique, des boulevards sous la pluie. Boutiques closes, restaurants, cafés fermés, partout les inscriptions « pour cause de mobilisation ». Sur les chaussées, des automobiles lancées à grande vitesse dans la direction d'une gare. Sur les trottoirs, de rares passants affairés, qui filent sous les parapluies. Pauvre Paris, quand y reverrons-nous briller trop de lumières ? » (Figaro.)

 

Le mercredi 4 août, le gouvernement de la République prend les initiatives qui sont de son droit et de son devoir, quand la France est attaquée.

 

Les Chambres se sont réunies. Le président de la République leur adresse le message suivant :

 

« Messieurs les députés,
« La France vient d'être l'objet d'une agression brutale et préméditée, qui est un insolent défi au droit des gens. Avant qu'une déclaration de guerre nous eût encore été adressée, avant même que l'ambassadeur d'Allemagne eût demandé ses passeports, notre territoire a été violé. L'empire d'Allemagne n'a fait hier soir que donner tardivement le nom véritable à un état de fait qu'il avait déjà créé.
« Depuis plus de quarante ans, les Français, dans un sincère amour de la paix, ont refoulé au fond de leur cœur le désir des réparations légitimes. Ils ont donné au monde l'exemple d'une grande nation qui, définitivement relevée de la défaite par la volonté, la patience et le travail, n'a usé de sa force renouvelée et rajeunie que dans l'intérêt du progrès et pour le bien de l'humanité.
« Depuis que l'ultimatum de l'Autriche a ouvert une crise menaçante pour l'Europe entière, la France s'est attachée à suivre et à recommander partout une politique de prudence, de sagesse et de modération. On ne peut lui imputer aucun acte, aucun geste, aucun mot qui n'ait été pacifique et conciliant. A l'heure des premiers combats, elle a le droit de se rendre solennellement cette justice qu'elle a fait, jusqu'au dernier moment, des efforts suprêmes pour conjurer la guerre qui vient d'éclater et dont l'empire d'Allemagne supportera, devant l'histoire, l'écrasante responsabilité. (Applaudissements unanimes et répétés.)
« Au lendemain même du jour où nos alliés et nous, nous exprimions publiquement l'espérance de voir se poursuivre pacifiquement les négociations engagées sous les auspices du cabinet de Londres, l'Allemagne a déclaré subitement la guerre à la Russie, elle a envahi le territoire du Luxembourg, elle a outrageusement insulté la noble nation belge (Vifs applaudissements unanimes), notre voisine et notre amie, et elle a essayé de nous surprendre traîtreusement en pleine conversation diplomatique. (Nouveaux applaudissements unanimes et répétés.)
« Mais la France veillait. Aussi attentive que pacifique, elle s'était préparée ; et nos ennemis vont rencontrer sur leur chemin nos vaillantes troupes de couverture, qui sont à leurs postes de bataille et à l'abri desquelles s'achèvera méthodiquement la mobilisation de toutes nos forces nationales.
« Notre belle et courageuse armée, que la France accompagne aujourd'hui de sa pensée maternelle (Vifs applaudissements), s'est levée toute frémissante pour défendre l'honneur du drapeau et le sol de la patrie. (Applaudissements unanimes et répétés.)
« Le Président de la République, interprète de l'unanimité du pays, exprime à nos troupes de terre et de mer l'admiration et la confiance de tous les Français. (Vifs applaudissements prolongés.)
« Etroitement unie en un même sentiment, la nation persévérera dans le sang-froid dont elle a donné, depuis l'ouverture de la crise, la preuve quotidienne. Elle saura, comme toujours, concilier les plus généreux élans et les ardeurs les plus enthousiastes avec cette maîtrise de soi qui est le signe des énergies durables et la meilleure garantie de la victoire. (Applaudissements.)
« Dans la guerre qui s'engage, la France aura pour elle le droit, dont les peuples, non plus que les individus, ne sauraient impunément méconnaître l'éternelle puissance morale. (Vifs applaudissements unanimes.)
« Elle sera héroïquement défendue par tous ses fils, dont rien ne brisera devant l'ennemi l'union sacrée et qui sont aujourd'hui fraternellement assemblés dans une même indignation contre l'agresseur et dans une même foi patriotique. (Vifs applaudissements prolongés et cris de : vive la France.)
« Elle est fidèlement secondée par la Russie, son alliée (Vifs applaudissements unanimes) ; elle est soutenue par la loyale amitié de l'Angleterre. (Vifs applaudissements unanimes.)
« Et déjà, de tous les points du monde civilisé, viennent à elle les sympathies et les vœux. Car elle représente aujourd'hui, une fois de plus, devant l'univers, la liberté, la justice et la raison. (Vifs applaudissements répétés.)
« Haut les cœurs et vive la France ! » (Applaudissements.)

 

La lecture du message est accueillie par une salve d'applaudissements unanimes et prolongés.

 

Maurice Barrès raconte la séance de la Chambre :

 

« Hier, après-midi à trois heures... Le gouvernement va expliquer aux Chambres l'agression sauvage de l'Allemagne et les moyens d'y faire face. Le président Deschanel se lève : « Dans les graves circonstances... » c'est l'éloge funèbre de J. Jaurès qui commence : tous debout ! On salue le mort. Puis, voici l'appel : « Du cercueil de cet homme sort une pensée d'union, de ses lèvres glacées, un cri d'espérance !... » Maintenant, un intervalle de silence et d'immobilité. Entre le président du conseil. Hier, M. Viviani était un partisan, un homme combattu... Aujourd'hui, nous ne voulons plus rien savoir, excepté qu'il est le gouvernement de la France, derrière lequel on se range. Puis, en son nom propre, il expose au pays et à l'univers, les causes de la guerre, les raisons de la France. Historique indispensable... » Un autre écrivain fait ce court portrait de M. Viviani à la tribune : « Cet homme jeune porte toute la responsabilité du pouvoir. Il ne semble pas qu'il en soit écrasé. Sous son front solide et dur, ses yeux sont calmes. La mâchoire avance. Le visage, rudement taillé, exprime précisément l'énergie qu'on désire... » Barrès reprend, tourné maintenant vers l'assemblée : « Avec une spontanéité admirable, toute faite d'intelligence et d'enthousiasme, cette assemblée saisissait, soulignait, parachevait chaque intention du discours. Elle se leva d'un bond pour le salut à la Russie, pour le salut à l'Angleterre, pour le salut à l'Italie, pour le salut à la Serbie, pour le salut, le plus long de tous, le plus chargé d'amour, à nos frères d'Alsace-Lorraine. Mais, comment raconter cette séance : on en peut dire les faits ; l'émotion patriotique dont nous étions tous bouleversés, je ne saurais la saisir, la mettre sur ce papier... Avant même qu'elle ait jeté sur notre nation sa pluie de sang, la guerre, rien que par ses approches, nous fait déjà sentir ses forces régénératrices : c'est une résurrection. »

 

Le comte de Mun évoque un souvenir :

 

« Tandis que, le cœur battant, les yeux pleins de larmes, j'assistais à ce spectacle, unique dans les fastes d'un peuple, la mémoire des jours passés se dressait devant moi. Je revoyais cette journée du 15 juillet 1870 où, dans la petite cour du quai d'Orsay, j'attendais, lieutenant de cavalerie prêt à partir, la fin de la séance. Le capitaine de garde se montra, agitant son képi en criant : « La guerre est déclarée ! » Il y eut, parmi les officiers, une clameur d'enthousiasme. L'instant d'après, les députés sortirent, le front soucieux, inquiets et troublés, doutant de leur œuvre. L'armée acclamait la guerre ; eux la subissaient, résignés, incertains si la nation était avec eux. Quel contraste ! Hier, la nation était là, tout entière, vibrante et sûre de sa cause. Ceux qui parlèrent en son nom, tous en des mots magnifiques, grandis à la hauteur de l'événement, furent vraiment les interprètes de son âme. » 

 

Les historiens de l'antiquité composaient, pour les mettre dans la bouche des orateurs, des discours que les enfants récitent encore : nous avons la déclaration même de M. René Viviani, président du conseil, telle qu'elle fut entendue dans cette mémorable séance du 4 août 1914, exposé simple et fort, de faits et de documents, qui parle à la raison avec toute la force et la vérité.

 

Après un récit des pourparlers diplomatiques qui ont suivi l'envoi de la note austro-hongroise à la Serbie, l'orateur expose la situation précise faite à la France :

 

« ... Telle était la situation, lorsque, le 31 juillet au soir, le gouvernement allemand, qui, depuis le 24, n'avait participé par aucun acte positif aux efforts conciliants de la Triple-Entente, adressa au gouvernement russe un ultimatum, sous prétexte que la Russie avait ordonné la mobilisation générale de ses armées et il exigeait, dans un délai de douze heures, l'arrêt de cette mobilisation.
Cette exigence, d'autant plus blessante dans la forme que, quelques heures plus tôt, l'empereur Nicolas II, dans un geste de confiance spontanée, avait demandé à l'empereur d'Allemagne sa médiation, se produisait au moment où, à la demande de l'Angleterre et au su de l'Allemagne, le gouvernement russe acceptait une formule de nature à préparer un règlement amiable du conflit austro-serbe et des difficultés austro-russes, par l'arrêt simultané des opérations et préparatifs militaires.
Le même jour, cette démarche inamicale à l'égard de la Russie se doublait d'actes nettement hostiles à l'égard de la France : rupture des communications par routes, voies ferrées, télégraphes et téléphones, saisie des locomotives françaises à leur arrivée à la frontière, placement de mitrailleuses au milieu de la voie ferrée qui avait été coupée, concentration de troupes à cette frontière.
Dès ce moment, il ne nous était plus permis de croire à la sincérité des déclarations pacifiques que le représentant de l'Allemagne continuait à nous prodiguer... (Mouvement.)
Nous savions qu'à l'abri de l'état de guerre proclamé, l'Allemagne mobilisait.
Nous apprenions que six classes de réservistes avaient été appelées et que les transports de concentration se poursuivaient pour des corps d'armée, même stationnés à une notable distance de la frontière.
A mesure que ces événements se déroulaient, le gouvernement, attentif et vigilant, prenait de jour en jour, et même d'heure en heure, les mesures de sauvegarde qu'imposait la situation ; la mobilisation générale de nos armées de terre et de mer a été ordonnée.
Le même soir, à 7 heures 30, l'Allemagne, sans égard à l'acceptation par le cabinet de Saint-Pétersbourg de la proposition anglaise que j'ai rappelée plus haut, déclarait la guerre à la Russie.
Le lendemain, dimanche 2 août, sans égard à l'extrême modération de la France, en contradiction avec les déclarations pacifiques de l'ambassadeur d'Allemagne à Paris, au mépris des règles du droit international, les troupes allemandes franchissaient en trois points différents notre frontière.
En même temps, en violation du traité de 1867, qui a garanti avec la signature de la Prusse la neutralité du Luxembourg, elles envahissaient le territoire du Grand-duché, motivant ainsi la protestation du gouvernement Luxembourgeois.
Enfin, la neutralité de la Belgique même était menacée, le ministre d'Allemagne remettait, le 2 août au soir, au gouvernement belge, un ultimatum l'invitant à faciliter en Belgique les opérations militaires contre la France, sous le prétexte mensonger que la neutralité belge était menacée par nous ; le Gouvernement belge s'y refusa, déclarant qu'il était résolu à défendre énergiquement sa neutralité, respectée par la France et garantie par les traités, en particulier par le roi de Prusse. (Applaudissements unanimes et prolongés.)
Depuis lors, messieurs, les agressions se sont renouvelées, multipliées et accentuées. Sur plus de quinze points, notre frontière a été violée. Des coups de fusil ont été tirés contre nos soldats et nos douaniers. Il y a eu des morts et des blessés. Hier, un aviateur militaire allemand a lancé trois bombes sur Lunéville.
L'ambassadeur d'Allemagne, à qui nous avons communiqué ces faits, ainsi qu'à toutes les grandes puissances, ne les a pas démentis et n'en a pas exprimé de regrets. Par contre, il est venu hier soir me demander ses passeports et nous notifier l'état de guerre, en arguant, contre toute vérité, d'actes d'hostilité commis par des aviateurs français en territoire allemand, dans la région de l'Eiffel et même sur le chemin de fer de Carlsruhe à Nuremberg. Voici la lettre qu'il m'a remise à ce sujet :
                « Monsieur le Président,
« Les autorités administratives et militaires allemandes ont constaté un certain nombre d'actes d'hostilité caractérisée commis sur territoire allemand par des aviateurs militaires français. Plusieurs de ces derniers ont manifestement violé la neutralité de la Belgique, survolant le territoire de ce pays. L'un a essayé de détruire des constructions près de Wesel, d'autres ont été aperçus sur la région de l'Eiffel, un autre a jeté des bombes sur le chemin de fer, près de Carlsruhe et de Nuremberg.
« Je suis chargé et j'ai l'honneur de faire connaître à Votre Excellence qu'en présence de ces agressions, l'Empire allemand se considère en état de guerre avec la France, du fait de cette dernière puissance.
« J'ai, en même temps, l'honneur de porter à la connaissance de Votre Excellence que les autorités allemandes retiendront les navires marchands français dans des ports allemands, mais qu'elles les relâcheront si, dans les quarante-huit heures, la réciprocité complète est assurée.
« Ma mission diplomatique ayant ainsi pris fin, il ne me reste plus qu'à prier Votre Excellence de vouloir bien me munir de mes passeports et de prendre les mesures qu'elle jugerait utiles pour assurer mon retour en Allemagne, avec le personnel de l'ambassade, ainsi qu'avec le personnel de la légation de Bavière et du consulat général d'Allemagne à Paris.
« Veuillez agréer, monsieur le président, l'expression de ma très haute considération. »
« Signé : SCHOEN »
Ai-je besoin, messieurs, d'insister sur l'absurdité de ces prétextes que l'on voudrait présenter comme des griefs ? A aucun moment, aucun aviateur français n'a pénétré en Belgique, aucun aviateur français n'a commis ni en Bavière, ni dans aucune autre partie de l'Allemagne, aucun acte d'hostilité. L'opinion européenne a déjà fait justice de ces inventions misérables. (Vifs applaudissements unanimes.)
Contre ces attaques qui violent toutes les lois de l'équité et toutes les règles du droit public, nous avons, dès maintenant, pris toutes les dispositions nécessaires ; l'exécution s'en poursuit avec une rigoureuse méthode et un absolu sang-froid.
La mobilisation de l'armée russe se continue également, avec une énergie remarquable et un enthousiasme sans restriction. (La Chambre entière se lève. — Applaudissements unanimes et prolongés.)
L'armée belge, mobilisée à 250 000 hommes, se dispose à défendre avec une magnifique ardeur la neutralité et l'indépendance de son pays. (Nouveaux applaudissements vifs et unanimes.)
La flotte anglaise est mobilisée tout entière et l'ordre a été donné de mobiliser l'armée de terre. (Tous les députés se lèvent et applaudissent longuement.)
Messieurs, voilà les faits. Je crois que, dans leur rigoureux enchaînement, ils suffisent à justifier les actes du gouvernement de la République. Je veux cependant, de ce récit, dégager la conclusion, donner son véritable sens à l'agression dont la France est victime.
Les vainqueurs de 1870, ont eu, vous le savez, à diverses reprises, le désir de redoubler les coups qu'ils nous avaient portés. En 1875, la guerre destinée à achever la France vaincue n'a été empêchée que par l'intervention des deux Puissances à qui devaient nous unir plus tard les liens de l'alliance et de l'amitié (Applaudissements unanimes), par l'intervention de la Russie et par celle de la Grande-Bretagne. (Tous les députés se lèvent et applaudissent longuement.)
Depuis lors, la République française, par la restauration des forces nationales et la conclusion d'accords diplomatiques invariablement pratiqués, a réussi à se libérer du joug, qu'au sein même de la paix Bismarck avait su faire peser sur l'Europe.
Elle a rétabli l'équilibre européen, garant de la liberté et de la dignité de chacun.
Messieurs, je ne sais si je ne m'abuse, mais il m'apparaît que cette œuvre de réparation pacifique, d'affranchissement et de dignité définitivement scellée en 1904 et 1907 avec le concours génial du roi Edouard VII d'Angleterre et du gouvernement de la Couronne (Vifs applaudissements), c'est cela que l'empire allemand veut détruire aujourd'hui par un audacieux coup de force.
L'Allemagne n'a rien à nous reprocher. Nous avons consenti à la paix un sacrifice sans précédent, en portant, un demi-siècle, silencieux, à nos flancs, la blessure ouverte par elle. (Vifs applaudissements unanimes.) Nous en avons consenti d'autres dans tous les débats que, depuis 1904, la diplomatie impériale a systématiquement provoqués soit au Maroc, soit ailleurs, aussi bien en 1905 qu'en 1906, en 1908 qu'en 1911.
La Russie, elle aussi, a fait preuve d'une grande modération, lors des événements de 1908, comme dans la crise actuelle. Elle a observé la même modération, et la Triple-Entente avec elle, quand, dans la crise orientale de 1912, l'Autriche et l'Allemagne ont formulé, soit contre la Serbie, soit contre la Grèce, des exigences, discutables pourtant, l'événement l'a prouvé.
Inutiles sacrifices, stériles transactions, vains efforts, puisqu'aujourd'hui, en pleine action de conciliation, nous sommes, nos alliés et nous, attaqués par surprise. (Applaudissements prolongés.) Nul ne peut croire de bonne foi que nous sommes les agresseurs. Vainement, l'on veut troubler les principes sacrés de droit et de liberté qui régissent les nations comme les individus : l'Italie, dans la claire conscience du génie latin, nous a notifié qu'elle entendait garder la neutralité. (Tous les députés se lèvent et applaudissent longuement.)
Cette décision a rencontré dans toute la France l'écho de la joie la plus sincère. Je me suis fait l'interprète auprès du chargé d'affaires d'Italie en lui disant combien je me félicitais que les deux sœurs latines, qui ont même origine et même idéal, un passé de gloire commun, ne se trouvent pas opposées. (Nouveaux applaudissements.)
Ce qu'on attaque, messieurs, nous le déclarons très haut, c'est cette indépendance, cette dignité, cette sécurité que la Triple-Entente a reconquises dans l'équilibre au service de la paix. Ce qu'on attaque, ce sont les libertés de l'Europe, dont la France, ses alliés et ses amis sont fiers d'être les défenseurs. (Vifs applaudissements.) Ces libertés, nous allons les défendre, car ce sont elles qui sont en cause et tout le reste n'a été que prétextes.
La France, injustement provoquée, n'a pas voulu la guerre, elle a tout fait pour la conjurer. Puisqu'on la lui impose, elle se défendra contre l'Allemagne et contre toute puissance qui, n'ayant pas encore fait connaître son sentiment, prendrait part aux côtés de cette dernière au conflit entre les deux pays. (Tous les députés se lèvent et applaudissent.)
Un peuple libre et fort qui soutient un idéal séculaire et s'unit tout entier pour la sauvegarde de son existence ; une démocratie qui a su discipliner son effort militaire et n'a pas craint, l'an passé, d'en alourdir le poids pour répondre aux armements voisins, une nation armée, luttant pour sa vie propre et pour l'indépendance de l'Europe, voilà le spectacle que nous nous honorons d'offrir aux témoins de cette lutte formidable qui, depuis quelques jours, se prépare dans le calme le plus méthodique. Nous sommes sans reproches ; nous serons sans peur. (Tous les députés se lèvent et applaudissent longuement.) La France a prouvé souvent, dans des conditions moins favorables, qu'elle est le plus redoutable adversaire quand elle se bat, comme c'est le cas aujourd'hui, pour la liberté et pour le droit. (Applaudissements.)
En vous soumettant nos actes, à vous, Messieurs, qui êtes nos juges, nous avons, pour porter le poids de notre lourde responsabilité, le réconfort d'une conscience sans trouble et la certitude du devoir accompli. » (Tous les députés se lèvent et applaudissent longuement. — M. le président du conseil, de retour au banc du gouvernement, reçoit les félicitations des députés.)

 

Quand l'ovation patriotique faite au président du conseil fut calmée, la Chambre vota, sans débat, 25 projets de loi, déposés par les divers ministres pour l'organisation du pays en temps de guerre.

 

La séance fut ensuite suspendue dans le plus grand calme, pour attendre le vote du Sénat.

 

Au Sénat, le message du président de la République est lu par M. Bienvenu-Martin, garde des sceaux. M. Viviani donne ensuite lecture de la communication qu'il avait fait connaître d'abord à la Chambre.

 

Les vieillards acclament ce que les jeunes hommes ont acclamé. L'enthousiasme a quelque chose de plus pondéré et de plus grave. Combien, parmi les sénateurs, ont vu 1870 et ont passé une longue vie dans le souvenir et dans l'espérance ? L'heure sonne qui les console d'avoir vécu. M. Antonin Dubost, président du Sénat, qui résume en sa seule personne tant de hautes traditions, exprime cette pleine adhésion de quarante années d'attente et de patience :

 

« Le Sénat a écouté la communication du gouvernement ; il en a mesuré toute la gravité et il l'approuve résolument. Les votes que vous allez émettre sont des actes, les derniers de ceux par lesquels, depuis quarante ans, vous vous efforcez de mettre la France et son armée en état de repousser l'envahisseur et d'assurer l'intégrité du territoire. Vous avez fait votre devoir. L'armée, ou plutôt la nation armée, va faire le sien et, fidèle à ses alliés, elle combattra avec eux pour les causes les plus sacrées : les neutralités violées, la frontière envahie, et l'indépendance de la patrie. Vive à jamais la France et la République ! »

 

Pendant que le Sénat vote les projets de loi déjà votés par la Chambre, M. Viviani revient à la Chambre. Il remercie l'assemblée, il salue « la France et tous les partis, confondus aujourd'hui, dans la religion de la patrie », il salue « la jeunesse qui marche à la frontière, le front levé et le cœur vaillant ».

 

M. Paul Deschanel parle à son tour et c'est, maintenant, la voix virile du pays qui répond à l'appel du gouvernement :

 

« Les représentants de la nation, dont un grand nombre vont combattre sous les drapeaux et repousser une agression monstrueuse... (Vifs applaudissements) s'associent au gouvernement et offrent à la France armée qui ne s'est jamais levée pour une plus juste cause (Vifs applaudissements), leur admiration, leur dévouement toujours prêts et leur confiance dans son indomptable courage. Que nos armées de terre et de mer soient fermes pour le salut de la civilisation et du droit ! (Acclamations enthousiastes.) Vive la France, notre mère ! Vive la République. (Applaudissements unanimes et acclamations prolongées.) Vive la France, vive la République. Vive l'Alsace-Lorraine ! »

 

En cette année 1914, la France se retrouve toujours la même et c'est ce qui fait cette miraculeuse unanimité, dont on s'étonne. Elle vibre d'une seule âme, puisque c'est son âme.

 

La France ne se bat pas pour telle ou telle raison diplomatique, historique ou politique : elle ne se bat même pas pour reconquérir l'Alsace-Lorraine (n'avait-on pas attendu quarante-cinq ans ?) ; elle se bat parce que le monde a besoin d'elle, parce qu'elle a besoin, elle-même, d'être héroïque et que le temps lui pèse d'être restée si longtemps sans se sentir brave, loyale et désintéressée.



15/08/2014
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 328 autres membres