14-18Hebdo

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80e semaine de guerre - Lundi 7 février au dimanche 13 février 1916

 

LUNDI 7 FEVRIER 1916 - SAINT ROMUALD - 554e jour de la guerre

MARDI 8 FEVRIER 1916 - SAINT JEAN DE MATHA - 555e jour de la guerre

MERCREDI 9 FEVRIER 1916 - SAINT CYRILLE D’ALEXANDRIE - 556e jour de la guerre

JEUDI 10 FEVRIER 1916 - SAINTE SCHOLASTIQUE - 557e jour de la guerre

VENDREDI 11 FEVRIER 1916 - NOTRE-DAME DE LOURDES - 558e jour de la guerre

SAMEDI 12 FEVRIER 1916 - SEPT FONDATEURS SERVITES - 559e jour de la guerre

DIMANCHE 13 FEVRIER 1916 - SAINT POLYEUCTE - 560e jour de la guerre

Revue de presse

-       L'aviateur Gilbert tente une nouvelle évasion - Il est repris à la station d'Olten

-       Revirement à Salonique en faveur des Alliés

-       Russie et Japon repoussent une offre de paix allemande

-       M. Briand en Italie

-       Démission de M. René Besnard sous-secrétaire d'état à l'Aéronautique

-       Les Etats-Unis et la guerre sous-marine - Les Allemands demandent à assassiner sans risques

-       Une conférence des Alliés avec l'adhésion de l'Italie va se réunir à Paris

 

 

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L'alcool sacré (L'Echo de Paris 12/02/1916)

-On n'oserait pas en asperger les Boches, mais nos soldats peuvent le boire !

  

  

Morceaux choisis de la correspondance

Oncle Henry avait cette bonne idée fixe de la fin de la guerre pour octobre ou novembre. Pourvu que ce soit vrai. On patientera encore jusque là, n’est-ce pas chéri, mais vraiment plus, on ne se sentirait pas le courage, c’est déjà bien assez de deux longues années perdues.

7 février - ELLE.- Nous avons eu hier un dimanche très calme au début, Thérèse nous avait invités à déjeuner, mais nous n’avons pas accepté ne voulant pas laisser aux bonnes la garde entière de nos enfants un dimanche. Je t’ai écrit, ainsi qu’à Marie Molard, à la banque qui m’avait avisée de l’achat des actions de Gafsa à 681 fr. et demandait si nous gardions valable pour février l’ordre d’achat de 5 actions nouvelles à 678 fr. J’ai répondu affirmativement.

 

Maman, pendant ce temps, faisait aussi sa correspondance près des enfants tout en les surveillant. Puis nous avons eu la visite du curé de Cheniménil qui venait demander notre auto pour conduire Monseigneur quand il viendra pour la confirmation. Notre petit jeune homme s’est bien mis à la conduite heureusement et pourra servir de chauffeur à Monseigneur, car me vois-tu conduisant un prélat. Il est resté très longtemps.

 

Puis sont arrivés l’oncle Henry, Paul et Suzanne retour de Nancy. Paul est en permission et était allé voir ses beaux-parents. Il nous a dit avoir trouvé son beau-père très changé et en mauvais état. D’ailleurs nous avons appris par ton frère Paul, je ne sais d’où il le tenait, que l’oncle Vautrin était atteint d’angine de poitrine et que c’était très grave. L’oncle Henry revenait de Paris et pour une fois était optimiste. Il avait vu des gens importants dans le monde de la finance, des sénateurs, etc., et avait cette bonne idée fixe de la fin de la guerre pour octobre ou novembre. Pourvu que ce soit vrai. On patientera encore jusque là, n’est-ce pas chéri, mais vraiment plus, on ne se sentirait pas le courage, c’est déjà bien assez de deux longues années perdues.

 

A part cela, l’oncle Henry a raconté des tas de balivernes à Maman au point de vue papier et pâtes qui se contredisaient et auxquelles j’ai prié Maman de n’ajouter aucune foi. Ainsi à un moment il a dit à Maman qu’elle ne devait pas vendre de parcheminé ou machine à écrire moins de 200 fr. Puis comme Maman lui disait qu’elle avait bien du mal d’obtenir 190 pour sa qualité première, « Mais c’est déjà très beau 190. Comment vous obtenez 190, vous devez gagner énormément avec cela ». En voyant ou plutôt entendant cette contradiction, je me suis rappelée mon pauvre papa qui n’avait jamais confiance dans tous les propos de son aîné et, lui qui était toujours si indulgent, quand nous parlions entre nous de ce qu’avait dit ou fait l’oncle Henry : « Ce sont des balivernes, le voilà encore monté sur un autre dada, etc. ». A un moment Paul même a dit à son père qu’il parlait de choses qu’il ignorait totalement. Il paraît que Paul a fait une demande pour passer au 68e bataillon de chasseurs, bataillon d’André Bertin, car il se déplaît au 152 où il n’a plus personne de connaissance parmi les officiers comme parmi les hommes. C’est un mélange d’anciens sous-offs et d’officiers de dragons, il ne peut plus y avoir aucune camaraderie, il a avec lui un Lt qui lui déplaît souverainement et, comme ils doivent vivre en tête-à-tête dans la tranchée, ce n’est pas amusant. Mais ce sera peut-être difficile à obtenir.

 

7 février - LUI.- Je reçois tes deux bonnes lettres du 3 et du 4 février. Tu me dis que Dédé a toujours un peu de fièvre mais, puisqu’il n’y a pas bronchite, je suis rassuré et j’espère qu’il pourra bientôt se lever et avoir le plaisir (pauvre Dédé) de retourner à l’école.

 

Nous sommes arrivés hier dans ce petit patelin (Vézilly) où nous allons rester, paraît-il, une dizaine de jours. J’ai une bonne chambre et un bon lit et mes hôtes sont très gentils, bien qu’il y ait ici des troupes depuis bientôt un an. L’ennui c’est qu’il y a eu avant notre arrivée une forte épidémie de gale pour les chevaux et que nous sommes obligés de les avoir à la corde. Les pauvres bêtes, qui n’en ont pas l’habitude, vont beaucoup souffrir car il fait très mauvais temps et j’en suis navré car tous les chevaux dans notre groupe étaient bien soignés et en très bon état. Comme me le disait un cultivateur du pays, le plus maigre des miens est encore plus gras que le plus gras de ceux qui nous précédaient.

 

Où irons-nous après, voilà la question. Mes camarades sachant que je serais très désireux d’aller en Alsace ont voulu me faire croire que c’était décidé. Naturellement cela n’a pas pris mais j’aimerais mieux aller de ce côté. Je me sentirais plus près de ton cœur, ma Mi si chère, et je crois que j’aurais encore plus de courage pour continuer cette maudite guerre.

 

Aujourd’hui nous avons eu une manœuvre de cadres. Les chefs seuls marchaient. Je n’ai pas remarqué de grands changements sur ce qu’on faisait en temps de paix. Dans ces manœuvres sans troupes, les mêmes invraisemblances se produisent toujours.

 

Les permissions ont repris à la grande joie de tous mes hommes. Zemb, qui m’avait quitté depuis une dizaine de jours pour remplacer l’officier d’approvisionnement, en permission, a repris sa place à la batterie. J’ai donc envoyé mon adjudant en permission et en suis bien content pour lui car il est fort dévoué. Le jeune Bonnier a été fatigué par toutes ces étapes. Le pauvre garçon a beaucoup de bonne volonté mais il n’a pas je crois grande santé et ne résisterait pas aux fatigues d’une campagne.

 

Je sais que mon petit Robert est fort intelligent. Mon petit Dédé aussi d’ailleurs. Embrasse-les bien pour moi. Je te serre sur mon cœur comme je t’aime. Ton Geogi. J’ai reçu les chaussettes. Merci bien.

 

8 février - ELLE.- Vous êtes arrivé dans votre fameux camp. Quel dommage qu’on n’ait pas eu la bonne idée de vous envoyer à celui d’Arches où des divisions se succèdent depuis décembre. Enfin je suis contente que tu sois pour un moment à l’abri.

 

Noëlle et Robert sont toujours au lit, assez enfiévrés. Robert se plaignait hier soir des dents et des oreilles. On lui a mis un cataplasme de fécule et il a bien dormi cette nuit, je pense que la fièvre tombera tout d’un coup.

 

Si nous allons à Arcachon, ou plutôt au Moulleau à 4 kilomètres d’Arcachon, où il n’y a pas de malades comme dans la ville, nous ne pouvons pas aller dans un hôtel à cause des enfants qui ont encore, chaque fois qu’ils ont froid, des quintes de coqueluche qui nous feraient renvoyer de l’hôtel et honnir de toutes les familles qui y seraient installées. Sans cette circonstance, nous aurions certainement choisi l’hôtel qui a tant d’avantages au point de vue tranquillité. Mais tu sais, je ne me fais pas de bile pour le ménage et avec Marie Ehling et Elise je n’aurai à m’occuper de rien. Il faut simplement que je trouve une 3e personne pour s’occuper des enfants puisque le Dr me défend absolument toute fatigue et veut que je continue sur ma chaise longue à haute dose. Alors je ne sais quoi décider. Emmener les dames Aubert, cela leur ferait plaisir, mais elles sont deux, cela fait deux lits occupés, deux voyages à payer etc., ou prendre une demoiselle. Mais qui ? Nous conviendra-t-elle ? J’attends que nos enfants quittent leur lit et je prendrai une décision. C’est bien pour eux que je le ferai car je n’ai aucun enthousiasme. Pour moi, être étendue ici ou là-bas c’est bien la même chose et j’aurai en plus tout l’ennui du voyage.

 

Enfin mon régime me réussit puisque je continue à grossir, j’ai augmenté d’une livre cette semaine. Tu me dois des félicitations puisque je progresse et que je suis si sage, que je ne bouge pas. Heureusement que Maman est là pour soigner les enfants, par exemple, car ce n’est pas en restant au lit jusque 10 heures et en étant mollusque tout le reste du jour qu’on remplit son rôle de mère de famille. Il faut espérer que cela ira mieux plus tard et que je pourrai reprendre une vie plus active quand tu reviendras.

 

Hier André regardait l’Illustration. Il y avait une gravure intitulée « Les boulevards en 1916 ». C’étaient des soldats qui remplissaient les trottoirs. Au-dessous d’eux, il y avait une pancarte accrochée à un réverbère sur laquelle « Renaissance » était inscrite. André me dit qu’est-ce que vient faire la Renaissance ici ? « C’est pour indiquer que le théâtre de la Renaissance est tout près ». « Mais ce n’est pas un théâtre Maman, c’est une époque, j’ai vu sur mon histoire, époque de la Renaissance, à peu près vers François 1er, on a refait des beaux palais, des meubles ». Tu vois que ton fils, quoiqu’ayant des études bien décousues par ses diverses petites maladies, a une vague teinte d’histoire. Il a beaucoup de facilités grâce à sa bonne mémoire.

 

9 février - LUI.- Je rentre de manœuvre. Nous n’avons véritablement pas de chance pendant cette période. Toute la matinée il a neigé et ce n’est pas bien commode pour installer toutes nos lignes téléphoniques. Il fait beau ce soir mais il fait très froid. Heureusement que j’ai un bon lit où il va faire très bon s’étendre. Je ne regrette qu’une chose c’est que tu n’y sois pas avec moi et que je ne puisse pas caresser tout ton petit corps si cher. Tu sais, Mimi, il ferait joliment bon !

 

Dis à Maman qu’elle ne s’inquiète pas trop pour les prix de revient. D’abord il est possible que ma méthode ne donne pas des résultats absolument exacts. Je ne connais pas assez le papier et j’ai été trop vite pour pouvoir prétendre à une précision absolue. Et puis comme je vous l’ai dit, je crois que le prix de l’heure, que j’ai calculé d’après les résultats de l’an dernier, baissera cette année, puisque vous avez travaillé beaucoup plus longtemps et qu’en somme les frais généraux, l’intérêt du capital et l’amortissement sont les mêmes, qu’on travaille beaucoup ou peu. Enfin l’essentiel pendant la guerre c’est de ne pas perdre sur le capital. Même si on ne fait pas l’amortissement, on a l’avantage de garder ses ouvriers, qui sans cela auraient certainement déjà quitté Docelles. Donc je vous en prie, ne vous faites aucun souci. Les questions d’argent à l’heure actuelle ne sont pas à considérer.

 

Tu sais que la femme d’Adolphe, qui d’ailleurs est une excellente ouvrière, réclame fréquemment et qu’elle est très vive. Les tarifs n’ont pas été changés j’en suis sûr. Si les ouvriers gagnent moins c’est qu’ils produisent moins qu’autrefois. Je m’en suis d’ailleurs rendu compte quand j’ai été à Cornimont. S’ils produisent moins c’est, je crois sans me vanter, que tout est moins bien soigné soit à la filature soit à la préparation du tissage. Les filés sont plus mauvais, les chaînes aussi. Que veux-tu, il n’y a pas à dire, un directeur ne vaut pas le patron. Mais tu comprends bien que d’ici je ne peux pas m’en mêler et d’ailleurs ce n’est pas Alfred qui est responsable mais plutôt les directeurs, qui devraient s’arranger de façon que les ouvriers puissent produire autant qu’autrefois. Je n’ai jamais été partisan du travail d’11 heures. Je l’ai dit à Pierre Mangin mais tu le connais, il ne veut rien entendre. D’ailleurs on m’écrit hier de Cornimont que les ouvriers de Rochesson ont carrément refusé de travailler plus de 10 heures. Il paraît qu’ils ont arrêté leurs métiers à six heures et qu’on a eu de la chance de ne pas avoir d’accidents de machines.

 

10 février - ELLE.- C’est malheureux de penser que tu es à l’arrière, que je pourrais peut-être te rejoindre et que je recule devant la fatigue et les autorisations à demander. Tu as une bien vilaine petite femme, mon pauvre chéri.

 

Robert et Noëlle vont enfin mieux, ils n’avaient plus de fièvre ce matin. Probablement que ce soir ils auront encore une petite élévation, mais que demain ce sera tout à fait fini. Je leur ai donné à tous les trois une purgation ce matin, car ils n’avaient pas d’appétit.

 

Maman est partie hier à 4 heures à Nancy où elle était conviée à une réunion qu’organise la branche Perrin pour décider ce qu’on veut faire pour les questions à régler le 5 mars à la grande et importante réunion des H.G.P. Cette réunion avait d’abord été fixée au mercredi 2 heures. Mais Maman avait refusé car cela l’obligeait à partir d’ici dès le matin et à coucher à Nancy. Elle a donc écrit à l’oncle Paul de vouloir bien la mettre à huit heures du soir, ce qu’il a accepté. Maman y est allée pour montrer de la bonne volonté, car il est évident que l’oncle Vautrin, l’oncle Jules et Paul Cuny, assistés de Philippe Houot, n’auront pas besoin de ses lumières.

 

Elle a dû quitter Nancy ce matin à 7 heures et continuer vers Dijon, Pontarlier et la Suisse où elle veut visiter ses fournisseurs de pâtes à Neuchâtel et Soleure qui ont été très aimables pour nous depuis le début de la guerre, moins chers que les Suédois et fournissant bien mieux, mais pas en assez grande quantité, et Maman voudrait obtenir d’eux un plus fort tonnage, car elle fait avec leurs pâtes un papier qui prend très bien, qu’elle peut faire pas trop cher et qui nous rapporte plus que les machines à écrire.

 

Il est arrivé au courrier de ce matin une lettre de Paul Laroche-Joubert qui fera plaisir à Maman à son retour, lettre très affectueuse et lui donnant de bons conseils pour la vente. Il lui dit de vendre sans prix fixe, c.à.d. un prix se rapportant à la pâte - si elle monte, le client doit en supporter la conséquence. Paul dit qu’il a déjà essayé ce mode pour de grosses commandes qui ont été acceptées. Maman en avait déjà eu l’idée, elle me disait souvent pourquoi ne ferions-nous pas comme les cotonniers qui agissent un peu de cette sorte, d’après ce que Paul Cuny nous a expliqué pour Cheniménil. P.L.J. dit que le papier devient de plus en plus cher et rare.

 

La neige tombe depuis hier, mais ne s’amasse pas, il fait très froid et je vous plains de faire des manœuvres par ce vilain temps. Etes-vous bien logés au moins ? As-tu reçu tes chaussettes fines, ce serait plutôt le cas de mettre celles de laine par ce froid.

 

J’ai fini par me décider à louer une villa au Moulleau et ai offert à Thérèse d’y venir avec moi, ce qui a paru l’enchanter. De cette façon je n’y serai pas seule. Il y a juste assez de lits : 6 lits de grandes personnes, 2 d’enfants et 3 de bonnes. Si Maguy veut venir nous voir, elle descendra à l’hôtel qui est tout près, paraît-il. Si rien ne se trouve d’ici là, que les enfants soient bien remis, nous partirions vers le 25 février.

 

Les jours te semblent longs en attendant la victoire qui te ramènera à moi et à tes enfants chéris.

11 février - ELLE.- Je crois que les jours te semblent longs en attendant la victoire qui te ramènera à moi et à tes enfants chéris. Cette lenteur et la monotonie triste de ta vie donnent forcément du spleen et il a fallu jusqu’alors ta force d’âme pour lutter contre le découragement et montrer cette belle vaillance que j’admirais en toi.

 

Moi aussi, cette nuit, ne dormant pas encore à une heure, j’ai eu mon petit moment de faiblesse et je me désolais d’autant plus que tu n’étais pas près de moi, toi qui sais si bien me consoler, tout en me grondant un peu, mais je me sens protégée, quand tu es là rien, me semble-t-il, ne peut m’arriver de malheureux. Et maintenant nous sommes l’un et l’autre si éloignés que nous ne pouvons nous donner de réconfort. Pour moi, j’ai pourtant celui de sentir ton amour me suivre fidèlement dans tous les actes de ma vie et, en ton absence, je revis en pensée les belles années vécues à tes côtés mon chéri, toute la tendresse dont tu m’as entourée, ta douceur, ton désir de me faire la vie la plus heureuse, j’en suis tout émue et, malgré moi, mes larmes coulent en pensant que tout cela est si loin. Voilà que je voulais remonter notre courage à tous les deux et j’y réussis bien mal, mon pauvre Geogi, mais tu sais je te souris à travers mes larmes, je ne veux pas que tu gardes dans tes yeux et ton cœur le souvenir d’une femme éplorée. Au fond je suis très vaillante et ai le ferme espoir que notre bonheur reviendra et que nous nous retrouverons bientôt. D’ailleurs c’est très facile, si tu es trop las de cette vie tu n’as qu’un mot à dire, Paul L.J. l’a dit à Maman et il t’aura une place dans une poudrerie.

 

Nos enfants n’ont plus de fièvre et se sont levés un peu aujourd’hui mais ils toussent encore beaucoup, la nuit surtout. Je ne renvoie pas encore André à l’école car il fait trop froid, il fait ses devoirs à la maison. Une gamine lui apporte ses cahiers après les classes du matin et du soir. J’ai reçu un mot de Maman daté d’Aillevillers en partance pour la Suisse. Elle ne me disait rien de la réunion de Nancy, sinon que Paul Cuny avait télégraphié qu’il ne pouvait venir. Je pense que Maman pourra rentrer dimanche soir.

 

Je te joins une lettre de Marie Molard qui subit l’influence désagrégeante de l’arrière. C’est curieux, je suis un peu comme les parents qui voient très bien les défauts de leurs enfants mais sont fâchés d’en entendre parler par d’autres. Je vois moi aussi très souvent bien des fautes et t’ai même ennuyé peut-être en te les racontant mais je suis vexée de voir que d’autres les constatent dans notre pauvre France.

 

En tout cas, Adrien a été bien naïf d’écrire une plainte. Les civils n’ont qu’à se taire pour le moment et je crois que certains militaires sont heureux en ce moment de prendre leur revanche sur les industriels qui les écrasaient parfois de leur luxe en temps de paix.

 

Allons, mon petit chéri aimé, ta petite femme t’embrasse avec tout son cœur en te disant reprends courage et gaieté.

 

11 février - LUI.- Je reçois ta bonne lettre du 8 courant. Tu vois qu’elle n’a pas mis longtemps à venir. Il fait ici un temps épouvantable et mes pauvres chevaux sont trempés et sont enfouis dans une boue très épaisse, qui va sûrement provoquer des crevasses. Heureusement qu’ils étaient en parfait état pour venir ici. Comme nous allons partir d’ici quelques jours j’espère que je n’aurai pas d’ennuis. Mais ce que je ne comprends pas c’est que le service vétérinaire de l’armée ne fasse pas désinfecter toutes les écuries. C’est possible paraît-il et comme d’autres batteries vont prendre notre place, cela vaudrait réellement la peine car, si nous perdons chacun quelques chevaux, cela peut coûter cher à l’Etat. Enfin aujourd’hui on a décommandé la manœuvre et nous n’avons eu que des exercices en chambre. Mais vivement le front. On est cent fois plus tranquille, beaucoup moins fatigué et bien mieux installé.

 

J’espère que Noëlle et Robert iront mieux. Tu ne me parles plus de Dédé, c’est donc qu’il est guéri et qu’il a pu retourner à sa chère école. Mais tu vois, Mimi, tu feras sagement de changer d’air et d’aller t’installer pendant quelques mois aux environs d’Arcachon. Tu fais bien de ne pas aller à Arcachon même. Il paraît que c’est rempli de malades. Seulement ce qui m’ennuie un peu dans tout cela, c’est que tu vas te fatiguer un peu. Fais bien attention ma petite Mi et fais-toi bien aider. Je n’ai pas besoin, n’est-ce pas, de te recommander de ne pas faire attention à la dépense. Je crois que tu serais plus libre avec une étrangère qu’avec les Demoiselles Aubert, qui sans doute sont fort gentilles et feront tout pour nous mais qui sont des parentes et des personnes âgées.

 

Je te félicite de tout mon cœur de tes progrès et tu ne pourras pas faire plus de plaisir à ton Geogi qu’en t’efforçant de les continuer. Il suffit d’être bien sage et bien raisonnable et je compte sur ma Mi.

 

12 février - ELLE.- Je t’écris de l’usine en attendant que Monsieur Bigaut ait fini des lettres que je dois signer. Je vais très bien ces jours-ci et les enfants ont repris presque leur vie habituelle mais ils toussent encore. Aujourd’hui je les ai fait retravailler, Noëlle et Robert s’entend, car André fait ses devoirs depuis lundi, mais Mlle Renard n’a pas pu venir, sa mère étant très souffrante. Elise avait tout le travail de la maison car Marie Ehling est au lit grippée aussi et, pour occuper les enfants une heure le matin et autant l’après-midi pendant que je venais au bureau, je leur ai donné des devoirs. Après ils sont bien plus sages et retrouvent leurs jeux avec joie. Marie Krantz m’a invitée à dîner et je vais donc coucher mes trois diables à six heures ce qui me permettra de les quitter bien tranquillement une fois qu’ils seront au lit. J’espère que je ne succomberai pas à mon tour à cette épidémie de grippe. Je prends des précautions, me gargarise soigneusement pour éviter la contagion.

 

Figure-toi que cette nuit, j’ai rêvé que je te serrais bien fort dans mes bras, tellement fort que je me suis réveillée en ayant très mal. En rêvant j’avais pris ma boule dans mes bras, tu sais que j’ai la mauvaise habitude de mettre ma boule contre mon estomac quand j’ai un peu mal je m’imagine que cela me fait du bien et tout en dormant je l’avais serrée contre mon opulence ou plutôt contre ma petite poitrine et voilà la sottise de ta femme, ce sera bientôt de la folie, qui presse sa boule tendrement contre elle croyant que c’est son chéri. Je ne devrais pas te raconter semblables bêtises, c’est bien peu intéressant mon pauvre Geogi.

 

Le directeur de Cheniménil qu’on disait réformé est maintenant classé dans l’auxiliaire depuis hier. Il était depuis 3 semaines à Epinal en observation et Thérèse ne sait pas s’il reviendra à Cheniménil ou s’il va être appelé de suite. C’est bien ennuyeux. Il paraît que l’autre jour Paul n’était pas content et trouvait que tout allait mal, ce serait bien fâcheux.

 

13 février - ELLE.- Je rentre de la messe et des catéchismes. Mes catéchisards ont pas mal su. Aux petits, j’ai raconté l’histoire de Joseph, ils adorent les histoires. On voit si bien, les pauvres petits, que personne chez eux n’a le temps de s’occuper d’eux. Ils me dévoraient des yeux et ne perdaient, je t’assure, pas une de mes paroles. Il est entendu que dimanche prochain on doit me raconter tout ce qu’on aura retenu.

 

Mes enfants ne sont pas sortis car le vent est encore froid quoique le soleil donne mais ils vont bien et sont très sages aujourd’hui, ils sont en train de dessiner. Il paraît qu’André t’a envoyé une carte hier, les deux autres ont voulu en faire autant et je te joins leur œuvre. Tout cela n’a rien de bien beau, c’est un passe-temps plutôt qu’une épître.

 

Je pense que Maman rentrera ce soir. J’irai la chercher à Epinal car je ne voudrais pas laisser notre petit chauffeur y aller seul, il fera nuit et il n’est pas encore assez expérimenté. J’ai toujours peur d’un accident, c’est si vite arrivé.

 

Je t’avais dit qu’Adolphe Viry travaillait à l’usine mais il n’a pas pu continuer. Son capitaine a fait des histoires, il a trouvé qu’il avait voulu visiter l’usine et qu’on lui avait fait faire antichambre, car Mr Bigaut n’avait pas voulu le laisser visiter sans l’assentiment de Maman et il avait pris le temps de téléphoner. Puis il aurait voulu acheter du foin, et Maman a refusé, voulant en garder pour le cas où elle aurait encore besoin de chevaux étrangers pour le transport de la houille. Enfin il paraît que ce capitaine est bilieux, car il a dit à ses sous-officiers qu’il n’avait pas besoin d’être aimable pour Madame Boucher et il a défendu à Adolphe de venir travailler et lui a donné des corvées de nettoyage de rues, etc. Tu penses que cela ne plaît guère à ce dernier qui venait travailler 6 heures par jour et gagnait 2,50f, ce qu’il trouvait bon à prendre. En même temps le capitaine dit à ses hommes de chercher de l’ouvrage partout mais il ne veut pas qu’on les paie moins de 0,35f l’heure. Les paysans ne veulent pas payer ce prix-là et les soldats restent presque tous inoccupés. Maman en a eu 4 qui lui ont fendu du bois, mais c’est fini. Il y a vraiment des chefs bien ridicules. En nous reprenant Adolphe, il nous a renvoyé 2 ébénistes s’offrir pour finir le travail, mais comme c’était de la grosse charpenterie, au bout d’un jour, nous leur avons dit de ne plus revenir, ce n’était pas du tout leur affaire et le charpentier aimait autant être seul.

 

13 février - LUI.- J’ai reçu hier ta bonne lettre du 7 et aujourd’hui celle du 10. Ah oui, nous avons un temps affreux pour nos manœuvres. Aujourd’hui nous sommes partis à 6h30 du matin. Je reviens, il est six heures. Heureusement que les hommes étaient rentrés pour une heure car ils auraient été trempés. Demain, encore manœuvre, et après-demain, préparatif de départ pour retourner au front du côté de Reims. Ne regrette pas ma Mi de ne pas avoir fait le voyage, nous ne sommes qu’à 20 kilomètres des tranchées et personne ne peut venir ici. Le brave Déon a demandé une permission de 3 jours pour aller à Paris parce que son fils aîné va s’engager (classe 18) dans l’artillerie. Il l’a obtenue et ne rentre que demain soir à Corme. Le commandant avait l’air de s’étonner de cette autorisation. Je lui ai dit que c’était naturel et que je comptais bien en avoir une lorsque mon fils s’engagerait. Il me l’a promise mais espérons bien que d’ici-là la guerre sera finie.

 

Je fais des vœux pour que les prédictions de l’oncle Henry se réalisent et que nous nous retrouvions au mois de novembre prochain. Je regrette un peu de ne pas pouvoir assister à la réunion de la branche Perrin. Comme gérant, c’est un peu ennuyeux de ne pas intervenir du tout dans la discussion, mais qu’y peut-on ! Je suppose bien qu’on ne va pas changer grand chose dans les statuts.

 

Je suis content de savoir que tu as définitivement loué une villa près d’Arcachon, car je suis convaincu que ce changement d’air vous fera du bien à tous. Tu as bien fait d’y inviter Thérèse, tu seras d’abord moins seule et puis cela lui fera plaisir. Mais j’espère bien qu’en plus tu vas tâcher de trouver une autre bonne ou une institutrice pour les enfants, autrement vous vous fatiguerez l’une ou l’autre.

 

Voilà très longtemps en effet que les cotonniers font des marchés à écart, c’est-à-dire dont le prix varie avec le prix du coton. Seulement jusqu’ici dans la papeterie, il n’y avait pas de grande variation dans les prix des pâtes et ce n’était pas nécessaire. Actuellement lorsque vous faites un marché, si vous ne pouvez pas de suite vous couvrir en pâtes, c’est-à-dire acheter la quantité de pâtes qui vous sera nécessaire pour fabriquer les quantités vendues, vous allez absolument dans l’inconnu.

 

Suis ravi que les enfants aillent mieux. Tu fais bien d’attendre le 25 février avant de te mettre en route car il faut le mois de repos absolu prescrit par le docteur. Ne te fatigue pas trop, ne fais pas d’auto.

 

  

Gravures du Petit Journal - Supplément illustré - 13/02/1916 (N° 1312)

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Comment les Belges punissent les traîtres

A la suite de la trahison qui entraîna la condamnation et l’exécution de Miss Cavell, de l’architecte Philippe Bancq et des autres patriotes indignement assassinés par von Bissing, il s’est formé en Belgique une mystérieuse « Main Noire » qui s’est donnée pour mission de les venger. On sait comment Nels de Rode, le dénonciateur de Miss Cavell fut trouvé tué de deux coups de revolver dans une rue de Schaerbeck. Cet individu, qui avait appartenu à l’armée belge avant la guerre, faisait profession d’aider les jeunes Belges désireux de rejoindre l’armée du roi Albert, à franchir la frontière hollandaise. Il les dénonçait ensuite et les faisait arrêter au moment où ils allaient atteindre la frontière. C’est ainsi qu’il eut connaissance des efforts de Miss Edith Cavell pour aider les patriotes, et qu’en septembre dernier, il la dénonça. La « Main Noire » belge lui fit payer de la vie sa trahison. Un autre traître, complice de Nels de Rode, fut, la même nuit, abattu d’un coup de poignard en plein cœur. Après ces exécutions, les Allemands, afin d’en éviter d’autres, firent de nouvelles perquisitions pour saisir toutes les armes que possédaient les particuliers. Mais cela n’empêcha pas la « Main Noire » belge de poursuivre ses actes de justice. Quelques jours plus tard, deux espions allemands étaient encore exécutés par elle. On les a trouvés pendus avec sur la poitrine cette inscription : « Pendu pour crime d’espionnage ». ‘S’il est défendu aux Belges d’être porteurs de revolvers, il ne leur est pas encore interdit de se munir de bonnes et solides cordes pour exécuter les espions.’

 

 

 

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Le zeppelin est passé

C’est le pendant de l’impressionnante composition que nous avons publiée, il y a quinze jours, : « Le taube est passé ». Le zeppelin est passé, lui aussi, il a fait d’innocentes victimes : des vieillards, des femmes, des enfants. Et, de nouveau, nous répèterons : Voilà ce qu’ils appellent faire la guerre ! Lorsqu’il y a presque un an, les monstres aériens du comte Zeppelin vinrent pour la première fois sur la capitale, un journal allemand rendant compte de ce raid, intitulait son article : « Une nuit de terreur à Paris. » De la terreur !... Ah ! certes non, ce n’est point de la terreur qu’éprouva la population parisienne ; ce fut, la première fois, de la curiosité narquoise, cette fois, de la curiosité encore, mais de la curiosité mêlée d’indignation pour les procédés infâmes de ces aéronautes allemands qui viennent jeter des bombes, non point sur des ouvrages militaires, sur des forts, sur des camps, mais sur des quartiers populeux habités par des familles sans défense. Ils peuvent être fiers de leur randonnée, les barbares : vingt-six morts, vingt-neuf blessés, tous de pauvres gens inoffensifs, des ménagères, des fillettes, même des bébés au berceau. Quelle prouesse et comme cela honore la glorieuse Allemagne ! Ici gît une pauvre vieille femme de 71 ans, là-bas un vieil ouvrier de 66 ans. Ailleurs, toute une petite famille, la mère, les enfants assassinés. Que la lecture de cette énumération sera agréable au cœur du Kaiser : « Mme Leriche, 34 ans, tuée ; Leriche (Raymond), 8 ans, tué ; Leriche (Andrée), 18 mois, tuée. » Voilà les terribles ennemis dont le zeppelin a triomphé. Belle victoire, en vérité, dont le résultat sera, aux yeux du monde, aux yeux des neutres, d’affirmer une fois de plus l’inconcevable barbarie tudesque et de jeter sur l’Allemagne un peu plus de honte, un peu plus d’ignominie.

 

 

 

Les instantanés de la guerre (photos)

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En Egypte - Poste de mitrailleurs

Calvaire érigé à la mémoire des soldats du 146e régiment d'infanterie

Obusier de côte, de 270

A Salonique - Déserteurs bulgares amenés à l'état-major

Le coiffeur sénégalais

En Egypte - Un groupe de téléphonistes de l'armée australienne

Canons de tranchées dits "Crapouillots"

En Serbie - Les boches et le cochon

Un goumier marocain guette l'ennemi au créneau de la tranchée

Les Serbes exilés transportent leurs enfants dans des cacolets

Dans les Vosges - Un poste de secours de première ligne

Le coin du cuistot

 

 

Thèmes qui pourraient être développés

  • Religion - La confirmation
  • Armée - Manœuvres de cadres
  • Les Allemands ont perdu leurs colonies
  • Suisse - Les sanatoria suisses où sont hospitalisés les prisonniers français
  • Allemagne - Russie et Japon repoussent l'offre de paix allemande
  • Aviation - La direction de l'Aéronautique rattachée au ministère de la Guerre - Démission de M. René Besnard, sous-secrétaire d'Etat à l'Aéronautique
  • Industrie - Durée du travail de 11 h - Des ouvriers arrêtent le travail à 18h
  • Industrie - Fournisseurs de pâtes à Neuchâtel et Soleure
  • Industrie - Marchés à écarts : dont le prix varie avec le prix des matières premières
  • Des lits de bonnes
  • Correspondance - Lettre d'amour
  • Démobilisé - Avoir une place dans une poudrerie
  • Service vétérinaire de l'armée
  • Arcachon rempli de malades
  • Prisonnier - Le général Vérand inspecteur général des prisonniers de guerre
  • Une boule (bouillotte)
  • Religion - L'histoire de Joseph
  • Aviation - La guerre aérienne (LPJ Sup)
  • Les instantanés de la guerre (Photos dans LPJ Sup)
  • Conseils pratiques - L'autorité des parents sur leurs enfants (LPJ Sup)
  • Religion - Fête religieuse - Notre-Dame de Lourdes - 11 février
  • Religion - Fête religieuse - Sept Fondateurs Servites - 12 février


05/02/2016
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