14-18Hebdo

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Edouard Favre - Mes cahiers de souvenirs - 32- Début juin 1917

Edouard Favre, 38 ans en 1914, officier d’active dans l’artillerie, va passer toute la guerre au front. Il tient un journal, et nous suivons ses préoccupations dans 3 domaines : la guerre, sa famille, et son « idée fixe » : les avions suspendus...

Document transmis par Marie Favre, sa petite-fille - 11/11/2014

 

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Edouard Favre - 1918-1919

13 juin (1917)

La vie de campagne est monotone. On aspire au repos, on l’annonce. Au lieu d’un repos prévu, c’est la bataille de nouveau. Les artilleurs ne s’usent pas, ils n’ont pas besoin de repos, ils sont engagés tout le temps.

 

J’ai relevé avec mon groupe le groupe Vial il y a un mois, j’y ai vu Pierre Adenot, j’ai été voisin de Jean Deries. Le secteur se calme, cependant il y a des excitations d’artillerie ou de petites opérations d’infanterie de part et d’autre à chaque instant.

 

J’ai pu partir en permission du 25 mai au 6 juin. J’ai passé 48 heures à Paris, une journée à Lyon, deux à Grenoble, une à Villefranche, quatre à Annecy, une à Paris, et suis rentré avec un effroyable besoin de sommeil et d’immobilité. Ici j’ai pu le satisfaire.

 

Au cours de cette permission je voulais faire les deux expériences que j’avais préparées, celle du corps immergé chez Mr Eiffel, celle du principe d’Archimède à Annecy ou à St Jorioz.

 

Après un coup de téléphone à Passy 34-52, j’y ai envoyé mes deux corps fuselés avec une lettre explicative. Quatre ou cinq jours après j’y ajoutais un mandat de 50 francs pour les frais qu’entraîneraient les photographies que je voulais que l’on prit. Mais Mr Eiffel me faisait connaître son refus d’effectuer les expériences que je demandais déclarant mes appareils mal faits et inadmissible le résultat que j’attendais de ce tapis élastique.

 

L’appareil destiné à la vérification du principe d’Archimède est à peu près comme je le désirais, sauf que le flotteur est beaucoup trop lourd. L’expérience que j’ai faite au cours d’une promenade dans une embarcation avec Goty et Bernard n’a pas été suffisamment nette, bien que ma Goty ait déclaré à plusieurs reprises « ça flotte mieux qu’avant » ou « moins bien qu’avant », son affirmation coïncidant avec l’observation que j’attendais. Comme au retour j’en causais avec l’oncle Jacques il me dit qu’à son avis il « paraissait évident que la liaison élastique devait améliorer la flottabilité ».

 

A Paris j’avais vu l’oncle Albert et je lui avais soumis une note faisant appel à la très haute compétence de Mr Painlevé. En voyage j’avais rencontré entre Grenoble et Lyon Mr Termier qui venait d’installer à Varces Thérèse et ses enfants. Je lui expliquais mes quelques idées, lui montrais mon flotteur, lui racontais mes déboires et j’ignorais encore le refus de Mr Eiffel. Il voulut bien me proposer alors d’en parler à Mr Appel ou à Mr Lecornu, je l’en remerciais et lui annonçais que je le lui demanderais peut-être.

 

De retour à Paris le 5, après avoir passé ma journée en commissions ou en visite, je rentrais à 11h du soir à mon hôtel et je me décidais à faire le lendemain matin avant mon départ une visite à l’oncle Albert pour lui remettre ma demande au ministre. Rien n’était prêt, il fallait écrire cette demande, y joindre une sorte d’historique des relations que j’avais eues avec les sections techniques ou commission des inventions, ainsi qu’une édition de mon mémoire, celle que j’avais anciennement remise au colonel Dorand, et je voulais y préciser quelques points. J’y passais toute la nuit. Voici la lettre adressée au Ministre.

 

                                              à Mr P. Ministre de la Guerre

  

« Depuis plusieurs années je signale de graves erreurs dans les théories actuelles de l’aérodynamisme et je cherche à faire comprendre la nécessité de munir le véhicule aérien, entre son aile et sa masse, d’une suspension élastique dix fois plus douce que celle des automobiles et aussi importante pour lui que la roue pour le véhicule terrestre. J’aurais aimé expliquer de vive voix mon mémoire et vérifier cette étude théorique par quelques expériences de laboratoire que j’ai tentées une première fois en 1915 dans des conditions trop défectueuses. Hélas ! discussion et expériences m’ont été refusées aussi bien par la Section technique de l’A.M. que par la Commission des inventions.

 

Cependant les arguments que j’apporte sont simples et précis, j’explique un grand nombre de faits que les théories actuelles ne peuvent expliquer. Mon travail nécessite au début un certain effort d’accommodation mais il donne ensuite à l’esprit une telle satisfaction que ses conclusions paraissent évidentes. La conception d’un appareil aérien aussi économique que le véhicule terrestre n’est pas en contradiction avec les lois de la mécanique rationnelle. Mais elle semble, à un tel point, en opposition avec notre expérience actuelle que l’on est tenté, au premier abord et sans réflexion, de la considérer comme chimérique.

 

L’homme des premiers âges, après avoir donné aux patins de ses traineaux le profil, la largeur, l’écartement que l’expérience lui conseillait, devait avoir trouvé ce véhicule parfait. Il serait fort étonné, s’il revenait parmi nous, de voir aujourd’hui tant de choses qu’il ne soupçonnait pas, la roue, le chemin empierré et uni sur des milliers de kilomètres, le ressort, le pneumatique, le roulement à billes, toutes inventions qui, au cours des siècles, ont fait, progressivement et par bonds inégaux, passer de 25 à 3% la « pente de traction nulle » qui caractérise la qualité d’un véhicule.

 

Par des moyens que nous ne connaissons pas aujourd’hui nous obtiendrons peut-être dans l’avenir des résultats meilleurs en nous rapprochant de la perfection sans jamais pouvoir l’atteindre.

 

En ce qui concerne l’aéroplane, nous en sommes encore à l’époque préhistorique du traineau et la « pente de traction nulle » de 20% qu’il suit en vol plané, moteur éteint, mesure en réalité notre degré d’ignorance. Le premier pas à faire, le plus important sans doute, est de respecter le principe de l’intermédiaire élastique que j’ai exposé longuement et qui domine toute la dynamique des fluides. Il faut que l’on se rende compte que le brisement d’un fluide est une perte d’énergie comme la déformation permanente d’une pièce métallique.

 

Dans les circonstances présentes où l’on renonce à prévoir le terme du conflit, où une grande lassitude commence à peser sur les armées et sur le pays, je crois de mon devoir de faire respectueusement appel à la très haute compétence de Monsieur Painlevé, Ministre de la Guerre, car mon travail et ses conclusions ne sont pas indignes de son attention.

 

J’affirme une fois de plus que si nous réussissions à réaliser la suspension élastique de l’aéroplane, ce que je crois possible, nous obtiendrions une arme puissante et nouvelle susceptible de nous donner dans les airs une supériorité facile et la possibilité de porter une guerre effective en territoire ennemi. »

 

L’oncle Albert en a parlé à Mr Breton sous-secrétaire aux inventions qui a paru s’intéresser à la question. Il veut en parler soit à Mr Lecornu soit à Mr Appel et suivant leur avis s’adresser à Mr Painlevé. L’affaire semble bien engagée. J’ai écrit à l’oncle Jacques pour lui expliquer où j’en suis et en dire un mot, s’il le juge utile, à Mr Termier puisqu’il y est disposé.

 

Hier, pendant que je travaillais dans ma cave, recevant le peu de lumière qui m’arrivait par l’escalier étroit, une bestiole aux reflets verts et violets, une jardinière je crois, tombée dans le précipice au fond duquel je vis, tentait par une gymnastique patiente à regagner la lumière. Péniblement elle montait le long de la porte, préférait les angles qui lui donnaient une meilleure prise, s’aventurait sur le panneau, regagnait l’angle, jusqu’au moment où une maladresse lui faisait lâcher prise, elle retombait sur le sol de la cave, généralement sur le dos, agitait désespérément les pattes en cherchant un point d’appui pour se retourner dans le bon sens, n’y réussissait qu’après de longs efforts et, sans hésitation, recommençait son ascension, espérant sans doute être plus heureuse cette fois. Ainsi fit-elle à plusieurs reprises et je ne sais si elle atteignit son but.

 

Comme elle, déjà cinq fois (trois à la S.T., deux à la Com des Inv.) j’ai espéré atteindre le but et suis tombé brutalement sans aboutir à rien. Aujourd’hui il me semble que cette sixième ascension se présente mieux, qu’elle a quelque chance de conduire à un résultat meilleur que les précédentes. Il est peu probable qu’une démarche ultérieure puisse aboutir si celle-ci n’a rien donné, il me restera la publication, n’est-ce pas trop dangereux !

 

En somme maintenant ou bien on me comprendra et on me poussera avec toute l’aide désirable. Ou bien on ne me comprendra qu’à moitié mais en me prenant au sérieux tout de même, j’aurai moins de facilité peut-être mais avec un peu de persévérance je parviendrai à convaincre les récalcitrants. Ou bien enfin on me rejettera purement et simplement et alors je publierai ces études, ce sera certainement une déception assez sérieuse, mais la vie en est tissée.

A suivre…



02/06/2017
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