14-18Hebdo

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Edouard Favre - Mes cahiers de souvenirs - 20 - Fin décembre 1915

 

Edouard Favre, 38 ans en 1914, officier d’active dans l’artillerie, va passer toute la guerre au front. Il tient un journal, et nous suivons ses préoccupations dans 3 domaines : la guerre, sa famille, et son « idée fixe » : les avions suspendus...

Document transmis par Marie Favre, sa petite-fille - 11/11/2014

 

1915 Favre Edouard BEST rogne Photoshop.jpgEdouard Favre - 1915

17 décembre (1915)

Le Colonel qui est méfiant et susceptible m’a fait rappeler le 9 décembre pour rejoindre ma batterie. Je me demandais naturellement si le régiment avait reçu quelque mission nouvelle. Il n’en est rien. Ma batterie est au repos après avoir été remplacée par la batterie de Jean pour le tir contre avions.

 

J’ai trouvé à la 3e bie le jeune sous-lieutenant Dupin. C’est un jeune X de la promotion 1912. Il est intelligent et plein de bonne volonté. Il m’a demandé des précisions sur mon travail et, comme je venais de préparer un résumé destiné à Mr Painlevé, je le lui ai remis pour qu’il me dise les points particuliers qui ne lui paraîtraient pas suffisamment clairs, je suis incapable de les distinguer moi-même. Il m’a apporté ses observations et nous en avons causé un certain temps. Il m’a affirmé que si Mr Painlevé lisait ce travail il y prendrait intérêt.

 

J’ai donc envoyé au colonel Fleury pour qu’il le présente à Mr Painlevé ce résumé de quatre ou cinq pages. Je vais peut-être aussi l’envoyer à Mr Appel.

 

J’ai cherché à voir Mr Appel le 9 décembre mais il n’était pas chez lui et d’ailleurs j’ignorais qu’il fut Doyen de l’Institut, par conséquent assez âgé, très occupé et sans doute un peu brouillé maintenant avec tout ce qui peut être une nouveauté.

 

Comment le colonel Fleury va-t-il recevoir cette note et quelle suite va-t-il donner à ma demande. Dans la lettre que je lui adresse, je lui dis qu’il est le seul à avoir pris quelque intérêt à mon travail… S’il est honnête il sourira de cette flatterie car plus qu’un autre il se rendra compte que l’intérêt qu’il a marqué était assez faible. Mais il est fonctionnaire jusqu’au bout des ongles et cette lettre personnelle lui permettra de transmettre la note en question à titre personnel sans que ce passage par son bureau laisse la moindre trace. Si cela réussit, il saura bien le rappeler et même montrer qu’il a été le « seul à y avoir pris intérêt ».

 

Néanmoins, pour plus de sûreté, j’ai envoyé un mot à l’oncle Albert pour lui dire que ce résumé était en route vers Mr Painlevé et que s’il en avait l’occasion il lui en dise un mot.

 

Je suis seul aujourd’hui à ma batterie. Guelfucci est en permission, il est parti le jour où je rentrais et je l’ai rencontré à Belfort. Je l’ai même vu faire une chute assez rude sur la voie, chute amortie par le carton qui contenait son repas. Il va rentrer après-demain probablement. Quant à Dupin il est parti ce matin pour St Dié où il va passer deux semaines. C’est le commandant Dumontet qui dirige ce cours, on prétend qu’il ne sait pas se faire valoir, mais ce sont les mauvaises langues qui le disent.

 

Ce soir à la mairie, grand festival du 415e, j’y suis invité et l’on m’enverra une carte d’entrée. Il y a dans un régiment d’infanterie de très importantes ressources en musiciens, chanteurs, comédiens. Il est difficile chez nous d’en faire autant et d’ailleurs nos cantonnements sont toujours très disséminés.

 

Ce soir, note confidentielle : nous partons après-demain. Trois étapes, nous n’allons pas sur le front. Alors nous allons sans doute manœuvrer dans un cap d’instruction ou dans un pays plus favorable. Nous verrons bien. Les permissions sont suspendues, je pense, j’espère que ce n’est que provisoire.

21 décembre (1915)

Nous sommes en route depuis trois jours, nous avons eu très froid. Aujourd’hui il y a une vraie tempête de neige. Nous sommes d’ailleurs bien abrités mais demain il fera bien mauvais sur les routes encombrées de neige et glacées. L’étape ne sera pas longue, une quinzaine de kilomètres tout au plus. Ensuite nous ne bougerons d’une quinzaine de jours que pour des manœuvres avec l’infanterie.

 

Une lettre de Mr Eiffel me fait connaître que, n’ayant pas pu lors des expériences effectuées le 6 décembre procéder à un retournement de l’appareil, les mesures ne peuvent donner lieu à aucun chiffre pouvant inspirer confiance. Cela ne m’étonne aucunement. J’avais fait observer que ne pouvant retourner l’appareil il fallait mesurer les hauteurs de la surface au-dessus de la ligne horizontale du bras de la balance. Mais comme on me disait que ce n’était pas nécessaire, je n’y ai pas réfléchi davantage. Je lui écris pour lui demander les résultats bruts actuels et la longueur du bras vertical de la balance, cela me permettra une évaluation approchée.

 

Le résultat négatif ne me surprend pas. Avec la bonne volonté qui a présidé à ces expériences, il était évident que je n’en tirerais rien.

 

L’oncle Albert m’envoie un mot pour me dire qu’il a parlé à Mr Painlevé de mon travail et qu’il lui a laissé la note que je lui avais remise. Voilà l’affaire emmanchée.

 

Guelfucci est rentré la veille au soir de notre départ, sa présence m’a été précieuse. Piet est sans doute en train d’errer d’une gare à une autre à la recherche de sa batterie. Il finira par la rejoindre demain sans doute. Partirai-je aussitôt, ou bien attendrai-je encore trois ou quatre jours pour installer d’abord ma batterie et n’arriver finalement en Savoie qu’avec mes collégiens. Je penche pour cette dernière solution.

 

La tempête de neige continue. Je plains les pauvres gens qui sont obligés de rester dehors. Les ordres ne sont pas venus, je ne m’en suis pas étonné, sans doute ils arriveront de bonne heure demain matin par le bicycliste qui ne sera pas obligé de retourner au point de départ et qui continuera son étape.

22 déc. (1915)

Dans la nuit, trois fois, j’ai été réveillé par des agents de liaison. J’étais au rez-de-chaussée et suis allé ouvrir la porte où s’engouffraient la neige et le vent, affublé de ma capote et des sabots de Mlle Hingray, fille de la propriétaire. D’ailleurs la perspective que j’avais d’aller ouvrir m’avait décidé à ne me déshabiller que partiellement. Les deux premiers ordres étaient sans importance, le 3ème rééditait presque à la lettre celui que j’avais donné de ma propre initiative, y compris le chasse-neige qui devait nous frayer la route.

 

Nous sommes arrivés à la Baffe dans des délais raisonnables, notre installation a été vivement faite. Ce soir il dégèle et il pleut, je préfèrerais le froid. Nous en avons pour plusieurs jours à marcher dans l’eau.

 

Piet nous a rejoints ce matin à Arches, après avoir passé à Giromagny, Belfort et Epinal. Il m’invite à partir le plus tôt possible. Je présenterai demain une demande de permission, partirai par conséquent le 24 ou le 25 et me trouverai là-bas avec François et Jean.

23 déc. (1915)

Jean Callies et sa batterie arriveront demain, je pense bien le voir avant mon départ en permission. Je voudrais bien aussi avoir la messe le jour de Noël, il est donc probable que je ne partirai pas avant le 25 dans la matinée. Le voyage doit être long et compliqué, je ne le simplifie d’ailleurs pas puisque je compte passer à Grenoble, Lyon et Paris. Il continue à pleuvoir et à dégeler, il ne reste presque plus de neige.

 

Je suis logé chez le curé et fort bien installé, je crois bien que la sœur de cet excellent homme m’a cédé sa chambre. J’y suis resté plusieurs heures ce matin et cet après-midi, fort distrait de mon travail par un jeune musicien qui, dans la chambre voisine, répétait sur son violon mille airs d’opéra ou d’opérette. Il est rare que j’apprécie le violon et pourtant il s’en servait si bien, ses notes étaient si claires, si justes que j’ai regretté de l’entendre partir de cette chambre.

 

On dit que nous ne resterons pas ici, que nous irions rejoindre la 2e bie à Eloyes où elle est arrivée ce matin. Il est sûr que nous sommes très loin du terrain où nous aurons à manœuvrer, chaque journée de service en campagne équivaudrait à une très dure étape. On dit aussi que l’infanterie n’est pas encore arrivée dans ses cantonnements. Il est donc probable qu’aucune manœuvre ne sera possible avant lundi prochain et nous sommes à jeudi.

A suivre…



18/12/2015
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