14-18Hebdo

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124e semaine de guerre - Lundi 11 décembre au dimanche 17 décembre 1916

LUNDI 11 DECEMBRE 1916 - SAINT DAMASE - 862e jour de la guerre

MARDI 12 DECEMBRE 1916 - SAINTE DENISE - 863e jour de la guerre

MERCREDI 13 DECEMBRE 1916 - SAINTE LUCIE - 864e jour de la guerre

JEUDI 14 DECEMBRE 1916 - SAINT NICAISE - 865e jour de la guerre

VENDREDI 15 DECEMBRE 1916 - SAINT IRENEE - 866e jour de la guerre

SAMEDI 16 DECEMBRE 1916 - SAINT EUSEBE - 867e jour de la guerre

DIMANCHE 17 DECEMBRE 1916 - SAINT LAZARE - 868e jour de la guerre

Revue de presse

-       Coup de théâtre en Grèce - Le roi Constantin fait des propositions conciliantes

-       La dégringolade du mark

-       L'armée Mackensen passe le Danube en aval de Silistrie

-       La manœuvre allemande pour diviser les Alliés - Une prétendue offre de paix

-       Le nouveau ministère

-       Le général Nivelle nommé général en chef des armées du nord et de l'est

-       La vie chère - Baisse sur la viande, le poisson et les œufs

EDP 1916-12-16 Victoire au nord de Douaumont.JPGL’Echo de Paris – 16/12/1916

-       Victoire au nord de Douaumont

-       La Russie, résolue à vaincre, repousse la "paix" de l'Allemagne

-       Une tentative révolutionnaire au Portugal - Arrestation de Machado Santos - L'ordre est rétabli

 

Morceaux choisis de la correspondance

La pauvre Marie Michel, qui a déjà perdu un fils cet été à Cléry, avait son second à bord du Suffren qu’on annonce perdu corps et biens, de sorte que la voilà plongée dans la tristesse. C’est vraiment affreux pour de pauvres vieux parents comme eux d’avoir bien élevé deux grands fils jusque 20 ans passés et de rester seuls maintenant pour leurs vieux jours.

11 décembre - ELLE.- Nous sommes allés hier à Gérardmer et avons eu la chance de trouver peu de neige sur la route, aussi l’auto a-t-elle très bien marché malgré sa charge.

 

Nous ne sommes partis qu’à 11 heures ¼ après les catéchismes et sommes arrivés à midi cinq. Les deux petits de Suzanne ont fait grand accueil aux trois nôtres. Nous avons passé un bon après-midi, j’ai tricoté et regardé des photos de Paul jusque 4 heures et après le thé on a fait une bourre dans laquelle j’ai perdu 10 francs. Tu m’avais redorée heureusement par ton mandat reçu la veille, de sorte que je pouvais perdre grandiosement.

 

Suzanne m’a annoncé que la pauvre Marie Michel, qui a déjà perdu un fils cet été à Cléry, avait son second à bord du Suffren qu’on annonce perdu corps et biens, de sorte que la voilà plongée dans la tristesse. C’est vraiment affreux pour de pauvres vieux parents comme eux d’avoir bien élevé deux grands fils jusque 20 ans passés et de rester seuls maintenant pour leurs vieux jours. Tu feras bien de lui envoyer une lettre de condoléances, Madame Jules Valentin, rue du Vinot à Gérardmer.

 

Louis Bonnet a une belle dame installée chez lui, il raconte que c’est la femme d’un de ses amis militaire du côté de la Schlucht, mais comme cette dame est chez lui depuis plusieurs mois, que les divisions quittent le secteur des Vosges les unes après les autres, on trouve que le militaire en question a bien de la chance de ne pas changer de place et les bonnes langues disent que la dame est chère au cœur de Louis Bonnet, plus que l’ami.

 

L’oncle Vautrin va mieux, paraît-il, il n’a plus de suffocation, ni le jour, ni la nuit.

 

Maurice est grippé et doit même garder le lit dans sa cagna, c’est pourtant près de lui qu’on avait les attaques de la cote 304. Hier on entendait très fort le canon ici, je me demande d’où cela venait, je crois que c’était de Lunéville. Les gens d’ici prétendaient que c’était de Verdun mais j’ai peine à le croire.

 

J’étais toute assombrie tous ces jours-ci par les mauvaises nouvelles roumaines et grecques. Où tout cela nous mènera-t-il et comment nos gouvernants osent-ils encore prétendre que nous serons vainqueurs. On ferait bien mieux de traiter. Nous n’arriverons jamais à les repousser, ils sont trop forts et nous trop bêtes avec nos soi-disant alliés qui n’en font qu’à leur tête et nous coûtent cher.

Les journaux semblent dire que Joffre va être mis en bas et que Roques et Nivelle vont reprendre le commandement. Puissent-ils faire mieux ? Et ne plus tant nous faire tuer d’hommes.

11 décembre - ELLE (suite).- J’étais toute assombrie tous ces jours-ci par les mauvaises nouvelles roumaines et grecques. Où tout cela nous mènera-t-il et comment nos gouvernants osent-ils encore prétendre que nous serons vainqueurs. On ferait bien mieux de traiter. Nous n’arriverons jamais à les repousser, ils sont trop forts et nous trop bêtes avec nos soi-disant alliés qui n’en font qu’à leur tête et nous coûtent cher. Les journaux semblent dire que Joffre va être mis en bas et que Roques et Nivelle vont reprendre le commandement. Puissent-ils faire mieux ? Et ne plus tant nous faire tuer d’hommes.

 

Je ne t’ai pas encore dit que Pauline Ringenbach veut partir comme infirmière, elle m’a écrit de très gentilles lettres d’ailleurs m’assurant de son affection et de son dévouement, mais me disant qu’elle avait toujours espéré se marier et fonder une famille, mais qu’elle voit que ce sera difficile et qu’elle veut faire quelque chose d’utile comme vieille fille. Elle cherche une place d’infirmière, car on en prend de payantes dans les hôpitaux maintenant, 75 et 90 francs par mois. Je me suis renseignée et elle aussi de son côté. Je n’ai pas voulu la dissuader de son projet qu’elle a sans doute mûri tout en lui témoignant de mon regret de la voir partir. Ce sera sa sœur Marie qui la remplacera à la maison pendant la guerre mais j’aurais bien préféré que Pauline reste. Elle veut du changement, du mouvement, je ne puis l’en empêcher.

 

Je reçois ta lettre du 7 et suis contente que tu ne partes pas à Salonique, j’en avais bien peur.

 

11 décembre - LUI.- Un mot à la hâte pour te donner de mes nouvelles. Nous avons quitté notre position cette nuit à trois heures. Il faisait un peu froid mais j’aime beaucoup mieux le froid que la pluie. Nous restons ici cette nuit, allons plus loin demain et reprenons une position de batterie après-demain. Je tâcherai de t’écrire un peu plus longuement demain et t’embrasse ma chérie de tout cœur avec nos enfants. Ton Geogi.

 

12 décembre - ELLE.- Je suis allée hier à Epinal faire quelques courses avec Maman et j’ai rencontré Gustave qui m’a dit que c’était entendu pour nos sommes : 20 000 francs que j’ai fait virer qui seront pris à 8% par la filature de la Vologne et 75 000 qui viennent des Héritiers. Ce que l’on avait touché des H.G.P. en octobre avait été viré à la B. de M. dès que Paul l’avait reçu. Nous sommes donc bien d’accord et j’ai marqué tout cela sur mon carnet.

 

Dédé devient gentil ces temps-ci, les enfants ont des moments de sagesse ou de méchanceté. Robert est au contraire assommant, il va voler des cigarettes pour les fumer, il cache ses livres pour ne pas avoir à apprendre de leçons, il cache les cahiers d’André. Enfin c’est certainement lui qui nous donnera du mal plus tard, car c’est un petit Monsieur très indépendant et pas facile à mater.

 

André est en guerre avec Mlle qu’il n’aime pas. Hier il avait été impoli et j’ai dû l’obliger à aller lui demander pardon. Tu penses que devant lui je soutiens toujours Mlle mais je reconnais qu’elle n’est pas agréable, une vraie vieille fille grognogne, elle a toujours froid et elle ne dit jamais une parole gentille. Elle m’avait prévenue en entrant qu’elle ne caressait jamais les enfants, mais je ne croyais pas que c’était si vrai, je n’ai pas besoin d’avoir peur, ils ne s’attacheront pas à elle.

 

Comme façon d’instruire, je ne suis pas non plus satisfaite, elle ne leur fait pas de cours, elle leur donne de grandes leçons à apprendre, on les récite et puis c’est tout, et pour les devoirs, au lieu de les leur rendre attrayants, elle leur dit toujours que c’est difficile. Plusieurs fois à table, j’ai demandé à Dédé ce qu’il avait fait ou ce qu’il ferait. « Tel problème, tel devoir, Mademoiselle a dit qu’il est très difficile, alors je lui dis de me l’expliquer » et exprès je réponds : « Mais non tu vois, réfléchis, c’est très amusant, c’est très facile ». Mlle répond d’un ton aigre : « Pour vous Madame, mais pour des enfants. » Je n’ai rien répondu devant eux, mais après je lui ai dit que ce n’était pas une bonne manière, qu’il ne fallait pas les décourager en leur disant que c’est difficile, mais leur faire voir le côté agréable de la chose. D’ailleurs elle n’y met pas de cœur, on voit très bien qu’elle se place pour gagner ses quelques cents francs mais ne met aucun intérêt à ses élèves. En dehors de ses classes, on ne la voit lire que des romans. Si j’en trouvais une autre vraiment bonne, je renverrais celle-ci avec joie. Il n’y a que le piano qu’elle les fait bien travailler.

 

Pour le calcul, elle nous a dit qu’elle le détestait et en effet les explications s’en ressentaient, aussi c’est Maman ou moi qui le faisons faire à André depuis trois semaines, ½ heure chaque matin, pendant laquelle on lui fait faire des problèmes, ou poser des chiffres en colonnes, transformer des hectolitres en centilitres, ou autres exercices variés. Pour Noëlle, je ne m’en inquiète pas, elle rattrapera toujours, mais André n’a pas de temps à perdre.

 

Ci-joint une lettre de Marie Molard où tu verras les dernières nouvelles d’Adrien. Sûrement Marie aura mal au cœur de quitter Paris où elles ont une vie agréable. Mais c’est sûr qu’Adrien sera apprécié partout où il passera car c’est un homme sérieux et travailleur. L’autre jour tante Anna m’a demandé d’un petit ton pointu : « Qu’est-ce qu’il est allé faire en Suisse, Adrien ? ». J’ai raconté combien il avait été apprécié à l’ambassade, etc., que c’est un garçon si bien, qu’il se pourrait qu’il y retourne. « Ah oui ! » a-t-elle dit et elle a changé la conversation qui ne prenait pas le tour qu’elle désirait.

 

Tous les soldats revenant de la Somme cet automne avaient un bien mauvais moral et étaient tous las de la guerre.

Les pauvres Joly, concierges au Bâs, ont perdu leur fils aîné, employé de gare, mort d’une crise d’appendicite en un jour. 3 fils en un an c’est terrible !

13 décembre - ELLE.- Paul m’a écrit que tu lui réclamais les 7 500 que les H.G.P. ont versés en octobre. J’étais à Paris à ce moment et notre correspondance était occupée des différends Mangin et associés, c’est ce qui fait que j’ai oublié sans doute de t’en parler. Il a de suite fait un virement à la B. de M. Les nouveaux qu’on nous verse le 15 décembre, il les met de suite au compte de la filature de la Vologne à 8% jusqu’au 31 mai, nous y aurons 27 500.

 

Hier Maman et moi broyions du noir, car nous avions lu dans l’Echo de Paris un article alarmant de Jean Herbette : « L’Orage qui monte ». L’as-tu lu ? Il n’a pas l’air rassuré et semble dire que jamais la situation n’a été si grave et que les Allemands nous attaqueront fortement cet hiver.

 

Maman qui était en train d’acheter des pâtes à des prix forts était toute désorientée. L’oncle Paul lui avait écrit que la cartonnerie de Nancy allait profiter de ses bâtiments vides pour y installer une usine de munitions, mais pour acheter les machines nécessaires il faut 150 000 fr, que les actionnaires prêteront en compte courant à 8% car on ne veut pas appeler les sommes non versées, on préfère laisser chaque chose indépendante. Maman avait d’abord dit qu’elle y mettrait les 30 000 des H.G.P. mais elle a réfléchi qu’elle a déjà assez de choses dans ce pays, que si les boches les prennent, il vaudra mieux qu’elle ait un peu d’argent liquide plutôt que de le mettre encore en machines, même à un gros intérêt. Alors elle a télégraphié à l’oncle Paul qu’elle ne pouvait rien y mettre. Mr Schwindenhammer y met 50 000 et l’oncle Paul 40 000. Si on fait des bénéfices, ils seront répartis au prorata des actions de la cartonnerie pour payer les intérêts des années écoulées.

 

Pauline est arrivée hier matin, je l’avais invitée à venir nous faire une petite visite et elle a profité du départ des troupes pour venir pendant que la maison est vide. Elle me disait que tous les soldats revenant de la Somme cet automne avaient un bien mauvais moral et étaient tous las de la guerre. Les pauvres Joly, concierges au Bâs, ont perdu leur fils aîné, employé de gare, mort d’une crise d’appendicite en un jour. 3 fils en un an c’est terrible, celui-ci surtout qui n’était pas exposé et sur lequel ils n’avaient pas de craintes à avoir.

 

Nous allons tous bien ici, les enfants ont très bonne mine, j’en suis bien contente, ils se fortifient. André n’a plus d’étouffements comme il en avait les années dernières. Noëlle a toujours sa petite figure anguleuse mais elle va bien.

 

13 décembre - JMO 5e RAC/Groupe 95.- Le s/lieutenant Thovex, promu par décret présidentiel eu 30/11/16, est affecté à la 44e batterie.

 

Si seulement les propositions de paix des Allemands étaient acceptables, s’ils se contentaient de rentrer dans leurs frontières avec quelques colonies, je leur offrirais bien le Dahomey et quelques terres désertiques et tropicales avec quelques milliards pour qu’ils me rendent mon chéri.

14 décembre - ELLE.- Je te joins la lettre de Paul qui te mettra au courant de ce que j’aurais pu oublier de te dire au sujet de mes placements.

 

Il paraît que Paul est venu mardi à Cheniménil, il n’a pas vu Thérèse étant trop pressé, mais il a paru très pessimiste à Madame Auptel au sujet de la guerre et de l’industrie civile qu’il croit devoir s’arrêter prochainement, manque de main d’œuvre et de transports qu’on réservera exclusivement aux usines de guerre. Le trafic ici est arrêté depuis quinze jours, nous avons cinq wagons pour Paris qui attendent le départ, c’est ennuyeux d’abord comme perte d’intérêt et aussi pour les clients qui attendent impatiemment. Il y a même un wagon plein de duplicateur pour le ministère de la Guerre, on nous a envoyé des feuilles de papier timbré qui le prouvent, pour que la commission du réseau nous autorise à le faire partir, mais jusqu’alors on n’obtient rien et les wagons restent à la gare ne servant à rien.

 

Vraiment c’est à dégoûter d’être Français quand on voit comme tout marche sans ordre et sans soins. Je commence à me dire que si nous devenons Allemands, ce sera bien fait, nous serons au moins bien gouvernés. C’est malheureux de voir ce qui se passe tant au point de vue militaire que civil et il faut que les braves gens se fassent tuer pour tant de racailles et de lâches.

 

Maman vient d’acheter un demi-porc pour le saler et le fumer et le garder en réserve pour le cas où on nous rationnerait pour la viande. La pauvre Maman a toujours peur que les enfants et moi manquions de quelque chose, elle tient à nous soigner.

 

Je reçois à l’instant tes lettres du 9 et 11. Tu ne me dis pas de quel côté tu te diriges, je suis déjà bien contente que tu restes sur le front français, j’avais si peur qu’on ne t’expédie à Salonique. Pourvu que vous ne soyez pas trop mal installés, vous et vos batteries. Gardes-tu le commandement du groupe ? Voilà votre ancien général ou colonel grand chef, on ne parle plus des anciens Foch, Pétain, etc. Dans le Journal de Genève on disait que Roques remplaçait Joffre, nos journaux n’en parlent pas.

 

Si seulement les propositions de paix des Allemands étaient acceptables, s’ils se contentaient de rentrer dans leurs frontières avec quelques colonies, je leur offrirais bien le Dahomey et quelques terres désertiques et tropicales avec quelques milliards pour qu’ils me rendent mon chéri Geogi et que nous reprenions notre vie paisible et heureuse. Je perds mon courage et mon patriotisme qui avaient fait l’admiration de ton commandant, ils n’étaient pas bien profonds dans mon cœur, puisque deux ans et demi les ont déjà usés.

 

Hier, je disais aux enfants que si les Allemands venaient, nous serions ruinés. Ils n’en étaient pas émus. Cela ne fait rien, disait Noëlle, je ferai la femme de chambre, je sais déjà très bien balayer, je me lèverai à six heures pour faire la chambre avec Maman avant d’aller à l’école. Et moi quelle chance disait Dédé je n’irai pas au collège, j’irai au bois chercher des fagots et à treize ans je travaillerai avec Papa à l’usine ou dans une ferme. « Et si Papa ne revient pas de la guerre », leur disais-je. « Ah il faut que Papa revienne, sans cela on serait trop tristes ». Pendant une grande heure, on a fait des projets très attrayants malgré la ruine, puis on est allés se coucher et au moment où j’embrassais Dédé, il m’a dit : « Vous savez, ma petite Maman, j’ai réfléchi, il vaut encore mieux qu’on ne soit pas ruiné, tant pis, j’irai au collège, mais vous n’êtes pas assez forte pour travailler et vous tomberiez malade ». Il a un cœur excellent ce petit. Hier je fouettais Robert qui est insupportable, André s’est mis à pleurer et à me supplier de ne pas continuer, que cela lui faisait trop de peine de voir battre son frère. Quand j’ai vu cela, j’ai cessé et ai envoyé Robert au lit pour sa punition. Thérèse et ses petits devaient déjeuner et on se réjouissait de jouer ensemble, c’était une grosse pénitence d’en être privé.

 

14 décembre - LUI.- J’ai reçu enfin tes deux bonnes lettres. Voilà trois jours que je n’avais pas eu de lettres et tu sais combien je les attends et quel plaisir j’ai à les lire.

 

Je ne t’écrirai pas encore longuement aujourd’hui car nous sommes très pressés puisque nous sommes obligés de tout arranger en un jour. On nous presse, on nous presse, c’est toujours la même chose. Enfin nous sommes mieux installés que nous ne l’espérions. Bien entendu cela ne vaut pas notre installation de Belleu près de Soissons, mais enfin nous aurions pu être beaucoup plus mal. Quant à moi, on me fait espérer que je pourrai occuper un poste de commandement qui sera probablement abandonné et où je serai parfaitement bien.

 

Je vois d’après tes lettres que tu es un peu démoralisée. Je te remonterai ma Mie lorsque je vais revenir en permission, ce qui ne va plus tarder. Je m’en réjouis tu peux bien penser, et nous allons passer ensemble quelques bonnes journées.

 

Demain j’espère être un peu débarrassé de toute notre installation et de la préparation de mes tirs et je t’écrirai plus longuement.

 

15 décembre - JMO 5e RAC/Groupe 95.- Au cours d’un tir de réglage effectué par la 45e batterie, le canonnier Cabot (Henri Alfred) a été tué, et les canonniers Ancian et Alliette ont été blessés par suite de l’éclatement d’un canon.

 

16 décembre - ELLE.- Les jours passent heureusement et nous rapprochent de ta permission dont je me réjouis tant. C’est si long cette séparation, quel malheur que les offres de paix allemandes ne soient sûrement pas acceptables, quelle joie nous aurions eue à nous retrouver. Nous avons été si heureux jusqu’alors que j’ai toujours peur que Dieu nous fasse payer ce bonheur par un gros sacrifice. Cette guerre en se prolongeant demandera encore tant d’hommes que je tremble toujours pour toi.

 

Nous avons eu hier matin la visite de Paul Cuny à dix heures, je n’étais pas encore levée et me suis dépêchée de m’habiller. Quand je veux, tu sais, il ne me faut que cinq minutes, surtout quand on n’a pas son petit mari qui vous fait perdre du temps en vous embrassant. Mais quittons ces folies car Paul nous a annoncé une très grande nouvelle qui nous a bien étonnées Maman et moi. Il nous a recommandé de ne le dire à personne, mais toi c’est moi, donc je ne divulgue pas son secret. Figure-toi qu’il a vendu son usine et sa maison de Thaon à Boussac, qui en prendra livraison le 1er avril. Il est étonnant Paul. En octobre, il m’avait dit qu’après la guerre, il ferait à Thaon, où il a un grand terrain, un beau tissage Northrop de 500 métiers. Hier il trouvait que sa filature était très mal placée près de la blanchisserie, qui paie très cher ses ouvriers et lui fait le vide dans son usine à chaque instant. Cela, c’est vrai, la blanchisserie surpaie tout son monde, fait une réclame folle dans les journaux régionaux et cela doit être ennuyeux pour les voisins immédiats. De plus Paul, poussé par Marie, s’est mis à détester Thaon comme habitation. Ils ne seraient certainement plus jamais venus dans leur maison qu’on leur reprend pour 150. Ils en gardent la jouissance jusqu’à l’automne pour avoir le temps de déménager.

 

Paul semble enchanté, il dit qu’il fait une très bonne affaire, qu’il va rentrer dans de l’argent qui couvrira un peu son débit. Boussac doit avoir payé la moitié au 31 mars 1918, il paiera par mensualités, puis la deuxième moitié répartie sur plusieurs annuités.

 

Quand on se rappelle l’amour de Paul pour son usine et le travail qu’il y fournissait il y a 15 ou 16 ans, cela semble étonnant qu’il s’en détache, mais il dit qu’elle n’est plus en bon état, qu’elle demandera beaucoup de réparations, que, si on est vainqueur et que l’Alsace soit à nous, on aura assez d’industrie textile dont la marche ne sera pas brillante et, si on est vaincu, ce sera encore bien pis, il vaudra mieux avoir un peu d’argent devant soi. S’il est content, tant mieux, il sait mieux que nous ce qu’il doit faire. Boussac va devenir un grand industriel vosgien. Il a déjà Nomexy, Golbey, le voilà à Thaon. Je me demande où il trouve l’argent. Qu’aurait dit Mr Giron, lui qui trouvait que Paul ramassait l’argent à la pelle, de voir ce jeune homme qui n’avait rien il y a deux ans et qui a des millions maintenant. Il faut croire que la confection des masques contre les gaz et autres fournitures à l’Etat sont bien payés.

 

Paul a été très gentil pour moi. Moitié sérieuse, moitié plaisantant je lui disais que les Allemands reviendraient peut-être sur les Vosges et qu’il faudrait se sauver. De suite il m’a dit de venir chez lui à Paris avec nos enfants, que sa bourse serait la mienne, qu’avec lui je n’aurais rien à craindre.

 

Je t’aime, mon Geogi, dis-moi vite où tu es. Ta Mi.

 

16 décembre - LUI.- J’ai reçu ta bonne lettre du 12. Nous sommes en train de nous installer, mes tirs commencent à être prêts et j’ai un peu plus de temps à moi. C’est regrettable que nous ayons de la pluie et du froid, car nous n’avons ni poêle ni brasero et l’on se réfugie de temps à autre dans la cahute qui nous sert de cuisine pour se réchauffer un peu. D’ailleurs cette situation est provisoire. Dès mon arrivée j’ai demandé de quoi nous chauffer et j’espère qu’avec ce mauvais temps on ne nous fera pas trop attendre.

 

Si je comprends bien ta lettre, les 20 000 frs seraient versés à la filature de la Vologne ainsi que les 7 500 frs, dernier versement des Héritiers. Nous pourrions donc disposer de ces deux sommes fin mai prochain. Quant au 1er versement des Héritiers, il aurait été versé à la Banque de Mulhouse qui a dû dès lors t’en aviser.

 

Tu me dis que notre petit Robert n’est pas très sage. Pour les cigarettes, cela ne m’étonne pas du tout. Tu m’as raconté qu’il en avait fumé quelques bouffées et il y a certainement pris goût. Il faut veiller à cela car il est réellement trop jeune et je n’aime guère des galopins même de douze ans la cigarette à la bouche.

 

Quant à Mademoiselle, tu ne m’as pas l’air d’en être enchantée et je suis de ton avis ce n’est pas ainsi qu’on instruit les enfants et, si elle n’a aucun goût à ce qu’elle fait, ce sont les enfants qui en pâtiront. Tu ferais bien ma Mie de chercher ailleurs, car s’il est vrai que notre Dédé est encore un peu petit pour aller au collège ce n’est pas une raison, nous qui avons les moyens d’avoir quelqu’un de bien, pour négliger son instruction. Quant aux deux autres, pourquoi ne les envoies-tu pas à l’école tout simplement puisque vous avez d’excellentes institutrices et qu’ils vont bien en ce moment. C’est vraiment dommage que Mlle Marchal ne puisse pas s’occuper de Dédé, car je crois qu’avec elle il ferait des progrès. Si elle donnait sa démission d’institutrice, ne toucherait-elle aucune retraite et serions-nous par conséquent obligés de la lui payer. Je sais bien que pour nous ce n’est pas grand-chose, tu pourrais peut-être y réfléchir. En tout cas il faut immédiatement prendre des mesures pour que Dédé suive sa classe comme s’il était au collège et surtout fasse cet effort personnel sans lequel toute étude est faite sans profit.

 

J’espère que dans trois semaines, si rien ne survient, je serai avec toi ma Mie. Cependant, le lieutenant qui devait partir hier a dû retarder son départ, le commandant voulant qu’il ne parte que lorsque nous serons complètement installés. Cela pourrait me retarder de quelques jours.

 

Chacun s’est trouvé ragaillardi par l’avance de Douaumont.

17 décembre - ELLE.- Je voudrais bien te savoir installé et à l’abri des boches et de l’humidité. Dans quel coin es-tu, situe-le moi pour que je puisse te suivre au moins sur la carte. Chacun s’est trouvé ragaillardi par l’avance de Douaumont, c’est étonnant comme le moindre petit succès vous redonne confiance et il est tout naturel que les Allemands acceptent vaillamment les sacrifices qu’on leur demande en pensant, chaque fois qu’ils prennent des territoires, qu’ils vont être définitivement vainqueurs et que la victoire les paiera de toutes leurs peines.

 

Un vent de grippe souffle sur la maison, les bonnes ont été très enrhumées la semaine dernière et je me sens toute courbaturée, aussi je resterai au lit aujourd’hui pour ne pas risquer de prendre froid, la gorge me piquote comme autrefois. Ce ne m’est pas une pénitence de rester au lit, ma chambre est bien ensoleillée, je vais faire mes prix de revient, lire et travailler, il va faire très bon. Il ne me manque qu’une petite visite de mon mari chéri. Tu te rappelles autrefois quand je restais au lit, tu venais toujours faire une petite partie avec moi ou me lire la gazette, et maintenant tu es si loin.

 

Nous sommes allés hier déjeuner chez Thérèse avec les enfants, Mlle et Marie Krantz. Les enfants restent à la véranda avec Mlle qui lit et ne s’occupe pas d’eux, heureusement qu’ils s’entendent bien avec leurs petits cousins. André commence à aimer lire, je ne parle pas de Noëlle pour qui c’est une passion. Si on la laissait, elle lirait tout le temps, pendant ses récréations, et je l’ai déjà surprise en train de lire au lieu d’apprendre une leçon ou faire un devoir au nez de Mademoiselle, qui est très myope et s’entête à ne pas mettre de lorgnon, aussi elle a toujours le nez fourré sur ses livres, tout comme l’oncle Jules. Pendant ce temps, elle ne voit pas ce qui se passe près d’elle. D’ailleurs, elle a une très mauvaise méthode d’enseignement, à mon avis. Pour les deux petits, cela m’est égal, mais c’est ennuyeux pour André. Nous avons joué au bridge pendant une heure avant le thé et sommes rentrés avant la nuit, vers quatre heures ½.

 

Pauline est retournée ce matin à Cornimont, elle est partie à 6 heures et ne doit y arriver qu’à midi. Elle m’a dit qu’on travaille 11 heures maintenant dans les usines. Tu sais que Georges Garnier est à Cornimont depuis quelque temps, mais il paraît d’après Voirin, contremaître au Daval, qu’il ne fera jamais un bon industriel. C’est Alice Voirin qui l’a raconté à Pauline en disant que son père en est las, car il lui fait perdre beaucoup de temps.

 

Je te joins des lettres reçues de Marie Michel et du Père Joly, les pauvres gens sont si tristes et courageux, c’est bien beau.

 

Nous sommes bien accablés, bien tristes, bien seuls, n’ayant plus qu’une pensée, retrouver nos chers enfants au plus tôt Là Haut où il n’y a plus de cruelles séparations.

15 décembre - Marie Valentin (Gérardmer) à Mimi Cuny.- Nous venons vous remercier de votre sympathie à notre égard dans notre si grande épreuve. Nous sommes bien accablés, bien tristes, bien seuls, n’ayant plus qu’une pensée, retrouver nos chers enfants au plus tôt Là Haut où il n’y aura plus de cruelles séparations. Nous espérions encore un peu ces jours derniers, mais maintenant il faut perdre tout espoir. Notre pauvre Maurice se réjouissait de revenir en permission, depuis l’an dernier 6 décembre qu’il nous avait quittés pour se rendre à son port qui était Toulon, embarqué sur le Suffren comme aide mécanicien fin du mois de mai dernier, et ne l’ayant plus quitté jusqu’au terrible moment. Il était passé mécanicien breveté pendant son séjour à bord. Il était si content de revenir pour nous consoler un peu de la mort de notre si bon Louis, puis plus rien. Il nous écrivait le 13 novembre que le Suffren revenait à Lorient pour remplacer ses 24 chaudières en mauvais état. Qu’est-il arrivé, est-ce un sous-marin qui les a coulés, ou bien ces chaudières qui ont sauté, nous ne le saurons probablement jamais. Mes pauvres petits si regrettés disparus tous deux, l’un à 20 ans, l’autre à 22, et nous pauvres parents désolés, seuls maintenant avec notre grand chagrin.

 

C’est affreux pour nous d’enterrer nos enfants les uns après les autres.

15 décembre - J.-B. Joly (Cornimont, concierge à l’usine du Bâs - HGP) à Mimi Cuny.- Comme je vois vous avez déjà appris le nouveau malheur qui vient de nous frapper. C’est affreux pour nous d’enterrer nos enfants les uns après les autres. Mais nous avons toujours la prière, la meilleure des consolations. Notre pauvre Eugène, lui, il ne souffre plus, il est allé rejoindre ses frères, il est quitte de bien des peines. Mais pour nous, ce vide est affreux et notre peine est aussi grande et même plus que de Camille et Abel car Eugène laisse une jeune femme dont la vie est brisée et une petite fille de 4 ans.

 

17 décembre - LUI.- Un mot à la hâte. On vient de nous prévenir que nous partions encore je ne sais pas où mais il faut être prêt de suite. Je n’aurai certainement pas le temps de t’écrire demain ni peut-être après. Aussitôt arrivé je t’enverrai un mot. En tout cas nous restons dans le corps d’armée. Nous disions tous que nous aimerions voyager, mais c’est un peu trop rapide et avec le mauvais temps ce n’est pas agréable. Je vais moi très très bien mais mes lieutenants ne sont pas aussi solides.

 

17 décembre - JMO 5e RAC/Groupe 95.- Le groupe quitte ses positions du plateau de Madagascar (N. de Bourg-et-Comin).

 

 

Gravures du Petit Journal - Supplément illustré - 17/12/1916 (N° 1356)

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Le général Duport - Chef d’état-major général de l’armée

Le général Duport, nommé récemment chef d’état-major général de l’armée, poste rattaché au ministère de la Guerre, et qu’il ne faut pas confondre avec celui de chef d’état-major des armées en campagne, tenu par le général de Castelnau, appartient à l’infanterie.

 

Né le 4 février 1864, à Haguenau (Alsace), le général Duport passa par l’école de Saint-Cyr. Le 23 mai 1914, il était appelé au commandement du 9e d’infanterie, et il prenait part aux premières opérations de la guerre actuelle, à l’état-major du commandant en chef. Nommé général de brigade en juin 1915, il devint général de division le 31 août 1916. Entre temps, le 28 octobre 1915, il recevait la croix d’officier de la Légion d’honneur.

 

 

 

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La chute du zeppelin - L’énorme dirigeable en feu tomba à la mer aux applaudissements de la population massée sur le rivage

Les derniers raids sur l’Angleterre ont été singulièrement funestes aux dreadnoughts aériens du comte Zeppelin, le dernier surtout. Deux zeppelins ont été touchés, soit par les bombes des canons anti-aériens, soit par celles des avions. C’est la chute de l’un de ces montres qui est représentée ici.

 

La nuit étoilée, sans le moindre souffle de vent, dit un témoin, se prêtait à l’observation. La venue des monstres a été immédiatement signalée. Les canonniers les attendaient à leur poste. Un dirigeable, aussitôt arrivé au-dessus de la terre, se trouva emprisonné par les rayons lumineux des projecteurs et son commandant essaya en vain de se libérer, montant, descendant, tournant sur lui-même, mais son sort était fatal. Les canons entrèrent en danse. Les obus éclatèrent tout autour du monstre, et après vingt minutes de ce feu, le zeppelin se dirigea vers la mer, semblant avoir été touché. Toute la population côtière s’était massée sur le rivage, suivant les phases du drame avec un intérêt palpitant. Un court laps de temps s’écoula ; puis soudain le zeppelin, éclatant en flammes, tomba à la mer telle une boule de feu, avec un bruit immense, et aux applaudissements de la population entière.

 

 

Les instantanés de la guerre (photos)

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Monitor protégeant le passage du ravitaillement roumain

Dans la Somme - Le propriétaire pénètre dans sa maison reconquise

Un "tank" britannique

La garde roumaine de chemin de fer

Canon allemand contre avions

Le drapeau du XIe régiment russe décoré de la croix de guerre

Un défilé dans les montagnes de Macédoine

En Orient - Tsiganes réfugiés aux environs de Salonique

Appareil pour fracture de bras fait par un médecin serbe

Front d'Orient - Transport de blessés sur brancards suspendus

Environs de Salonique - Pylône et camp du poste de T.S.F.

Une route dont les arbres ne refleuriront plus

 

 

Thèmes qui pourraient être développés

  • Grèce - Coup de théâtre en Grèce - Le roi Constantin fait des propositions conciliantes
  • Allemagne - La dégringolade du mark
  • Allemagne - L'armée Mackensen passe le Danube en aval de Silistrie
  • Allemagne - La manœuvre allemande pour diviser les Alliés - Une prétendue offre de paix
  • Politique - Le nouveau ministère
  • Le général Nivelle nommé général en chef des armées du nord et de l'est
  • La vie chère - Baisse sur la viande, le poisson et les œufs
  • Verdun - Victoire au nord de Douaumont
  • Portugal - Une tentative révolutionnaire au Portugal - Arrestation de Machado Santos - L'ordre est rétabli
  • Allemagne - Falkenhayn nommé maréchal - Sur quel front va-t-il commander ?
  • Transports qui seraient uniquement réservés aux usines de guerre
  • Angleterre - Au Parlement britannique M. Bonar Law fait voter un nouveau crédit de dix milliards
  • Industrie - Vente de l'usine de Thaon à Boussac. Il a déjà Nomexy et Golbey. Il n'avait rien il y a 2 ans et il a des millions maintenant. Il faut croire que la confection des masques contre les gaz et autres fournitures à l’Etat sont bien payés.
  • Les enfants et les cigarettes
  • Le général Duport, chef d'état-major général de l'armée (Portrait dans LPJ Sup)
  • Le blanchissage (LPJ Sup)
  • Les instantanés de la guerre (Photos dans LPJ Sup)
  • Conseils pratiques - Savoir dépenser à bon escient (LPJ Sup)


09/12/2016
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