14-18Hebdo

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Une voiture radio à Verdun en 1916 (Pierre Pilate)

Document transmis par Jacques Pilate, son fils - 18/09/2014

Mon père m’a raconté

 

En 1916, la portée des émetteurs radios mobiles était très limitée : ces émetteurs étaient si encombrants et si lourds que seule une voiture pouvait les transporter, et il fallait déployer leurs antennes sur plus de six mètres de haut pour se faire entendre à quelques dizaines de kilomètres.

 

C’est pourquoi, au cours de la guerre 1914-1918, il était nécessaire qu’une voiture radio soit installée à mi-distance entre le quartier général itinérant de l’armée et le lieu des forces combattantes, dont les officiers étaient eux aussi plus ou moins mobiles.

 

Le colonel, chef de la voiture à laquelle mon père était attaché, avait deux sans grade sous ses ordres : le technicien radio qui assurait la qualité des communications et mon père, ingénieur de 29 ans, chargé du bon fonctionnement mécanique de la voiture et de l’antenne. Et il collaborait aux communications cryptées entre le Q.G. et les forces combattantes. Quant au fait qu’un colonel soit nommé à un tel poste, le général l’estimait nécessaire pour assumer les décisions que l’état-major ne pourrait pas prendre lui-même quand la radio ne pourrait pas le joindre et que la situation des combattants l’exigeait : la confiance en la radio était limitée.

 

C’est ainsi que, lors de la bataille de Verdun, mon père a participé à la transmission des informations adressées par le capitaine, chargé de la défense du fort de Douaumont, à son général, ainsi qu’à la transmission des ordres que celui-ci donnait au commandant du fort pour toute réponse.

 

Un des jours les plus intenses du combat, ce fort comprenait le matin 60 soldats. En fin de matinée leur chef a prévenu : « Nous ne sommes plus qu’une quarantaine de valides. Que faisons-nous ? » La réplique du général a été instantanée : « Tenez bon ! » Au début de l’après-midi, le capitaine rappelle : «  Nous restons moins d’une vingtaine de valides dans le fort. Que faisons-nous ? » Le général lui ordonne de nouveau : « Tenez bon ! » Moins de deux heures plus tard, au message du chef du fort : « Il ne reste plus ici que six valides » et demande « Que faisons-nous ? », et que pour toute réponse le général ordonne encore : « Tenez bon ! », le chef de la voiture radio ne transmet pas la réponse du général. A la place, il ordonne au commandant du fort : « Evacuez ! » Un ordre qui a sauvé la vie de ses six survivants.

 

Avoir désobéi à l’ordre formel d’un général a valu au colonel chef de la voiture radio et à ses deux collaborateurs de comparaître devant un conseil de guerre. Mon père n’a pas commenté ce qui s’est dit lors de ce procès. Il ne m’en a cité que le verdict : « Nous avons tous les trois été graciés. » Autant que je sache, l’affaire n’eut aucune suite. Mon père et son chef n’en ont pas souffert puisque fin 1917 ils se sont en effet retrouvés au haut de la tour Eiffel pour y installer la première antenne radio militaire. Les visiteurs du dernier étage de la tour peuvent même voir à cet étage à l’entrée du local réservé aux techniciens-radios le buste de son chef, devenu général entre temps.

 

Question posée par un lecteur de cet article : « Le colonel, commandant cette voiture radio et ses collaborateurs, ne méritaient-ils pas de recevoir une décoration pour avoir sauvé sept vies, au moment où la défense du fort dans ces conditions ne pouvait se poursuivre ? »…

Jacques Pilate

 

 

 

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La voiture-radio



26/02/2016
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