14-18Hebdo

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Souvenirs de guerre 1914-1919 (Paul Boucher) - Ch 8-1 - Le charme du 21 et 22 décembre 1915

 

Chapitre 8 – Le charme du 21 et 22 décembre 1915

 

Document transmis par Renaud Seynave, son petit-fils - 29/06/2016

 

Paul Boucher 4-2 image3 Les 2 freres et autres.jpgFrançois et Paul Boucher (3e et 4e à partir de la gauche) en août 1914

 

Le 20 décembre 1915 au soir, nous dinons gaiement avec les cinq jeunes officiers dont je me trouve être l’aîné. Nous discutons sur la forme à adopter ; conserverons-nous nos bottes de tranchées ou mettrons-nous nos souliers ? Car nous sommes au 20 décembre et le stationnement est douloureux aux pieds. Oui, mais les bottes de tranchées tiennent mal aux pieds pour courir. Entre temps, j’ai fait acheter une forte provision d’alcool par le sergent major.

 

L’espoir est grand car on sait que deux bataillons du 23e RI sont là, prêts pour nous renforcer et en plus du 5e chasseur à gauche, nous savons qu’à droite du 152e attaquent les 15e, 27e et 28e chasseurs. Au diner, nous sommes servis par Séjournant… Chacun espère le succès car on sent que l’attaque est imminente, quelques grosses « Minen » boches tombent sur l’Hartmann…

 

Dunskeeld, fort garçon pouvant me porter à bras tendus s’écrie : « Demain, ce sera pour moi la Croix ou la Croix de bois ». Il commande la 6e Cie, quant à moi, je dis à Séjournant, mon brave ordonnance : « Dis donc Séjournant, tu nous pistonneras auprès de St Pierre si nous retrouvons là-haut ».

 

Le 21 décembre 1915 :

Puis nous nous endormîmes et le 21 décembre au matin, à 3 heures, je reçus pour les deux Cies, 5e et 6e l’ordre fatidique.

 

Aujourd’hui exécution

 

Chacun fut prêt rapidement, but un bon café fortement arrosé et la soupe fut servie. Beaucoup griffonnèrent rapidement un mot remis aux cuisiniers qui assuraient la liaison avec l’arrière et moi comme les autres, je rédigeais une petite carte d’adieu à Annette et pour tous les miens et les deux Cies, moi en tête se mirent en branle pour être en place avant le jour. Ce trajet fut long et sinistre à travers la forêt puis dans le boyau central et par le jour naissant, chacun était en place, chaque demi-section accroupie et assise sur les rondins du Père Guey.

 

Il fait un temps froid et sec, je m’installe dans un petit abri qui normalement pouvait contenir 5 personnes mais où nous sommes dix : le commandant Mas, le médecin…

 

A 9h15 le temps est brumeux, on dit que ce sera remis à demain et chacun répète « Ah non, qu’on en finisse et que ce soit aujourd’hui ».

 

Dans le boyau, j’ai rencontré quelques camarades, entre autre le capitaine Desportes de la 2e Cie qui est très calme et souriant d’habitude, en me voyant, frappe sur sa poitrine et me dit « Mon cher, c’est aujourd’hui que je serai Kaput pour de bon, c’est certain ». Hélas, ce fut exact, il devait tomber quelques heures plus tard.

 

A 10h15, le bombardement canonnade de notre côté, gros obus, bombes de tranchées faisaient de terribles explosions qui font trembler la montagne et pendant 5 heures, ce fut l’attente du terrible remue-ménage certainement perçu par les boches qui dès 2 heures réagissent par un violent barrage avec tirs de mitrailleuses qui font bien des blessés au départ.

 

Les hommes sortaient au milieu d’éclatement de toutes sortes parmi lesquels de nombreux éclatements provenaient de grenades qu’ils emportaient et beaucoup furent ainsi blessés par leurs propres grenades. Puis ce fut l’attente angoissante, cela va-t-il coller ou non, va-ton voir l’assaillant refouler en désordre ou au contraire voir arriver la foule des « fritz » que l’on vient de déloger et qui sont pris.

 

Auparavant, le Commandant me prie d’envoyer une de mes sections faire la liaison entre la 6e et le 3e bataillon, c’est le sous-lieutenant Candau qui est désigné. Je salue ce petit sous-lieutenant qui armé du fusil, part en souriant et nous saluant dans la fournaise comme s’il allait disparaitre à jamais… puis arrivent les boches, nombreux. Ahuris, souriants, quelques officiers morveux tous en schakos du 14e Jäger. On en vole au passage, je reçus de l’un d’eux une croix de fer avec un ruban que je mets en poche pour mes souvenirs. Martin, le capitaine de mitrailleurs du bataillon a une capote d’officier toute neuve.

 

Cela va bien décidément, quelques hommes arrivent. La 8e ne trouve plus le 5e chasseur. Il y a encore des boches entre eux. On prend ma 4e section avec Morand de Gérardmer, mon homme de confiance et celui-ci en avançant dans la région dit « nid à boches ! ».

 

Il fait cinquante prisonniers qu’il m’expédie vers 16h30. La nuit est tombée. Le commandant me donne l’ordre de venir avec ceux qui restent et nous partons dans la partie conquise au milieu de cavités, de trous fantastiques, d’éclairs, de détonations et de balles perdues. Cela brisait le calme.

 

Mes sections se perdent derrière moi, la section de Mendée est décimée par des grenades. Mendée a le genou éclaté et huit hommes sont blessés. La 3e section a son chef Mangin, adjudant qui se fait une entorse. Dans la nuit, les hommes se dispersent, la plupart vont avec Morand qui m’en rend compte. Il les retrouve le soir pour les perdre à nouveau plus tard dans la nuit.

 

J’informe le commandant Mas que je retrouve dans une sorte de grotte où ma Cie se trouve déjà engagée. Il a le tort de ne pas le signaler à ce moment là. On a fortement avancé partout mais les pertes sont sérieuses. Dunskeeld aura sa Croix de bois, Marchand le meilleur capitaine de la 7e Cie est blessé, Ducros de la 6e est tué. Potié un géant de deux mètres dont je heurtai le cadavre si long qu’il ne pouvait être étendu. Son cadavre demeurait presque assis dans la pente de la montagne….

 

Le Commandant me dit avec son accent du midi : « Le Colonel me demande si j’ai atteint le Z ? Qu’il le cherche son Z ».

 

Il faut une explication, notre objectif était le Z du mot « Ziegelmücken » figurant sur les cartes au 1/20 000 et le Colonel était en train de faire ses comptes rendus, il fallait savoir si nous étions à cheval sur le Z. Or dans la nuit et dans le terrain catastrophique, c’était peine perdue. Il aurait mieux valu certes à ce moment, vu les pertes annoncées, étayer la ligne avec les conforts du 23e RI qui était au camp de Depierre à 500 mètres, faire mettre des mitrailleurs à mi-pente, bref alléger la tâche des assaillants externes et se tenir prêt car on sentait les boches peu enclin à reculer davantage. La ligne était interrompue par des rafales de balles, la circulation difficile par la neige qui se met à tomber à gros flocons. On avait étendu à terre de larges tresses blanches pour guider les hommes apportant le matériel et les tresses blanches furent vite recouvertes… quelques chasseurs du 68e arrivent avec quelques pelles et pioches et quelques grenades non-amorcées.

 

Cacher des pelles, c’est inutile, les boches en sont garnis comme de tout. Avec le commandant Mas, nous inspectons un peu les environs dans la roche : des abris pour le jour avec un passage communiquant, la lumière électrique partout, des portes blindées. Nous établissons notre QG dans l’abri d’un lance-bombes. L’abri est fort bien fait ; je trouve les tableaux de tir de l’appareil puis une panoplie d’outils et pièces de rechange rangées avec ordre et les provisions du sous-officier : des lampes électriques appelées lampes-tempête, d’énormes provisions de sucre, du tabac. Bref, nous faisons l’inventaire et buvons du vin.

 

Nous nous mettons en liaison personnelle avec le 3e bataillon, le capitaine Jamelin, puis le lieutenant téléphoniste Mercadier nous relie avec le poste du Colonel, mais à aucun moment son installation ne fonctionne.

 

Avec le commandant Mas nous cherchons un itinéraire pour faire un boyau réunissant l’arrière car la communication avec l’arrière est difficile de jour.

 

Il neigeait toujours dans nos voyages, nous voyons quelques corps, celui du grand lieutenant Potié entre autres qui commencent à perdre leur forme sous le linceul de neige.

 

La barbe rousse du commandant Mas est toute blanche de neige. Il la retrousse, se frotte toute la figure avec la barbe mouillée et dit : « Cela me réveille ».

 

Demain, nous enterrerons tous ces morts.

 

« Suite de La Gazette du centenaire n° 24»

Editée en décembre 2015 par la cellule communication du 152e RI à Colmar et transmise par le lieutenant-colonel Bodénès de la Direction des Ressources Humaines de l’armée de terre.

 

21 décembre 1915, la conquête de l’Hartmannswillerkopf

LE 15-2 CONQUIERT LE SOMMET ET S’INSTALLE SUR LA CONTRE-PENTE

Attaque dans le secteur du HWK par la 66e division d’infanterie commandée par le général Serret,

le 21 décembre 1915

 

 

 

Paul Boucher 8-1 Image2 Carte HWK.jpg
 

 

L’offensive est déclenchée le 21 décembre à 09h00 par une formidable préparation d’artillerie. Pendant 5 heures, 239 canons, dont la moitié de gros calibre, tirent 25000 obus sur les positions allemandes qui sont tenues par le 14e Jäger-bataillon, le 78e régiment de réserve et le 99e régiment de Landwehr.

 

Les Allemands avertis d’une attaque imminente depuis le 20 décembre par un déserteur provenant du secteur voisin de la vallée de la Thur et disposant en outre d’un centre d’écoute performant, avaient pu évacuer les tranchées de premières lignes et gagner les abris souterrains dès le début du bombardement. À 14h15 le tir s’allonge et l’infanterie, après avoir avalé son traditionnel stimulant, une forte ration de gnole, se replace rapidement dans les tranchées de départ. Alors qu’elle s’apprête à en sortir, en anticipant de deux minutes l’heure de départ comme il était devenu de tradition au 15-2 et qui faisait faire des cheveux blancs à l’artillerie, les Allemands déclenchent un tir de barrage qui lui cause des pertes sensibles mais ne brise pas son élan. Jaillissant des tranchées, les Diables Rouges épaulés par les Diables Bleus attaquent avec furie. Pierre Jenoudet dans son ouvrage « Fantassins sous la mitraille » décrit cet assaut : « En tête les fusiliers coiffés du casque, habillés en « bleu horizon », baïonnette au canon ; en collier autour du cou 8 grenades, les cartouchières remplies avec 200 cartouches, 2 jours de vivre, le bidon plein, la toile de tente et la couverture en sautoir, l’outil portatif au côté, et 8 sacs vides qui à l’arrivée promptement remplis de terre doivent constituer un premier abri face à l’adversaire. Derrière, les mitrailleurs portant séparément l’affût trépied et le canon de la pièce, avec à leurs côtés les pourvoyeurs lourdement chargés des caisses de munitions, puis des porteurs de lance-flammes, derrière encore les grenadiers chargés du nettoyage des tranchées ».

 

L’élan et l’enthousiasme sont irrésistibles et malgré la résistance farouche de l’adversaire, le terrain dénudé, escarpé, chaotique, parsemé d’entonnoirs, les trous d’obus et les réseaux d’obstacles qui de façon surprenante n’ont pas été complètement anéantis, tous les objectifs du régiment sont atteints. Les premières lignes sont submergées bien que les Allemands qui avaient gagné les abris et survécu au bombardement les avaient rapidement réoccupées. Puis sont atteints les rochers fortifiés et les abris casemates dont les mitrailleuses ralentissent la progression des fantassins à découvert. Quelques courageux attaquent ces ouvrages à la grenade, les neutralisent un à un et les dépassent rapidement. Ainsi le sous-lieutenant Kemlin et une poignée de braves gagnent en rampant le rocher Hellé (au-dessus de l’actuel monument du 15-2), forteresse de granit patiemment creusée par les Allemands qui a résisté au bombardement et dont les mitrailleuses balaient le champ de bataille et clouent sur place l’élan du 1er bataillon. Cramponné près d'un créneau de la forteresse, il y jette des grenades que ses hommes lui font passer. Écrasées dans leur tanière, les mitrailleuses allemandes se taisent brusquement et l’attaque reprend aussitôt. La progression est très rapide par les boyaux qui relient les tranchées et à 16h00, alors que la nuit commence à descendre, tous les objectifs du 15-2 sont atteints.

 

Paul Boucher 8-1 Image3 HWK Dispositif.jpgDispositif du 15-2 le 22 décembre à 04h00

A midi il aura disparu.

 

L’attaque du régiment s’est déroulée exactement selon les ordres donnés et les Diables Rouges ramènent vers l’arrière 700 prisonniers dont 13 officiers. La position de la côte 742 située un peu trop en pointe est abandonnée dans la soirée au profit d’une ligne plus facilement défendable au niveau du dernier lacet de la route serpentine. Seuls quelques postes d’observation restent en avant. Le 15-2 a remporté une éclatante victoire qu’il a chèrement payée en perdant plus de 400 hommes. 7 officiers dont 3 commandants de compagnie sont tués, 15 officiers dont 4 commandants de compagnies sont blessés, 3 de ces derniers restent cependant à la tête de leurs hommes. Le commandant Bron commandant le 3e bataillon est blessé, le commandant Guey commandant le 1er est lui aussi blessé et sera tué le lendemain en rejoignant son unité.

 

Au sud, l’Hirzenstein est occupé par la 6e brigade de chasseurs. Cependant, une fois de plus, comme en avril, le Rehfelsen n’a pu être conquis par le 15e BCP renforcé de deux compagnies du 23e RI, et le 15-2 se retrouve avec une grosse épine dans le dos. Le commandement de la division n’a pas senti que sur le sommet le dispositif allemand avait complètement éclaté et que dans son élan impétueux la division aurait pu sans effort atteindre la vallée et s’emparer de Wattwiller. Les Allemands ont été totalement débordés et ont jeté dans la bataille tous les hommes pouvant tenir un fusil, même les non-combattants comme les cuisiniers ou les ouvriers. L'assaut français s'est arrêté à 150 m avant un poste de commandement allemand ! Au total les Allemands ont perdu 800 hommes et 1 384 prisonniers non blessés dont 26 officiers. A la nuit tombée, dans le secteur du régiment, les lignes sont étirées sur plus de 1 500 mètres de front ; l’artillerie ne peut appuyer le régiment situé à contre-pente ; il ne reste que deux sections non engagées des deux compagnies de réserve du régiment. Malgré les demandes du lieutenant-colonel Semaire, le colonel Goybet, commandant la brigade refuse d’engager le bataillon du 23e régiment d’infanterie qui constitue sa seule réserve. En effet le général Serret, après ce magnifique succès, pense que la réaction ennemie prendra du temps et décide que dans l’après-midi du 22 décembre, il fera effort au niveau du Rehfelsen pour réaligner le dispositif.

 

La nuit est tombée sans que le dispositif ait pu être renforcé. Celui du régiment est tellement étiré que les tranchées allemandes qui ont été dépassées ne sont pas occupées et que les ouvrages fortifiés et les abris souterrains ne sont pas tous nettoyés. Au sud, entre les deux compagnies de renfort du 15e BCP provenant du 23e RI et le 1er bataillon, le secteur n’est tenu que par de légers postes d’observation sur un front de 300 mètres.

 

Le froid est intense, la neige tombe à gros flocons, la visibilité de nuit est nulle. La fatigue de la troupe est extrême, usée par une nuit de déplacement, 6 heures d’attente et un après-midi de combat. Les munitions et l’approvisionnement manquent. Le sol dévasté, rocailleux et durci par le froid rend l’aménagement du terrain difficile. Les liaisons se font par des estafettes qui mettent plus d’une heure pour gravir la pente vers la Roche du Sommet où le chef de corps a installé son poste de commandement dans la soirée. L’artillerie ennemie tonne toute la nuit et ne permet pas le réapprovisionnement des combattants en première ligne.

 

 



01/07/2016
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