14-18Hebdo

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Souvenirs de guerre 1914-1919 (Paul Boucher) - Ch 6-5 - Hartmann- Metzeral

Chapitre 6 – Hartmann- Metzeral

Document transmis par Renaud Seynave, son petit-fils - 20/04/2016

 

Paul Boucher 6-1 Image1 Photo des Cies.jpg

Une partie de la 4e section de la 1re Cie commandée par le lieutenant de réserve Paul Boucher en septembre 1914 à Soultzeren. (Paul Boucher est le 3e en partant de la gauche, rangée du bas)

 

 

25 avril 1915

La veille, il y avait encore le 27e bataillon de chasseurs et, le lendemain, mes hommes familiarisés avec le secteur auraient tenu. Les Allemands ont pris à revers la 6e, 7e et 8e Cies. La 5e et toute la ligne étaient enfoncées. Les 2e et 4e ressoudent tant bien que mal deux tronçons au même endroit où ils furent ressoudés au mois de décembre dans des circonstances identiques.

 

On a alerté le 7e chasseur. Le colonel Goybet rapporte qu’il ne sera là que vers 4 heures du matin.

Les bataillons 2 et 3 sont sans liaison. Il y a un trou et on envoie Jenoudet et ses trois sections le retoucher.

 

Je demeure seul garde du corps des colonels. Jacquemot est triste. Langalerie dont la conduite est douteuse fait le fendant. Scheurer se prodigue et nous fait servir café sur café. Nous buvons volontiers.

 

On prépare la contre-attaque, l’artillerie doit tirer à 5 heures du matin mais on ignore exactement où passaient nos lignes. Jacquemot déclare péremptoirement Nord-Sud, Roche Sermet, ce qui est faux, et aurait encore fait tirer sur nos hommes assez démoralisés comme cela. De mon petit coin, je donne timidement mon avis que la ligne Nord-Sud Roche Sermet est trop en arrière mais qu’il faut empiéter de 290 mètres en avant.

 

Le commandant Hellé arrive en vitesse avec son adjoint.

« Quoi de neuf ? » demande t-il.

« Du pas beau » répond Goybet.

 

Et aussitôt, on prépare la contre-attaque qui ne sera d’ailleurs pas autre chose que la soudure des tronçons. Les chasseurs du 7e sont très chics et ne crânent pas, ce ne sera pas comme le 15e de Remiremont qui n’a rien fourni depuis le début de la guerre et sera très méprisant pour nous. J’y reviendrai d’ailleurs.

 

Je suis renvoyé à mon camp Depierre que je rejoins au milieu des obus. J’y trouve tous les hommes ronflant à qui mieux mieux sans qu’aucun ne se doute de l’étendue du désastre qui sera encore complétée le lendemain, 26 avril.

 

A 8 heures du matin, je reçois l’ordre de descendre à Bonnegoutte où se trouve le commandant des territoriaux. Je sus d’après l’ordre écrit par Jacquemot qu’on veille à la soudure avec le 152e, qu’on maintienne en place les territoriaux au besoin par la force et qu’on tienne coûte que coûte.

 

Je descends avec prudence à Bonnegoutte en m’éclairant par une patrouille. J’arrive sans encombre au poste de commandement du commandant Blanc du 56 RIT, très préoccupé de sa responsabilité.

 

Les hommes sont là pour la première fois, très désorientés par les obus qui passent haut vers la montagne, très oubliés dans les bagarres, sans ravitaillement ou presque et surtout sans conseils. Ils me reçoivent comme le messie.

 

Les cuisines sont installées bien en vue et vont se faire bombarder. Je place un de mes hommes par escouade et chacun a vite fait de redonner confiance aux autres. Pour opérer, nous apprenons les événements de la veille, les 5e, 6e, 8e, 9e et 10e Cies ont à peu près disparues.

 

Il y a 700 prisonniers, les alpins ont créé une contre-attaque, c'est-à-dire refaire la ligne.

L’abri du colonel où j’ai passé la nuit précédente est violemment bombardé, un obus frappe en plein. Le colonel est blessé aux jambes tandis que le pauvre lieutenant Pierre Scheurer est blessé mortellement, il est ramené à Moosch où il décède quelques jours plus tard.

 

 

« La gazette du centenaire n° 17 »

Editée en avril 2015 par la cellule communication du 152e RI à Colmar et transmise par le lieutenant-colonel Bodénès de la direction des Ressources humaines de l’armée de terre.

 

Que sont devenus les poilus du 15-2 faits prisonniers à l’issue des combats du 25 avril ?

Le 25 avril au soir, de nombreux Diables Rouges, principalement du 2e bataillon (5e et 6e compagnies), ont été fait prisonniers après avoir été encerclés par les Allemands lors des violents combats pour la conquête du sommet du Hartmannswillerkopf ou 2 bataillons du 15-2 ont fait face à 5 bataillons allemands.

 

Grâce aux carnets de guerre d’Emile Beuraud qui faisait partie des captifs, on sait ce qu’ils sont devenus. Après avoir été regroupés à Guebwiller, le 26 avril, à 7h00 ils sont rassemblés et fouillés (on leur confisque leur courrier) puis on leur sert une soupe. Ils sont ensuite conduits à la gare pour aller à Mulhouse où ils arrivent vers 09h00. Ils traversent presque toute la ville. La majeure partie de la population est sortie pour les voir et il faut un service d'ordre très sévère pour l'empêcher de les approcher. La propagande est déjà active à cette époque et de nombreuses photos sont prises. On fait passer plusieurs fois les prisonniers dans l’actuelle rue du Sauvage (rue principale de Mulhouse) pour amplifier l’effet de masse. Enfin, ils sont conduits dans une usine dont les locaux sont aménagés pour loger la troupe. A midi, ils embarquent en train pour le camp de prisonniers d'Ohrdruf (en Thuringe, le camp fut ensuite un camp de travail pendant la seconde guerre mondiale). A 18h00 ils s’arrêtent à Darmstadt pour manger. A minuit, arrêt à Francfort-sur-le-Main. Le 27 avril, à 7h00 du matin, arrêt à Bebra pour manger, enfin à 13h00 ils arrivent en gare d'Ohrdruf. Le camp se trouve à 3 km de la gare.

 

Paul Boucher 6-5 Image2 Prisonniers defilant Mulhouse.jpgDéfilé des prisonniers du 15-2 le 26 avril à Mulhouse

 

Emile BEURAUD reste dans le camp jusqu'au 15 juillet 1915 puis part avec 50 de ses camarades travailler dans une usine près de Cologne. Il y restera jusqu'au 15 novembre 1918.

 

Paul Boucher 6-5 Image3 Itineraire des Prisonniers.jpgItinéraire des prisonniers du 15-2 jusqu'au camp d'Ohrdruf

 

N’oublions pas la bravoure de ces soldats qui avaient pour la plupart, comme Emile Beuraud, participé aux combats de la vallée de Munster, du Spitzemberg, de Steinbach, de la première conquête du Hartmannswillerkopf. La tragédie du 25 avril aura certainement sauvé la vie à ces héros oubliés.

 

Pendant la première guerre mondiale, les officiers prisonniers disposent de camps qui leurs sont réservés, les conditions de vie y sont souvent moins difficiles que celles que subissent les hommes de troupe. Ils sont dispensés de travailler. Les hommes de troupe sont employés aux travaux agricoles (2/3) et dans les usines (1/3). Leur travail étant forcé, les détenus font en sorte de « tirer au flanc »: « Nous travaillons avec une certaine constance dans le minimum d’effort ! ».

 

Suite du récit de Paul Boucher :

Le 28 avril, je remonte prendre la ligne à la Roche Sermet où le 29, je vois arriver le colonel de Poumayrac remplaçant de Jacquemot. C’est un excellent et brave homme, bienveillant, quelque peu agité. Puis arrivent les prémisses d’une relève du 371e RI vers la vallée où nous n’avons pas été depuis si longtemps et pendant que tant d’événements tragiques se sont déroulés.

 

Nous cantonnons à Moosch et trouvons la vallée ensoleillée et la végétation printanière. Et nous touchons un nouveau commandant du nom de Guey, brave homme courtois, encore peu habitué à la guerre. Il passe mes hommes en revues, s’étonne des taches jaunes-verdâtres des capotes mais se tait quand je lui dis que ce sont des taches de mélinite dont le terrain de l’Hartmann est couvert.

 

En raison de la reconstitution du régiment, nous changeons de cantonnement et allons le 7 mai dans le village de Malmerspach chez Monsieur Arnold, contremaitre à la manufacture de laine. Nos hommes et moi sommes bien installés. On reprend goût à la vie.

 

Paul Boucher 6-5 Image4 JMO 7-11 mai 1915.jpgJournal de campagne du 7 au 11 mai 1915 (Paul Boucher, lieutenant de réserve commande la 1re Cie).

 

J’organise une séance récréative. On chante la chanson du rémouleur, puis vaccinations.

Le régiment a remonté sa clique (ensemble de tambours et clairons) et sa musique. Le brave père Mignault, tambour-major fait l’école des tambours avec exercices de défilés. Les Cies ont été renforcées par des détachements venues du dépôt.

 

Nous organisons des réunions très gaies entre popotes de Cies, exercices de services en campagne avec notre commandant qui est très « temps de paix ».

 

Le 18 mai, voici le capitaine Doucet qui revient et reprend le commandement de la Cie, assez humilié de toujours être absent aux échauffourées. Nous faisons le 20 un grand dîner chez Monsieur Arnold. C’est le jeune Emile Pierrat du Kertoff qui est cuisinier de la Cie et le 21, nous avons une grande revue dans une prairie derrière les cités de Malmerspach sur le champ de foire de St Amarin.

 

La revue est passée par le général de Maud’huy qui arrive à cheval suivi d’une brillante et nombreuse escorte. Il nous harangue du haut de son cheval. « Vous avez souffert, vous souffrirez encore… etc. »

Puis grand service funèbre à l’église de Saint Amarin où tout le régiment assiste, suivi d’une séance récréative et repas.

 

« La gazette du centenaire n° 17 »

Editée en mai 2015 par la cellule communication du 152e RI à Colmar et transmise par le lieutenant-colonel Bodénès de la direction des Ressources humaines de l’armée de terre.

 

Du 2 au 22 mai, repos et reconstitution du régiment

Paul Boucher 6-5 Image5 Installation 15-2 au repos.jpgInstallation du 15-2 au repos

 

Le 2 mai commence la relève sur l’Hartmannswillerkopf des 3e et 4e compagnies par deux compagnies du 371e régiment d’infanterie. Les deux compagnies descendent de nuit à travers bois et vont cantonner à l’usine de Malmerspach dans la vallée de la Thur. Elles y arrivent de jour et redécouvrent dans la vallée une nature printanière épargnée où tout est en fleur. Sales, boueux, épuisés, leurs équipements en plus ou moins bon état, les Diables Rouges défilent pourtant dans Saint-Amarin au petit matin, la poitrine gonflée d’orgueil et le sourire aux lèvres, heureux d’une paix momentanément retrouvée. Pendant ce temps les bombardements de l’artillerie allemande continuent sur toute la ligne. Un premier renfort de 154 hommes et 2 officiers arrivent.

 

Le 3 mai, les 1re et 2e compagnies ainsi que les trois compagnies du 3e bataillon sont elles aussi relevées. Le 1er bataillon est installé à Malmerspach et Moosch, le 3e bataillon et la compagnie hors rang à Saint-Amarin. Le lieutenant-colonel de Poumayrac qui commande le secteur reste sur l’HWK. Le capitaine Guey (260e RI) prend le commandement du 1er bataillon en succession du commandant Sermet tué quelques jours plus tôt.

 

Paul Boucher 6-5 Image6 Soldats manoeuvre au repos.jpg

Exercice d'ordre serré

 

La vie au repos est heureuse pour les soldats, les repas sont copieux et soigneusement préparés, la population est accueillante et invite même les poilus à manger chez eux. Chacun savoure l’instant présent, content d’être en sûreté. Le caporal Chapatte, dans son ouvrage : « Souvenirs d’un poilu du 15-2 », résume bien cet état d’esprit : « La mort nous a épargnés jusqu’à maintenant, elle nous accorde un répit, le dernier peut-être ; nous voulons en profiter en laissant de côté tous les soucis et toutes les idées noires. Pourquoi s’en faire pour plus tard, cela ne nous avancerait à rien. »

 

Le 4 mai, un nouveau renfort de 384 hommes et 1 officier arrive. La 7e et la 8e compagnie sont reconstituées avec les renforts du 2 mai.

 

Paul Boucher 6-5 Image7 Exercices baionnette.jpgExercice d'entraînement à la baïonnette

 

Le 7 mai, 292 autres hommes arrivent. Le lieutenant-colonel de Poumayrac annonce par ordre du jour n°190 la reconstitution du régiment à 3 bataillons moins la compagnie de mitrailleuses. Pour réaliser l’amalgame entre les anciens et les nouveaux, il fait procéder à un tirage au sort de 4 escouades (15 hommes. Chaque section compte 4 escouades de 15 hommes) prises dans les 1re, 2e et 3e compagnies pour les affecter aux 5e et 6e compagnies Il fait de même avec les 4e, 11e et 12e compagnies pour renforcer la 9e et la 10e compagnie. La 4e section de mitrailleuses servira de base à la reconstitution de la compagnie de mitrailleuses.

 

Le 8 mai, le 1er bataillon est regroupé à Malmerspach tandis que le reste du régiment est installé à Saint-Amarin. Les séances de nettoyage, de tir, d’ordre serré, d’exercices se succèdent et les soldats du 15-2 n’ont pas le temps de s’ennuyer. Tout est fait pour combattre l’oisiveté, favoriser la cohésion et préparer au plus vite le réengagement du régiment. Le 10 mai, le lieutenant-colonel de Poumayrac est nommé colonel, chef de corps du 15-2. Le 11 mai, la batterie et la musique du régiment sont reconstituées et jouent pour la première fois. Elles donnent leur premier concert d’une heure le 16 mai à 16h00 à Saint-Amarin. Le 15 mai le régiment effectue un exercice dans la plaine entre Saint-Amarin et Malmerspach. Le 19, il en fait un autre en présence du général Serret, commandant la 66e division. Le chef de corps qui commande toujours le secteur du HWK, fait des allers-retours incessants entre son régiment et le sommet pour effectuer des revues, régler des questions administratives ou, comme le 20 mai, organiser une réception pour ses officiers, agrémentée de la musique du régiment, à la mairie de Saint-Amarin. Ce même jour, il apprend que le général de Maud’huy qui commande la 7e armée viendra les passer en revue le lendemain.

 

Le 21 mai à 7h30, le régiment en entier est rassemblé sur le champ de foire de Saint-Amarin. Le chef de corps commence par présenter au drapeau les nouveaux incorporés. A 8h30, le général de Maud’huy et le général Serret accompagnés de leur état-major et des représentants des états-majors des 81e, 115e brigades et de la 1re brigade de chasseurs passent les troupes en revue. Plusieurs officiers sont décorés de la Légion d’honneur et plusieurs sous-officiers de la médaille militaire. A 10h00, à l’issue d’une messe solennelle à laquelle assistent tous les officiers présents, le général de Maud’huy fait part de sa satisfaction et remet des cigares et des montres à distribuer aux hommes. Ce même jour la compagnie de mitrailleuses est reconstituée aux ordres du capitaine Jenoudet.

 

Paul Boucher 6-5 Image8 Revue des troupes St Amarin.jpgRevue des troupes à Saint-Amarin

 

Fin de la cinquième partie

 

 



22/04/2016
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