14-18Hebdo

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Souvenirs de guerre 1914-1919 (Paul Boucher) - Ch. 5-9

Chapitre 5 – STEINBACH – La mort de François

Document transmis par Renaud Seynave, son petit-fils - 28/01/2016

 

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Portrait de François Boucher réalisé après sa mort par Honoré Umbricht à la demande d’Henry Boucher.

En bas, à gauche du tableau, dédicace « En souvenir de mon jeune et cher ami F. Boucher ».

 

Nous étions de notre côté très perplexe. Cessons cette situation ridicule et française, faisons quelques feux de salves dans le tas, mais parmi les voix boches, d’autres criaient en français.

« Camarades, ne tirez pas ».

« Qui est là »

« La 8e Cie »

« Quel capitaine ? »

« Capitaine de Roffignac » ce qui était d’ailleurs exact.

 

Ainsi nous ne lançons que quelques coups en l’air. Le commandant Castella fait avancer la 8e Cie alors en réserve plus en arrière et qui pendant la nuit avait été gravement touchée par des obus.

 

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Journal de marche du régiment du 4 au 10 janvier 1915

 

Le même commandant fait preuve d’un grand courage et reçoit du colonel des demandes de renseignements et refuse d’évacuer en proposant d’attendre le jour. Ce qui fut fait.

 

Les boches essayèrent de battre en retraite emmenant leurs prisonniers mais se heurtant à la 3e Cie, ils furent désarmés à leur tour tandis que nos hommes libérés venaient placidement rechercher fusils et équipements déposés le long de l’église et reprenant leur place sans que personne ne s’aperçut de la chose.

 

La 8e Cie entra vivement dans l’église et nettoya quelques boches qui restaient, un gosse de 20 ans se précipita sur nous en implorant le pardon.

 

Steinbach était à nous. Mais derrière nous la côte 425 avait été reprise par l’ennemi, à grands renforts de pipes, tambourins et cris de sorte que l’on nous fit faire demi-tour au lieu de faire face à la côte 425 qui resta boche jusqu’à l’Armistice.

 

Derrière l’église, nous vîmes que la confusion de la nuit n’avait pas été sans incidents. Un de mes camarades était entièrement troué non sans s’être défendu car, devant le corps de nos hommes effondrés au fond d’une petite tranchée qu’ils creusaient, étaient allongés quatre ou cinq hommes tenant auprès d’eux leurs fusils, baïonnettes au canon. C’était de très jeunes gens à lunettes dont l’un ressemblait à un jeune sous-lieutenant arrivé aujourd’hui.

 

L’Allemand se mit à nous envoyer d’énormes obus dans la matinée. Nous enterrons nos morts dont le sergent Tallorey. Il commandait la section de réserve. Je lui avais confié mon sac tyrolien qui contenait toutes les reliques de François y compris la ceinture avec 50 louis d’or. Tallorey fut tué mais je ne perdis pas mon sac que je retrouvais intact. Je vois encore le grand trou péniblement creusé au cimetière par les soins de notre brave et doux infirmier Valence de Granges et les corps allongés tels quels avec les pantalons rouges.

 

J’assistais à l’enterrement et nous recouvrîmes leurs visages de branches de sapins avant de rejeter la terre pour reboucher et éviter le bruit des mottes de terre tombant sur les corps.

 

Le soir, on m’envoie garder face à la côte 425. Il pleut toute la nuit, mes hommes sont en tenue. Je veille avec Séjournant. Je suis percé par l’eau glacée jusqu’à la peau. Heureusement, j’ai une forte provision d’eau de vie de mirabelle. Je bois avec Séjournant durant la nuit près d’une demi-bouteille.

 

Aujourd’hui le 5 janvier, on nous envoie avec la 4e Cie dans la maison isolée, qui le 25 décembre nous a servi de point de direction, c’est la maison qu’on bombarde. Le commandement nous envoie pour nous sécher un peu, je trouve avec raison qu’il y a trop de monde. Il me fait revenir avec la Cie. Nous ne regagnons cet abri que le soir.

 

Nous recevons avec plaisir des paquets de ravitaillement ainsi qu’une lettre de Papa, la première depuis la mort de François. Il a pu venir dans la vallée de Thann et il a revu François au moment où on le mettait en bière et il l’a ramené dans mon auto à Gérardmer.

 

Le 6 janvier, je pars faire un tour dans le village dévasté, c’est terrifiant de cadavres d’animaux, de cadavres d’Allemands, pas une maison n’est épargnée. Quelques unes achèvent de brûler avec une forte odeur de viande brûlée, bêtes ou hommes !

 

Au milieu de cela, des soldats faisaient la chasse aux dernières poules.

 

On prend portes et volets pour servir de passerelles, d’autres enfin arborent quelques vieux tubes ou déploient quelques parapluies découverts dans des chambres… sans oublier quelques-uns couronnés de fleurs d’oranger ou coiffés d’anciens casques de pompiers trouvés dans les combles de la mairie. Cette vue suffit à nous faire rire comme des enfants, à oublier nos misères, sans parler que ma pauvre 1re Cie a eu depuis le 25 décembre 107 hommes tués, blessés ou évacués.

 

(Note de RS : Une Cie compte 4 officiers, 8 sous-officiers et 180 hommes.)

 

Ci-dessous « La gazette du centenaire » N° 14 éditée par la cellule communication du 152e RI à Colmar et transmise par le lieutenant-colonel Bodénès de la direction des Ressources Humaines de l’Armée de Terre.

 

Dans les tranchées de STEINBACH

Après les dures journées de décembre et janvier 1915, février se passe sans incidents. Le secteur est calme et le 15.2 partage son temps entre la vie dans les tranchées (2 bataillons) et le repos à l’arrière, à Bischwiller (1 bataillon) dans la vallée de la Thur. Le rythme est de 8 jours en première ligne avec deux compagnies en premier échelon, une en réserve de bataillon et une en réserve régimentaire, puis 4 jours de repos. Pour la deuxième fois après le Spitzemberg, le régiment a conquis un point clé du terrain à Steinbach et aménagé le premier une ligne de défense dans des conditions rendues très difficiles par le froid, la neige, la boue, le sol gelé et les tirs d’artillerie ou d’infanterie dès qu’un mouvement est décelé. Ces deux lignes conquises resteront françaises jusqu’à la fin de la guerre.

 

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Jour après jour les renforts arrivent pour combler les pertes, soit de soldats provenant du dépôt, soit d’anciens qui reviennent de blessures. Des officiers aguerris du régiment comme le capitaine Toussaint qui a conquis le centre de Steinbach sont mutés pour renforcer d’autres régiments. Le chef de bataillon Jacquemot qui commande le 15.2 depuis décembre 1914 est confirmé dans ses fonctions et nommé lieutenant-colonel.

 

Cependant, depuis janvier, le régiment entend et voit au nord de Steinbach l’artillerie allemande pilonner avec un acharnement croissant l’Hartmannswillerkopf (HWK) ou « Vieil Armand » comme va le nommer par facilité au cours de la guerre la presse française, quand la « mangeuse d’hommes » faisait la Une des journaux. L’HWK est un contrefort à l’extrême sud des Vosges qui tombe en pentes escarpées sur la plaine d’Alsace. Promontoire avancé et détaché de la chaîne à l’est de la vallée de la Thur (Thann), il est relié au Grand Ballon de Guebwiller par le Molkenrain qui culmine à 1125 mètres. Depuis son sommet, on peut distinguer vers l’est Mulhouse, le Rhin et la Forêt-Noire, au sud-est les Alpes suisses, au nord-ouest le Grand Ballon et la forêt de Nonnenbruch. C’est donc un excellent observatoire qui permet à l’artillerie de désorganiser les flux logistiques allemands en appliquant des feux précis, en particulier sur la voie ferrée Mulhouse-Strasbourg et les pénétrantes Est-Ouest. Les deux camps comprennent donc tout l’intérêt de tenir le sommet. Les Allemands qui ont réussi à s’en emparer le défendent à présent avec vigueur. La même volonté de conquête anime les Français. Mais l’enjeu du Hartmannswillerkopf va peu-à-peu prendre la dimension d’un symbole de victoire et dépasser de beaucoup la valeur tactique de la position.

 

La nouvelle tenue du régiment

Depuis janvier 1915, le régiment est doté d’une nouvelle tenue qui lui permet d’être moins visible et moins vulnérable qu’avec le pantalon rouge, la veste bleue et le képi, mais n’a toujours pas de casque. Il est entré en guerre avec des uniformes conçus pour être visibles, mais inadaptés à la guerre moderne, où, grâce aux munitions sans fumée, les tireurs ne perdent plus de vue les troupes adverses. La manœuvre offensive conduite par le régiment depuis le mois d'août 1914 a exposé les soldats trop visibles à découvert et causé des pertes considérables comme l'ont montré les combats du Spitzemberg et de Steinbach.

 

Pourtant depuis le début du XXème siècle, la guerre des Boers en Afrique du Sud, a retenu l'attention de la plupart des nations occidentales sur la nécessité de réformer l'habillement militaire. L’état-major français a pris en compte la question. Mais, bien que toutes les grandes puissances modifient leurs tenues avant l’entrée en guerre, en France toutes les réformes ont échoué sur une opposition, soit des militaires soit des politiques ! Ces réformes concernent les couleurs qui doivent être moins voyantes, mais également la coupe de l'uniforme et le paquetage.

 

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1 - Képi bleu 1915 1er type

 

2 - Capote Poiret 1er type

 

3 - Numéros de collet couleur jaune

 

4 - Bretelles de suspension et cartouchières ersatz

 

5 - Sachet de compresse contre les gaz et lunette de protection

 

6 - Ceinturon modèle 1903

 

7 - Culotte en velours côtelé marron

 

8 - Bandes molletières bleu horizon 1er type

 

 

Au lendemain de la victoire de la Marne, devant les pertes considérables de 1914, le commandement français convient de la nécessité d’adopter des tenues de couleurs discrètes. Des mesures urgentes sont prises : nouvelle capote, nouveau képi, culottes civiles en velours, équipements en toile. Des compresses sont fabriquées pour diminuer les effets de la guerre des gaz qui vient de commencer.

 

Mais pour autant l’état-major ne choisit pas le kaki ou le vert-jaune terne, comme les Anglais, ou le vert-de-gris comme les Allemands, ou le noir comme les Russes, mais le bleu-gris, parce que cette couleur n'a pas été choisie par d'autres nations et qu'il estime qu'il est plus difficile de viser une cible de cette couleur qui se confond de loin avec le bleu du ciel.

 

Les premières unités sont dotées de nouvelles tenues dès novembre 1914, mais elles vont se mettre en place de façon assez désordonnée jusqu’à l’été 1915. Le premier semestre est une période d'anarchie vestimentaire pour l’armée. Rares en effet sont les unités complètement équipées en ce début d’année. Dans cette course frénétique vers le "camouflage ", pas un soldat n'est vêtu et équipé comme son voisin. " On équipe à tout va avec tout ce que l'on peut trouver en stock et sur le marché". Les anciens effets côtoient les nouveaux.

 

Les multiples améliorations des tenues qui ont eu lieu tout au long de la guerre, souvent à quelques mois d'intervalle, ont mis beaucoup de temps avant de devenir uniformes sur le front à cause des délais de confection et de la nécessité d’écouler les stocks. Un vêtement ou un accessoire réglementaire "sur le papier" a mis parfois plus d'un an avant de faire partie du paquetage.

 

La tenue des officiers

L'uniforme des officiers a suivi les mêmes évolutions car il est soumis aux mêmes contraintes de camouflages et d'adaptation à la guerre moderne.

 

Les pertes colossales en officiers, durant les premiers mois de la guerre (2 000 Saint-Cyriens par exemple) sont dues à leur tenue qui les singularise de la troupe. L'état-major prend alors des mesures urgentes : les grades de manche sont réduits en taille, les « ficelles » sur le képi dissimulées par un couvre képi et les officiers doivent revêtir une capote troupe par-dessus leur vareuse.

 

Au cours de l'année 1915, le drap bleu-horizon fait l’objet de nouvelles coupes plus seyantes que les précédentes. Il est vrai que la demande est massive et que les officiers et sous-officiers sont très soucieux de leur apparence ! Ils ont en effet en exemple les très élégants officiers britanniques. Contrairement à la troupe, les officiers s'habillent à leurs frais et ont la possibilité de faire faire leurs tenues sur mesure par des tailleurs civils. Cette confection est souvent réalisée avec du tissu de meilleure qualité que celui utilisé pour la troupe, et est plus ou moins adaptée "aux goûts" de l'officier. Cette confection non contrôlée va multiplier les modèles en service que le ministère n'aura d'autre choix que tolérer. Les accessoires les plus caractéristiques des officiers sont le ceinturon-baudrier, avec un passant sur l'épaule, l'étui révolver, le porte-cartes, les jambières ou les bottes, tous en cuir fauve.

 



19/02/2016
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