14-18Hebdo

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Souvenirs de guerre 1914-1919 (Paul Boucher) - Ch 10-3 – Le départ pour la Somme

Document transmis par Renaud Seynave, son petit-fils - 14/09/2016

 

Paul et Henry Boucher.jpg

Paul et son père Henry Boucher

 

Nous sommes le 3 septembre, l’attaque H est fixée à midi. Tout se passe bien et sans trop de casse, le village est totalement traversé. Il est défendu par la 2e division de la garde « Prince Estel Friedrich ». Des mitrailleurs restés en arrière gênent passablement.

 

Le soir, on fait une équipe de prisonniers ; à ce sujet, j’ai une anecdote que je tiens à relater en détails.

 

J’ai passé la majeure partie de cette journée avec le commandant et le capitaine adjudant-major Masson dans le pré en avant de Cléry où nous fûmes quelque peu incommodés par des fusants de petits calibres. A la nuit, nous entrons dans le village et installons notre pc au centre du village, un peu en avant de l’église. A notre gauche le 64e BCP avec le commandant Gridel et le 152e attaquaient. Pendant toute la journée, des balles venant de la Somme étaient tirées derrière nous et nous agaçaient ; nul doute, quelques nids de mitrailleurs étaient demeurés intacts. A la nuit, ces mitrailleurs tentèrent de battre en retraite. Ils furent surpris et faits prisonniers. Ils étaient quatre. Leur caporal, un grand gaillard avec l’insigne de mitrailleur d’élite est amené au commandant.

 

Je lui dis « C’est vous qui avez tiré toute la journée derrière nous ? »

« Non. »

« On va vous faire fusiller si vous ne dites pas la vérité ».

Le caporal se mit au garde à vous et dit.

« Non, je n’ai pas tiré, ma mitrailleuse est encore sur place, elle est abimée par des éclats d’obus. Plusieurs bandes de cartouches sont à côté. Je m’offre à vous les faire voir. Je n’ai pas tiré car si ma mitrailleuse était en état, je n’aurais plus de cartouches ! ».

Tout cela est dit avec une attitude impeccable. Le commandant l’envoya sans escorte vérifier ses dires qui étaient exacts et au retour lui dit.

« Vous êtes un rude soldat ».

 

Nous avons enlevé une partie du village volontairement car nous tombons sur des voisins du 64e BCP et le 152e RI qui ont eu de grosses pertes et présentent des trous dans leurs liaisons. Dans la soirée, nous avons une contre-attaque bavaroise et prenons quelques prisonniers.

 

La journée du 4 septembre est occupée à se réorganiser. Par des reconnaissances, on constate que le boche est toujours là mais la ligne étant peu définie, nous ne sommes pas bombardés. Nous avons l’ordre d’enlever le reste du village. Nous sommes en liaison avec le mixte de zouaves du colonel Lamiable. Nous remarquons que, dans la matinée du 5 septembre, le boche bombarde très souvent court. A midi, l’attaque recommence et nous enlevons tout le village avec 80 personnes du 241e Saxons. La garde a disparu. Quant à ces Saxons, c’est un amalgame de gens jetés au feu sans même se connaître. J’interroge le lieutenant, énorme, tellement essoufflé qu’il s’assoit par terre et ne peut articuler un mot avant d’avoir bu et s’être reposé quelques instants.

 

Profession : surveillant du musée de Dresde, très peu martial. Ses hommes, il vient de les toucher ce matin, ne connaît pas les noms. Cela sent la pagaille.

 

Nous occupons les locaux à l’est du village quand un violent bombardement français vient de la rive gauche de la Somme et frappe sur notre première ligne en causant une panique.

 

Tout rapplique à forte cadence et rien n’est plus démoralisant que cela, surtout sur nos troupes qui viennent de fournir un effort violent.

 

Nous usons de nos pigeons-voyageurs pour signaler cette erreur, le premier pigeon lâché a bien du mal à s’envoler. Il se décide enfin après que nous lui lançons des petits cailloux. Un quart d’heure plus tard, nous sommes tranquilles du côté français.

 

Est-ce le pigeon ? ou le feu cesse-t-il de lui-même ?

 

Nous ne l’avons jamais su !

 

Nous demeurons encore le 6 septembre dans le village, dans une cave très en avant et nous sommes assez violemment bombardés, notamment la porte de notre abri reçoit beaucoup de coups.

 

Le petit joueur de cymbales de notre fanfare qui faisait le brancardier reçoit une blessure mortelle et gémit toute la soirée à côté de nous en attendant qu’il soit évacué.

 

Au matin, nous sommes relevés par le 170e RI où sert Doridant de Gérardmer, mon employé forestier.

 

Ma Cie a eu sept tués dont l’adjudant Jacomis et neuf blessé. Un tireur a été tué par balles. Le bataillon a eu 29 tués et 160 blessés, un officier tué et deux officiers blessés. Nous avons pris 150 prisonniers et 3 mitrailleuses.

 

Nous sommes relevés dans la nuit du 6 au 7 septembre et je pars à cheval avec le commandant à travers le terrain le plus cahoteux. Mon cheval suit celui du commandant, je le laisse marcher et nous arrivons sans encombre à Sailly où nous nous réconfortons.

 

Nous sommes embarqués le même jour en camion pour l’Oise où nous arrivons à 21 heures à Grez près de Grandvilliers chez de braves gens, les Nazart.



16/09/2016
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