14-18Hebdo

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Journal de la Grande Guerre de quelques ancêtres des familles Farret, Cambon et Broquisse - 31 - Février 1917

Olivier Farret – 31-10-2017

 

Le 3 février, dans un message au Congrès, le président Wilson annonce la rupture des relations diplomatiques entre l’Allemagne et les États-Unis pour protester contre la guerre sous-marine à outrance qui touche les convois américains traversant l’Atlantique. Il invite les autres États neutres à agir de même. À la fin février le gouvernement américain apprend que le ministre allemand des Affaires étrangères, Arthur Zimmerman, par télégramme, a offert au Mexique de l’aider à récupérer les territoires au nord du Rio Grande s’il déclarait la guerre aux États-Unis. Le président Wilson en informe le Congrès, suscitant une vague d’indignation.

 

En France, la première mission des artistes aux armées est organisée. Treize peintres se rendent sur le front pour se documenter afin de traduire par la peinture ou l’illustration des journaux et des livres, des épisodes de la guerre actuelle afin de l’inscrire dans l’Histoire. Parmi les peintres, citons Pierre Bonnard, Édouard Vuillard, Félix Vallotton, Maurice Denis, Henri Martin, André Lhote… Toute l’année 1917, ces missions se succèderont à un rythme mensuel. Le général Lyautey, ministre de la Guerre, publie une directive regroupant cinéastes et photographes de guerre dans une Section photographique et cinématographique de l’armée (SPCA) facilitant la réunion d’archives concernant les opérations militaires et de clichés et de films sur la bonne tenue des troupes et leurs actions héroïques à visée de propagande à l’étranger. La SPCA est l’ancêtre de l’actuel ECPAD. (Jean-Christophe Buisson)

 

La vague de froid inédite se prolonge en février. Le 1er février, le Figaro écrit :

« À Cherbourg, où d’ordinaire la température est relativement douce, le thermomètre est descendu à 8° en dessous de zéro. Les ruisseaux sont gelés ; l’eau de mer elle-même se glace et l’arrière-bassin du commerce était hier tout à fait pris, ce que les Cherbourgeois déclarent n’avoir pas vu depuis 30 ans. Dans le Massif Central, on a même repéré un grand loup rodant par – 23° aux alentours du village de Vivarols. À Paris, les eaux de la Seine ont gelé. Des bateaux, des péniches ou remorqueurs sont prisonniers des glaces. Le petit bras de la Seine, à la Monnaie, est complètement pris. Dans le grand bras, en plein courant, les glaçons sont de plus gros et plus nombreux. »

 

La propagande aidant, les Poilus et les Tommies font bonne garde dans le froid et dans la tourmente. L’Arrière peut dormir tranquille et rassuré :

« La neige a fait son apparition sur presque tout notre front. Les secteurs de nos alliés britanniques en ont été particulièrement comblés. Un épais manteau blanc recouvre sur le sol bouleversé les traces de la guerre. Mais la vie au front reste aussi active. On s’y bat aussi bravement. » (Pays de France N°121, 8 février 1917)

 

En raison du froid et des retards britanniques dans l’acheminement du matériel et des troupes dans les zones de combat, le général Haig et le général Nivelle s’accordent pour repousser de deux mois la grande offensive.

 

Les initiatives de paix menées par Charles 1er d’Autriche-Hongrie via son beau-frère, Sixte de Bourbon Parme, sont poursuivies malgré la réticence des Alliés.

 

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Frantz Adam, Secteur Fontenelle, Vosges, ECPAD

 

 

Le 150e RI dont le 3e bataillon de Paul Farret, après avoir été relevé par le 13e RI, exécute de longues marches dont la dernière s’effectue par moins 17 degrés. Le 5 février, ses unités se trouvent rassemblées dans la région d’Avize-Mesnil-sur-Oger-Flavigny (au nord-est de Vitry-le-François. Les cantonnements sont riches et offrent à la troupe d’excellentes conditions d’installation. Le 16 février, les 2e et 3e bataillons gagnent par étapes les cantonnements de Châlons-sur-Vesle, de Guyencourt et de Vaux-Varennes, où ils sont employés à des travaux de transport de bombes et de terrassement dans un secteur où des opérations importantes sont en préparation. À son tour, le peloton de pionniers régimentaires se porte en secteur au nord de Chalons-le-Vergeur, pour travailler à des terrassements en vue d’attaques prochaines. Le 1er bataillon reste à Avize où, jusqu’au 21 mars, il complète son instruction. Dans les programmes des instructions morales des divisions, le général commandant le 32e CA demande que l’on diffuse auprès des troupes le serment suivant :

 

« À tous nos frères morts pour la Patrie ; à tous les vieillards, les femmes et les enfants de France outragés par l’ennemi, nous promettons de lutter bravement, jusqu’à la mort s’il le faut, pour libérer la France »

 

Il ne peut que rehausser le moral de la troupe qui prend un tel engagement. (Note de service du 3 février 1917, général Passaga, chef d’État-major du 32e CA – SHD)

 

 

Le 5 février, André Farret et le 173e RI occupent le secteur du bois des Caurières, noyé dans la boue, sous des bombardements d’une extrême violence par obus de gros calibre et par torpilles. Sous une pluie torrentielle, il est impossible de se déplacer autrement que sur des planches jetées sur les innombrables trous d’obus qui entourent les tranchées. Des tentatives journalières sont faites par l’ennemi à la suite des bombardements en vue d’entamer nos lignes. Malgré les pertes subies, malgré la violence du tir d’artillerie, le régiment les repousse et maintient intact notre position. (JMO du 173e RI)

 

« Une nuit de février, avec une régularité de métronome, l’averse noyait le champ de bataille. À son poste de vigie, solitaire face à l’immensité des ténèbres, Marc’Anto Tasso, soldat au 173e, veillait, sentinelle perdue dans les coulisses de la grande bataille. Goutte après goutte, la tranchée peu profonde se gorgeait d’eau dont le niveau montait inexorablement. Les brodequins trempés, Marc’Anto pour les garder un tant soit peu au sec avait le torse à demi sorti du remblai. Aux aguets, la figure au vent qui le cinglait et dangereusement exposé, il scrutait le silence de l’obscurité, seulement troublé par la toux du guetteur allemand à quelques mètres. Soudain, le bruit d’un objet métallique tintant contre une pierre fit sursauter le berger de Tassu.

 

Il pointa son arme tandis que tout bas une voix germanique venant vers lui bredouilla : « Kamarad, nicht tirer, Französe, pluie mouiller, pas bon. » Imperceptiblement, Marc’Anto baissa son fusil. À deux mètres, les traits effacés par son grand stahlelm (casque), rampait un soldat allemand, traînant derrière lui une bâche huilée. Lorsqu’il fut tout près du Corse, il lui tendit un coin de la toile et le convia à se mettre à l’abri. : « Komm abri, pas mouiller ». Assis dos à dos, les deux hommes attendirent sans un mot la fin du déluge. Quand un clairon sonna le réveil, ils se glissèrent chacun vers son camp. De retour dans sa cagna et interrogé par ses camarades lui demandant s’il n’était pas trop mouillé, Marc’Anto répondit : « Induvé so statu, u temporale si era calmatù, pà una notte ». [Là où j’étais, l’orage s’était calmé, pour une nuit.] » (Antoine-Toussaint Antona)

 

 

La correspondance de Jean Broquisse et des siens est dominée par les effets du froid intense qui sévit sur la France depuis janvier. Au château du Soulat, il fait moins 11 degrés. L’eau gèle dans les carafes et même dans les bouillottes. Le charbon manque. Quelques extraits de lettres :

 

« Ici on est privilégié avec le bois et ce n’est que vers le soir que le petit salon est vraiment chaud et tellement plus confortable que cette immensité glaciale qu’est la salle à manger. Il fait un froid noir que je puis à peine tenir ma plume. La terre est tellement gelée, que Vincens ne peut plus enfoncer la charrue… » (Germaine à sa mère)

 

« Ce doit être atroce le froid à Paris, les appartements insuffisamment chauffés. Les privations vous semblent cependant légères. Il ne faut pas trop oublier qu’avec le blocus, les dites privations pourraient devenir on ne peut plus sérieuses et déjà je commence à m’approvisionner en prévision de vrais jours de disette. Peut-être que vu l’attitude si nette des États-Unis, ces horribles Allemands vont réfléchir, et non par humanité mais par prudence, pour mettre un frein aux abominations qu’ils annonçaient mais il ne faut pas trop y compter. C’est quand la bête est aux abois qu’elle devient tout à fait dangereuse et les pauvres marins pourraient bien en faire la triste expérience… » Lettre de Madeleine Colin-Roudier à sa sœur Adèle, mère de Jean Broquisse. Il est fait allusion au déclenchement de la guerre sous-marine totale décidée par Guillaume II.

 

Le 8 février, Jean Broquisse écrit à ses sœurs :

« Je rejoins la 13e compagnie aux carrières de Montigny où elle était au repos… Nous reprenons les lignes à Ribécourt. Il fait froid. Mais bons abris en général. Les rondes de nuit, le browning à la main le petit poste…, ma première patrouille.»

 

« Le village de R…, jadis superbe canton, est aujourd’hui haché par les obus et traversé en tous sens par les tranchées. Nos abris sont dans les caves des maisons. Des poêles ramassés çà et là nous permettent de faire un peu de feu où nous venons nous réchauffer de temps en temps nos membres engourdis par les heures de garde…. Chaque soir, tel un trappeur, je me glisse à pas de loup dans l’ombre de tranchées en compagnie de mon ami Duvergé. Les nuits sont longues, mais tous deux on est philosophe…. Je réclame de vous un nouvel envoi : ma paire de gants de peau + mon gilet de fourrure + de l’argent (assez urgent)… Mais que fait donc l’Amérique ? Ça ne craquera jamais. » Allusion à la rupture des relations diplomatiques entre les États-Unis et l’Allemagne.

 

Du 14 au 20 février, de violents bombardements allemands ont pour cible l’ensemble du secteur ; le 16 février une alerte aux gaz est lancée et il est signalé des obus lacrymogènes. Ordre est donné de mettre les masques. Le JMO du 319e RI relève un tué et quatorze disparus lors de cet épisode. Ces tirs d’artillerie font la une de la presse et Jean Broquisse les évoque dans son carnet de route : « Relève. Repos à Béthencourt. On y est passablement bombardé. Un obus entre dans la cuisine des sous-officiers, n’éclate pas, mais sa fusée va contusionner un cuistot à la hanche. » (20 février)

 

Dans une lettre à sa mère, Jean Broquisse écrit :

« La pluie a succédé au froid. Nous nageons donc dans une terre argileuse qui nous met en piteux état. Mon imperméable en caoutchouc me sert donc quotidiennement. Tu ne reconnaîtrais plus ton fils, ma chère maman, si tu le voyais actuellement. Dire que je fus délicat, il y a quelques années. Comme on change. C’est à peine maintenant s’il m’est pénible d’être sale… Demain je te ferai parvenir la feuille d’impôt que tu m’as transmise. C’est l’heure du courrier… »

 

Comme tous les Français de l’Intérieur, les combattants doivent remplir leur déclaration d’impôt, une nouveauté datant du début de la guerre. Le 15 juillet 1914, le Sénat adopte la création de l’impôt progressif sur l’ensemble des revenus, après plus de 60 ans de débats sur la fiscalité. Alors qu’en France la fiscalité reposait sur les « quatre vieilles » contributions directes (foncière, mobilière, patente, portes et fenêtres), la plupart des grands Etats d’Europe occidentale et les Etats-Unis avaient adopté un système fiscal permettant à l’Etat de percevoir des ressources de manière plus productive et plus juste que par les droits de douane et les taxes sur la consommation. À la veille de la Grande Guerre, on estime qu’1% des plus riches concentraient 55% de la valeur des patrimoines déclarés. Dès 1916 est lancée une première application de l’impôt général sur les revenus de 1915. La loi du 31 juillet 1917 crée des impôts cédulaires, applicables à partir de l’imposition des revenus de 1917, introduisant ainsi un système d’imposition mixte alliant l’imposition cédulaire à l’imposition générale et progressive. (www.assembleenationale.fr)

 

À la suite des violents bombardements de la mi-février, les premières lignes du secteur sont totalement bouleversées. Le délabrement des tranchées est accentué par le dégel. Il s’en suit des travaux de réfection importants pour rétablir une ligne de défense solide. Le 26 février, Jean Broquisse écrit dans son carnet de route :

 

« On reprend les lignes. Cette fois-ci au Hamel dans le fâcheux où mes boches viennent de faire un coup de main et de faire une quinzaine de prisonniers dans la compagnie. Terrain atroce. On s’enliserait littéralement s’il n’y avait pas quelques fagots par ci par là dans les boyaux. Mauvaise relève. Les Boches tirent passablement. Ceux que nous remplaçons ont hâte de partir et ne nous donnent que des renseignements incomplets…

 

Il y a tant d’eau que l’on doit faire fonctionner la pompe toutes les demi-heures sans quoi les couchettes inférieures seraient vite submergées. Par précaution, j’ai loué l’étage au-dessus. Séjour assez mouvementé. Les Boches ont peur que nous prenions notre revanche et qu’à notre tour nous tentions un coup de main. Les mitrailleurs nous prennent en enfilade. Notre P.C. est démoli la veille au soir où nous faisions une incursion dans les tranchées ennemies. On leur fait sauter une carrière. »

 

Ces notes qui montrent une nouvelle fois que Jean Broquisse face à l’ennemi garde son sang-froid mais il ne veut pas inquiéter les siens comme nous le lirons dans une lettre datée du 7 mars où il relate cet épisode et son silence épistolaire pendant plusieurs jours.

 

 

En Méditerranée, l’affaire grecque préoccupe toujours les Alliés pour le déroulement de la guerre. Le peuple souffre particulièrement du blocus instauré par les Alliés tant que le Roi ne se décide pas à ranger son pays au côté des Alliés. Des troubles éclatent, fomentés par les ligues de réservistes de l’armée du Péloponnèse. Le cuirassé Provence arborant la marque de l’Amiral Gauchet, sur lequel est affecté Pierre Farret, quitte Salamine et rallie Corfou avec la deuxième division légère. Rappelant les cuirassés qui restent en mer Égée, l’amiral Gauchet décide que la base de stationnement de l’Armée Navale sera désormais Corfou. Cette position avancée permet de surveiller étroitement les débouchés de l’Adriatique et d’interdire toute sortie de la flotte autrichienne. L’Amiral de Gueydon est chargé des opérations contre la Grèce et continue le blocus du golfe d’Athènes. Sa mission éventuelle en cas d’hostilités ouvertes comporte la capture des cuirassés Kilkis et Lemnos, du croiseur Averoff, de tout le matériel flottant du Pirée, la destruction des ouvrages d’art, du chemin de fer d’Eleusis à Corinthe et surtout le bombardement d’Athènes après notification. (http://grande.guerre.pagesperso-orange.fr/guerrenavale2.html)

 

À Salonique, le gouvernement de la Défense nationale créé par Venizélos, favorable aux Alliés, tente de mobiliser les régions sous son autorité.

 

La guerre sous-marine s’amplifie sans restriction. Les instructions du Kaiser sont on ne peut plus précises : « Ayant le choix entre la destruction d’un cuirassé et celle d’un grand vapeur de commerce, choisissez ce dernier. »

 

Désormais l’attaque à la torpille sera de règle mais il est recommandé de n’utiliser qu’un seul de ces engins et, le cas échéant, d’achever la victime au canon. Par ailleurs douze mouilleurs de mines ennemis sont prêts à opérer dans cette mer fermée. Les Alliés doivent contrer avec force et rétablir l’équilibre en contrôlant le canal d’Otrante, où transitent les sous-marins allemands et autrichiens qui sortent de la grande base de Cattaro pour écumer en Méditerranée. Face aux ennemis, les Alliés lancent des attaques incessantes avec des forces légères, l’aviation italienne et les hydravions français basés à Venise.

 

Le 17 février, le paquebot Athos, des Messageries maritimes, venant de Hong Kong, navigue entre Port-Saïd et Marseille. Il est torpillé par l’U-65, à 100 milles (180 km) de l’île de Malte, malgré la présence de deux contre-torpilleurs et d’une canonnière. À son bord, outre l’équipage, sont présents 950 coolies chinois, 850 tirailleurs sénégalais embarqués à Djibouti et des Français des colonies avec femmes et enfants. Ils n’auront qu’un petit quart d’heure pour évacuer dans un grand désordre lié à la panique le paquebot avant que celui-ci ne disparaisse sous les eaux. Le naufrage fait 754 morts ou disparus dont le commandant Dorise sur 1 950 passagers. Les rescapés seront recueillis par les navires de l’escorte : Enseigne Henry et Mameluck puis par la canonnière Moqueuse et le torpilleur Baliste. C’est le plus grave naufrage qu’est connu la Compagnie pendant toute son histoire. (www.messageries-maritimes.org/athos.htm)

 

Cinq cent trente-deux mille tonnes sont envoyés par le fond au cours du mois, soit l’équivalent de cent onze bâtiments.

Le 27 février Bethmann-Hollweg, le chancelier allemand, justifie devant le Reichstag la guerre sous-marine à outrance : « La guerre maritime allemande sous toutes ses formes et dans toutes ses conséquences n’est qu’une réponse à la guerre de la faim que nous fait l’Angleterre. »

 

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Photo Collection P. Ramona www.messageries-maritimes.org

 

 

En France, les combats dans la Somme continuent même si l’offensive est arrêtée. Les Britanniques prennent plusieurs villages et réoccupent Sailly-Saillisel. Le GQG français adresse une note sur le « combat de va-et-vient » : patrouilles, embuscades, raids, et coups de main.

 

Dans les locaux de la Sorbonne se tient une importante réunion du Comité d’études pour l’après-guerre, mis en place par Aristide Briand : définir les buts de guerre de la France et préparer les négociations de paix. Pour les spécialistes français, l’avenir de l’Autriche-Hongrie est scellé : « Au lieu de découper l’Autriche, il serait peut-être préférable d’étudier la situation de chacun de nos alliés, Serbes, Italiens, Roumains, Polonais etc., en cherchant dans quelle mesure il est possible de satisfaire leurs aspirations. » (Rémy Porte)

 

Sources

Rémy Porte, Chronologie commentée de la Première Guerre mondiale, Perrin, 2011.



03/11/2017
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