14-18Hebdo

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Journal de la Grande Guerre de quelques ancêtres des familles Farret, Cambon et Broquisse - 28 - Novembre 1916

Olivier Farret – 15-08-2017

 

Le 7 novembre, Woodrow Wilson est réélu avec une faible majorité à la présidence des États-Unis contre le républicain Hughes, sur le thème du maintien de la neutralité américaine. Un accord est conclu entre Paris et Londres sur l’emploi des divisions portugaises sur le front occidental : elles seront déployées en zone britannique. Après l’insurrection du Hedjaz sous l’impulsion du colonel Lawrence, Husayn prend le titre de roi, dans l’espoir d’obtenir le droit de constituer un état arabe.

 

Tandis que la photographie prend le pas sur l’illustration dans les journaux à grand tirage, le sous-secrétaire d’état aux Beaux-arts s’engage, à partir du 8 novembre 1916, à envoyer des peintres modernes en missions artistiques sur le front. Douze missions seront programmées en 1917. Citons parmi les nabis, Maurice Denis, Edouard Vuillard, Félix Vallotton, Pierre Bonnard et plus de quatre-vingt-dix artistes venus d’horizons esthétiques différents comme André Devambez, François Flameng, Henri Martin, André Lhote… Le but est de rapporter des œuvres s’attachant à traduire une « émotion » et « l’atmosphère du front » et d’éviter les poncifs cocardiers et héroïques. (Claude Pommereau)

 

Pour la plupart, leurs œuvres n’atteindront pas la force picturale des artistes allemands comme Otto Dix ou anglais comme Paul Nash ou Christopher Nevinson… Ceci est un avis personnel.

 

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Otto Dix, Mitrailleur, Bataille de la Somme, Historial de la Grande Guerre, Péronne

 

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Paul Nash, The Ypres Salient at night, 1918, Imperial War Museum, London.

 

Le 21 novembre, François-Joseph, empereur d’Autriche et roi de Hongrie décède au château de Schönbrunn à Vienne. Il avait 86 ans, et régnait sur l’Empire depuis 1848. Il épousa en 1854 Elizabeth, dite « Sissi ». L’archiduc Charles, son petit-neveu, lui succède sous le nom de Charles Ier.

 

 

Sur le champ de bataille de Verdun, l’artillerie française reprend ses tirs contre Vaux. Le 2 novembre, au petit jour, les 300 hommes de la garnison allemande évacuent l’ouvrage. Le fort de Vaux est réoccupé dans la nuit du 2 au 3 novembre par un détachement du 298e RI. Vaux et Douaumont repris, la ceinture fortifiée de Verdun est reconstituée. Il reste à dégager le front nord, entre la Meuse et la Woëvre (à l’est). Cependant, l’effet des victoires s’estompe très vite. Voilà plus de 8 mois que le poilu se bat, vit dans la fange, entouré de cadavres, de rats et de poux. Dans son rapport du contrôle postal, Louis Gillet cite cette lettre :

 

« Il est bien bas notre moral, malgré nos succès. Pour moi, je tiens encore, mais qu’est-ce-que j’entends autour de moi ? Rien que dans ma section, sur 45 que nous sommes avec les chefs, il y a 35 antimilitaristes ? C’est assez ennuyeux pour moi, mais ils sont la majorité, on n’a qu’à les laisser faire… C’est honteux vois-tu, mais ils ont raison malgré tout. Ce sont les Chefs qui font cela. Trop d’injustice règne. Tous ont été portés à la bonne volonté, mais on a abusé de la bonté de ces hommes et cela casse partout. Tous en ont assez de la guerre, mais on nous tient, et bon gré mal gré, il faut rester. »

 

Deux thèmes apparaissent dans ces correspondances. D’abord, l’idée que la guerre est sans fin : l’Allemagne n’est pas victorieuse mais elle est invincible. On n’en viendra pas à bout, et en attendant, on va continuer à se faire tuer. La guerre finira quand il n’y aura plus d’hommes et plus d’argent. Ensuite, tous les responsables sont mis en accusation : les embusqués, le gouvernement, et les riches à qui la guerre profite. « Si ceux qui sont à la tête du gouvernement étaient à notre place, la paix serait vite signée. » Cet état d’esprit est certes le fait d’une minorité, et le commandement l’impute, comme on s’y attend, à une propagande qu’il faut combattre.

 

 

Mais les cadres mentaux des mutineries de 1917 semblent déjà largement en place dans les derniers mois de la bataille de Verdun. Le moral des troupes allemandes semble plus qu’ébranlé, avec le grand nombre de prisonniers lors des attaques françaises : 6 000 le 24 octobre. (Antoine Prost et Gerd Krumeich)

 

 

 

Sur le front de la Somme, parmi les régiments qui assiègent la position fortifiée de Sailly-Sallisel, le 94e RI dont l’un des médecins est Louis Maufrais monte en ligne. Louis Maufrais témoigne :

 

« Après avoir reçu quelques renforts, nous remontons en ligne pour Sailly. Les chevilles enflées, j’ai toutes les peines du monde à marcher. Après quelques jours passés au poste de secours, mon état s’aggrave brusquement, si bien que je finis par téléphoner à mon médecin chef qui décide de m’évacuer. Amiens. Clinique Perdu. Alité avec un diagnostic de rhumatisme fébrile, je redécouvre la chaleur, une nourriture excellente, un lit confortable. […] J’ai appris par une lettre que la plus forte attaque a eu lieu, qu’il y a beaucoup de pertes, que nous sommes dans la boue. »

 

Louis Maufrais a perdu ses meilleurs amis, dont Royer, natif de Dol, grièvement blessé qui a disparu dans la boue. Tous tués après avoir survécu à l’Argonne, la Champagne, Verdun… C’est à ce moment qu’il décide de quitter l’infanterie. Ses problèmes de santé mettront plusieurs semaines à se régler et mes rhumatismes guérissent mal. « On découvre alors que je suis de ceux qui ont le plus de mois de front de toute l’armée et on me propose d’être médecin du deuxième groupement du 40e régiment d’artillerie – j’accepte avec soulagement. » (Martine Veillet, petite-fille du docteur Louis Maufrais)

 

 

Le 94e RI atteint les abords de l’église de Sailly sous le feu nourri des mitrailleuses allemandes. Gaston Broquet, sculpteur, blessé en Argonne en 1915, est brancardier et se dévoue sans compter pour aller secourir les blessés. Il est cité à l’Ordre du régiment :

 

« « Broquet Gaston, brancardier au 294e régiment d’infanterie. A fait preuve du plus grand courage et du plus grand dévouement en allant relever de nombreux blessés sous un violent tir d’artillerie et de mitrailleuses. »

 

Après la guerre, il rendra hommage à ses frères d’armes en réalisant le groupe en bronze « Dans les boues de la Somme », commandé par la Ville de Paris et déposé dans les jardins du Val-de-Grâce en 1922.

 

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Gaston Broquet, Dans les boues de la Somme, Val-de-Grâce, Paris

 

« C’est bien eux, les épaules meurtries par la perche à peine équarrie qui supportent une toile de tente, pauvre brancard improvisé sur lequel gît un blessé, les muscles raidis par l’effort qu’ils font pour s’arracher à la boue gluante dans laquelle ils s’enfoncent… Ils se hâtent parce qu’ils savent que de la rapidité de la relève et du transport dépend en grande partie la vie du blessé. C’est pourquoi, malgré les projectiles qui tombent autour d’eux, parmi eux, ils vont, aussi vite que leurs forces le leur permettent, vers l’abri où des blessés trouveront le calme et la guérison. Ah ! Les braves gens ! »

 

Discours prononcé par le médecin inspecteur général Jacob, directeur de l’École d’application, lors de l’inauguration du monument, le 29 mai 1922.

 

Ces brancardiers tentent de sauver une vie, souvent au péril de leur propre vie. Écrite dans le bronze, à même la terre modelée, une inscription à peine visible : « À la mémoire de mes camarades tombés » nous rappelle que Gaston Broquet n’a pas oublié ce qu’il a lui-même vécu et enduré : le souvenir de sa blessure en Argonne et sa propre expérience de brancardier. Il dédie son œuvre à ses compagnons et, au-delà, pour honorer l’action du Service de santé des armées durant la Grande Guerre.

 

Les brancardiers sont les plus humbles mais aussi les plus héroïques auxiliaires des médecins.

    

En mars 1916, près de Souville, le docteur Frédéric Manssonnet écrivait : “Mes brancardiers qui, la veille, venaient de faire environ 80 km par des difficultés inouïes de la route et de passer trois nuits sans dormir, avaient donc marché pendant toute cette nuit et avaient accompli je ne sais quel trajet dans leurs allées et venues, chargés de brancards et de blessés au milieu d’un danger indescriptible.

 

 

Neuf mille deux cent treize brancardiers infirmiers ont été tués en accomplissant leur devoir.

    

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Plaque de marbre au pied de la sculpture de Gaston Broquet. Photo O. Farret

 

La boue magnifiquement modelée dans le bronze par Gaston Broquet est omniprésente pendant toute la guerre. Le violoniste Lucien Durosoir, lui-même brancardier dans la Somme, écrit à sa mère :

 

« Malheureusement, nous sommes dans une région de marécages, la Somme, le canal de la Somme. Tout cela c’est de l’eau ; aussi avec toutes les pluies de ces temps derniers, le terrain est absolument détrempé et, dans beaucoup d’endroits, les hommes ont la boue liquide beaucoup plus haut que les genoux. C’est une situation terrible, et bien des endroits des tranchées sont presque inaccessibles… »

 

 

En pleine tempête, le 150e RI de Paul Farret relève le 94e RI le 5 novembre. Le lieutenant-colonel Rollet installe son P.C. au château du village. Dès le 6 novembre, le régiment attaque et progresse vers le village malgré les violents tirs de barrage. Les hommes ont de la boue jusqu’aux genoux. Les travaux nocturnes d’organisation des lignes permettent d’abriter les 1er et 3e bataillons, ce dernier commandé par Paul Farret.

 

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Les combats de Saily-Sallisel - Historique du 150e RI

 

Le Capitaine Ensalès du 150e témoigne :

 

Le 6 novembre, le 1er et le 3e bataillon (Paul Farret) s’alignent le long de la route nationale et attaquent les positions allemandes retranchées dans l’église qui dominent les alentours. En contrebas, le terrain des Français est un véritable marécage, les hommes pataugent dans l’eau et dans la boue, un grand nombre de fusils ne fonctionnent plus. Tout est mouillé, la boule de pain que le soldat a dans sa musette aussi bien que la grenade qu’il a dans sa poche.

 

Les mitrailleuses allemandes tiennent nos fantassins sous leur feu ; la 2e compagnie éprouve des pertes sévères. Le sous-lieutenant Petitfils se met en tête d’un groupe de grenadiers et bouscule un barrage allemand qui arrête sa marche. Il est tué. Les hommes ne peuvent pousser plus loin. Le capitaine Maubrey, tant aimé de ses hommes, est tué. Le corps de l’héroïque capitaine Maubrey étant resté à quelques pas de la ligne ennemie, les braves soldats de sa compagnie ne veulent pas le laisser aux mains des Allemands, et des volontaires se présentent au chef de bataillon pour aller le chercher.

 

Pendant trois nuits consécutives, le sergent fourrier Zédé et le brancardier Durand vont à sa recherche en rampant sous la mitraille et leur dévouement permet enfin aux survivants de la 2e compagnie d’inhumer dans le ravin Maurepas leur chef bien aimé.

 

Le 9 novembre, à 16 heures, les 1er et 3e bataillons donnent l’assaut à l’église de Sailly-Saillisel. Les Allemands se défendent vigoureusement. Les Français s’emparent de l’église, obligeant l’ennemi à se replier jusque dans le village. Lors de l’attaque, le 161e RI reste au contact du 150e.

 

Le 11 novembre, à 14h15, sans permettre à l’ennemi de se ressaisir, les 1er et 3e bataillons du 150e se portent à l’assaut du village, dont ils s’emparent en moins d’une demi-heure. La liaison est établie solidement avec le 161e, au nord de Saillisel, et le 155e. Passé maître de Saillisel, le régiment fait plus de 100 prisonniers et prend plusieurs mitrailleuses. Les Allemands essaient quelques tentatives sur nos premières lignes, ils sont partout repoussés. Pour obtenir la reddition de ce verrou stratégique, l’artillerie a tiré 1 100 coups de canons.

 

Un grand nombre d’officiers, dont le lieutenant Vassord et le sous-lieutenant Boisseneault, et de soldats du régiment sont tués au cours de cette bataille de Saillisel dont le nom symbolique sera inscrit sur la soie du drapeau.

 

L’ennemi réagit très énergiquement sur toutes nos positions. Des tirs d’artillerie allemande de gros calibre sont exécutés sans discontinuer.

 

Le 15 novembre, sous les tirs d’artillerie, le 150e est relevé par le 154e et transporté en camions-autos dans la région de Croixrault, d’où le 24 novembre, il gagne en chemin de fer les cantonnements situés aux environs de Château-Thierry. Après une remise en condition, 600 soldats sont envoyés en permission.

 

La bataille de la Somme est terminée pour le 150e.

 

À l’occasion des combats de Sailly-Sallissel, Paul Farret reçoit une nouvelle citation à l’Ordre de l’armée :

« A dirigé du 7 au 9 novembre 1916 avec beaucoup de méthode son bataillon à l’assaut d’un village solidement organisé et défendu ; après trois assauts successifs, est parvenu à s’en emparer, donnant le plus bel exemple de ténacité et de bravoure. » Signé Fayolle.

(Citation à l’Ordre N° 431 de la 6e Armée, datée du 21 décembre 1916.)

 

 

Sur l’ensemble du front de la Somme, les unités anglaises, canadiennes et françaises sont épuisées. Si la détermination des combattants reste tenace, cela n’empêche pas une certaine usure du moral des troupes. Ainsi le 16 novembre, les hommes de la compagnie B du Hood bataillon s’adonnent à une loterie macabre où chaque individu est invité à laisser un chèque que les survivants partageront à leur retour. Le 18, dans le blizzard, les canadiens se perdent. « C’est l’extrême limite de l’endurance ».

 

Et pourtant, les journaux des tranchées montrent que les hommes sont fiers de leur acharnement désespéré :

« Nous crions, rions et tirons, tirons avec enthousiasme. Nous sommes tous ‘’perdus’’, nous ne rentrerons pas à la maison, nous le savons tous parfaitement, mais nous voulons quand même leur en faire voir. » (Frederick Hadley)

 

Ainsi la bataille de la Somme se résume en une impossible percée.

 

 

Le 173e RI d’André Farret est relevé le 12 novembre et quitte la cote 304. Il est embarqué en camions et vient occuper la zone Seigneulles et Condé. Il cantonne ensuite pour instruction dans le camp de Rembercourt-aux-Pots, situé entre Clermont-en-Argonne et Bar-le-Duc, en vue d’une prochaine offensive. Des armements modernes entrent en dotation dans l’armée de Verdun. Les hommes s’initient au maniement de l’artillerie légère de tranchées, au fusil-lance grenade type tromblon V.B. [Viven-Bessières], au fusil mitrailleur type Chauchat et à la mitrailleuse Hotchkiss. L’impact psychologique et tactique que provoquent les attaques aux gaz donne lieu à des démonstrations détaillant les techniques les plus récentes d’alerte, de défense et de protection contre les nuages toxiques. (Antoine-Toussaint Antona)

 

 

Jean Broquisse annonce à sa famille qu’il va bientôt quitter son secteur du sud de l’Oise. Dans cette attente, il a droit à une permission qui lui permet de passer quelques heures à Compiègne. La lettre qu’il adresse à sa sœur Thérèse, empreinte d’une certaine ironie, est très instructive :

 

« […] Hier, j’ai eu une bonne journée. J’ai pu réaliser le rêve que j’avais fait depuis longtemps et aller à C…ne. Avec mon fourrier, un adjudant partant en permission et le caporal d’ordinaire Rieu, je suis parti vers 5h1/2 du matin dans la voiture de Compagnie, superbe attelage trainé par deux mules et, rapides comme l’éclair, nous avons pénétré dans la ville.

 

Curieuse impression pour un bonhomme qui vit depuis bientôt trois mois sans voir de civils ou presque, que de se trouver brusquement au milieu des rues pavées, environné de maisons élevées, convoyé par des gens en chapeaux melons, ou par de gracieuses personnes vêtues de jupes courtes et chaussées de bottines à tiges interminables (et on dira que le cuir manque en France !). Après avoir posé notre adjudant à la gare, libres comme l’air dans cet endroit civilisé, nous avons commencé notre promenade à travers la ville, regardant en badauds des étalages les plus variés, nous extasiant aussi bien sur un énorme saucisson que sur un bijou étincelant.

 

Un bain s’imposait et c’est par lui que nous avons commencé. Je ne te dépeindrai pas nos ébats dans une eau délicieusement parfumée (oui, ma chère, on nous avait mis un sachet dans la baignoire) car ce ne serait pas convenable. Sache seulement que nous étions des hommes transformés au sortir de l’onde. Nous ne nous sommes reconnus qu’au son de notre voix. Après avoir quitté l’établissement thermal, nous avons parcouru tous les magasins pour faire de multiples achats dont on nous avait chargés. C…ne [Compiègne] est vraiment une charmante cité et les militaires, que leurs emplois retiennent, n’ont pas l’air de trop souffrir de la guerre.

 

Quels mouvements de troupes, que de beaux uniformes d’officiers d’état-major, d’intendance et… d’embusqués ! Bref, toutes ces douces émotions nous avaient terriblement creusés et, après une petite promenade au bord de l’A… [Aisne], nous avons fait, dans un petit restaurant qui nous avait été recommandé, un pantagruélique repas. Inutile de te dire que l’hôtelier n’a pas beaucoup gagné avec nous. Après nous être lestés comme il convient, nous avons été jusqu’au château que nous n’avons pas pu hélas visiter.

 

À la nuit, nous avons regagné nos modestes pénates toujours plus rapides que l’éclair, brûlant l’espace dans nos deux roues dernier cri. Tu vois, ma chère Rézette, qu’on a quelques distractions au D.D [Dépôt divisionnaire] et que je n’aurai pas à regretter de ne pas en avoir profité le jour où je monterai en ligne. […] Je te quitte ; je vais faire une patrouille dans le patelin car il est 21 heures et je suis de garde. »

 

Cet échange épistolaire de Jean Broquisse avec sa famille témoigne de cet abîme qui sépare l’existence du poilu dans sa tranchée et la vie à l’arrière-front, sans parler de la zone de l’Intérieur.

 

Compiègne, lors de la retraite d’août 1914, était le siège de l’état-major britannique ; puis la ville fut investie par les Allemands, contraints d’abandonner la commune le 12 septembre, après leur défaite de la Marne. Placée à une douzaine de km du front, Compiègne devient ensuite un grand centre hospitalier de la zone des armées. Constamment bombardée, elle sera, en 1917, le siège du GQG de Nivelle puis de Pétain. Certes moins qu’à Paris ou dans les villes de l’Intérieur, la guerre paraît loin. Les magasins sont achalandés. Jean Broquisse remarque aussi que les jupes de femmes ont raccourci. C’est la nouvelle mode en partie liée à la pénurie de tissus pendant la guerre.

 

Dans ce monde si loin du front, le poilu se sent presque étranger. Cependant Jean Broquisse en profite pour devenir propre, non sans humour. Son regard critique et ironique lorsqu’il déambule dans la ville montre ce malaise ressenti par nombre de soldats en permission. Pour le combattant, l’embusqué est celui qui est le plus mortifère : militaires d’état-major, fonctionnaires maintenus à leur poste, affectés spéciaux dans les usines et les hommes non mobilisables (réformés, exemptés…) À partir de l’automne 1917, Clemenceau fera la chasse aux embusqués. (Jean-Yves Le Naour)

 

 

La situation en mer Égée s’aggrave. Les Alliés veulent renforcer leur soutien à l’Armée d’Orient, assurer la continuité des services à destination des Empires coloniaux et renforcer la liaison avec la Russie par la mer Blanche. Reste le problème grec. Devant l’opposition des chefs militaires grecs, le roi Constantin refuse de se soumettre et ne livre pas les armes et les batteries comme il était convenu. L’amiral Dartige, du cuirassé La Provence où est affecté Pierre Farret, adresse un ultimatum le 16 novembre. L’amiral fait débarquer 2 000 fusiliers marins qui occupent les hauteurs d’Athènes. « C’est charmant, se serait écrié l’amiral, je vais occuper la Colline des Muses. » Et, entouré de ses cols bleus, il s’installe au Zappéion, vaste bâtiment-monument, sans se douter dans quel guêpier il se fourrait. L’arrivée des fusiliers marins déchaina la colère du peuple d’Athènes. Une foule hurlante de 10 000 Grecs surexcités assiège le Zappéion et menace aussi les ambassades. Pris au piège, l’amiral Dartige, ordonne par radio à son escadre mouillée en rade de Salamine de tirer sur Athènes. Quelques obus de 305 du Mirabeau s’abattirent dans les faubourgs d’Athènes et près du Palais Royal. Comprenant que sa capitale risquait d’être détruite, le roi demande à négocier. Dans cette affaire, les Alliés ont compté 110 morts, le chiffre des victimes grecques n’est pas connu… (Paul Chack et Jean-Jacques Antier)

 

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Carte de la Grèce et de la mer Égée, Atlas de la Guerre, Pays de France, sans date.

 

 

L’activité des U-boote ne faiblit pas. Le 14 novembre 1916, le transport de troupes de 12 000 hommes, Burdigala, est coulé, heureusement sans faire de victimes. Le 27 novembre, le paquebot Karnak, parti de Malte pour Salonique, est torpillé par le U-32. Le navire sombre en 15 minutes mais a pu être évacué dans l’ordre. Le navire-hôpital britannique Letitia recueillera tous les survivants dans la soirée. On comptera alors 17 disparus parmi les hommes d’équipage ; tous les passagers ont été sauvés. Plusieurs cargos, voiliers… ont été coulés durant le mois.

 

Sources

Claude Pommereau et Claire Maingon, Écrivains et artistes face à la Grande Guerre, Bordas, 2014.

Antoine Prost et Gerd Krumeich, Verdun 1916, Tallandier, 2015.

Louis Maufrais, J’étais médecin dans les tranchées, Robert Laffont, 2008

Frederick Hadley, Magazine 14-18, 2006



18/08/2017
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