14-18Hebdo

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Journal de la Grande Guerre de quelques ancêtres des familles Farret, Cambon et Broquisse - 18 - Janvier 1916

Olivier Farret – 12-04-2017

 

En ce matin du 1er janvier 1916, le président Raymond Poincaré se réveille « l’angoisse au cœur », dans un état de grande tristesse et d’une lassitude prononcée. Comment peut-il annoncer dans ses vœux la victoire prochaine, la fin de la guerre alors que l’année qui vient de s’écouler a été marquée sur le front occidental par les offensives d’Artois et de Champagne aussi meurtrières que vaines ? La situation s’est encore aggravée, la Russie a subi des échecs, la Serbie est rayée de la carte, l’expédition des Dardanelles est un fiasco.

 

Le 4 janvier, lors d’une séance de la commission de l’armée, Georges Clemenceau s’insurge : « Il est certain que si les choses continuent d’aller comme elles vont, nous courons à la catastrophe. Personne ne commande, pas plus le général en chef que le ministre de la Guerre. »

 

Alors que le pays est démoralisé, la presse entretient la flamme patriotique. « L’année 1916 verra la libération et la victoire. Je la salue avec confiance », écrit Louis Barthou dans Le Matin. « La position nous est favorable » titre Le Figaro. Et Le Petit Journal ose écrire « Trois mois nous séparent seulement de ces jours où nos troupes doivent chasser l’ennemi hors de France. » Quant au journal La Croix, il adresse une prière à Dieu pour que la victoire soit au rendez-vous. (Jean-Yves Le Naour)

 

Pour Joffre et les alliés, 1916 doit être l’année de la rupture, grâce à une grande offensive conjointe franco-britannique sur la Somme dès que les forces seront rassemblées, appuyée par l’activation de fronts secondaires. Il est décidé un renforcement de l’Armée d’Orient qui a pris pied à Salonique, avec une nouvelle armée serbe, une aide accrue à l’Italie et à la Russie. Un vaste plan de modernisation et de motorisation est mis en chantier, en particulier pour l’artillerie.

 

1916 sera l’année de la Somme !

 

Conscient des initiatives alliées, le général Falkenhayn et l’état-major allemand veulent aussi la rupture à l’ouest. Le 6 janvier, Le haut commandement arrête la décision de lancer une attaque d’envergure sur Verdun qui forme un saillant dans les lignes allemandes, pouvant être bombardé des deux côtés. Une victoire à Verdun ferait du Kronprinz, chargé de l’attaque, un vainqueur prestigieux. Verdun tient une place particulière dans l’histoire européenne ; c’est la ville du traité de 843 qui partagea l’Europe et la vieille place prise en 1792 et en 1870.

 

Après la défaite de 1870, le général Raymond Adolphe Séré de Rivières conçoit un écran de fortifications mettant à l’abri l’armée française en train de mobiliser dans le cas d’une attaque massive et soudaine des Allemands. Verdun, dans un périmètre de 45 km, compte 28 forts, dont 16 ont été modernisés par adjonction d’une carapace bétonnée supplémentaire au moment de la révolution technologique constituée par l’obus torpille à la fin du XIXe siècle. La ville de Verdun, porte du royaume sous l’Ancien Régime, dorénavant « avant-garde de la République », accueille une garnison importante, de l’ordre de 65 000 hommes en temps de paix. Il faut rappeler qu’avec le rattachement de la Moselle à l’empire allemand, Metz, située à 70 km à l’est de Verdun, est reconnue comme la plus puissante place forte du monde durant le conflit, la Moselstellung. (François Cochet, Rémy Porte)

 

Ce même jour, la Chambre des Communes adopte le service militaire obligatoire pour tout Britannique célibataire ou veuf âgé de 18 à 41 ans. En France, la classe 1917 est incorporée par anticipation.

 

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Place forte de Verdun et sa double ceinture de forts détachés dont la plus éloignée est devenue nécessaire du fait de l’accroissement de la portée de l’artillerie résultant de l’invention de l’obus à la mélinite, vers 1885.

 

 

Le 161e RI de Paul Farret a quitté l’Argonne pour rejoindre en arrière du front Vauciennes dans la région d’Epernay. Après avoir complété ses effectifs (perte de 1 000 hommes en 1915), le régiment est mis en réserve et au repos pour parfaire son instruction dans un camp avec son nouveau chef de corps, le lieutenant-colonel Goybet. Le 161e fait partie de la 40e DI (32e CA).

 

Depuis le début de la guerre, un certain nombre de camps d’instruction sont établis, dans la zone des armées où les combattants sont dits « au repos » par rapport au temps passé dans les tranchées. Certains combattants ont laissé des témoignages mitigés sur ces séjours loin du canon. Le capitaine Pastre écrit : « Un calme plat régnait dans les vergers puisqu’on ne se battait plus, mais il fut de courte durée, car on nous ordonna de refaire de la manœuvre ; il fallait remettre en main les hommes et tenir en haleine les officiers… ». L’Etat-major avait consigné dans des documents secrets « L’instruction sur le combat offensif des unités » avec de nouvelles tactiques d’attaque par petits-groupes et l’emploi raisonné des mortiers de tranchées. (Frédéric Rousseau)

 

Le régiment d’André Farret est dans le secteur de Mesnil-les-Hurlus, en bordure de la forêt d’Argonne, sur la route entre Reims et Verdun. Durant plusieurs semaines, le 173e RI (126e DI, 15e CA) aura à supporter des bombardements quotidiens parfois violents. « Le 9 janvier, les Allemands, avec l’aide de 80 batteries, exécutent contre nos tranchées de Saint-Hilaire-le-Grand à Ville-sur-Tourbe un violent bombardement par obus lacrymogènes et obus de gros calibre puis lancent une attaque, précédée de lance-flammes…. » écrit le général Gouraud, commandant la IVe Armée, à peine remis de ses blessures aux Dardanelles. Le régiment ne participera pas à des attaques. Il s’emploiera surtout au renforcement des organisations défensives de cette partie du front.

 

Dans cette région de Champagne, les villages de Mesnil, Perthes, Souain seront totalement anéantis durant la guerre. Ces terres ravagées font partie de la zone rouge et seront inclues dans le camp militaire de Suippes, de 13 500 ha, créé en 1950. C’est un camp à la vocation d’entrainement au tir d’artillerie. Il contient aussi des silos pour le stockage des obus chimiques de la Première Guerre mondiale (actuellement plus de 17 000 obus).

 

Actuellement, dans le cadre du projet SECOIA (Site d’Elimination des Chargements d’Objets Identifiés Anciens), les munitions sont collectées et rassemblées dans le camp de Suippes avant d’être acheminées vers le camp militaire de Mailly dans l’Aube pour être détruites. Il faut signaler que jusqu’en 1997, les munitions issues du conflit étaient détruites par pétardage en mer. On les faisait exploser dans la baie de Somme et les résidus étaient emportés dans la Manche par la marée. Chaque année, entre 10 et 20 tonnes de munitions chimiques sont mises au jour en France lors de labours ou à l’occasion de terrassements. L’installation a une capacité de destruction maximale de 42 tonnes par an (soit environ 3 000 munitions) ; le démarrage de SECOIA a eu lieu (a priori) à la fin de l’année2016. Le stock actuel atteint environ 320 tonnes, soit plus sept ans de travail pour l’installation… Selon les estimations de la Direction générale de l’armement, un quart du milliard d’obus tiré pendant la Grande Guerre n’a pas explosé !

 

Farret18 image 2 Obus chimiques.jpg

Obus chimiques devant être détruits, www.aube.gouv.fr

 

 

Le caporal Jean Broquisse est toujours dans le camp de formation de Farges-en-Septaine près de Bourges. Dans ses lettres, il espère que « 1916 connaîtra la fin de la tuerie ». Il revient de quatre journées de permission « merveilleusement remplies » durant lesquelles il a retrouvé à Bordeaux ses cousins Henri Rideau et Elie Gillet. « Quant aux sœurs, je les ai trouvées toutes deux avec des mines superbes ». L’ambiance au camp de Farges est pesant, un certain nombre de soldats ne sont pas revenus de permission et considérés comme déserteurs. « Un pauvre caporal s’est fait arrêter à Urrugne, près de Saint-Jean-de-Luz… Il sera traduit sous peu en conseil de guerre et cela va lui coûter bien cher. Comme c’est dommage, c’était un si bon garçon. », écrit Jean Broquisse à sa mère.

 

En 1914, l’armée française entre en guerre avec un code de justice militaire datant de 1857, complété par une loi du 18 mai 1875 portant sur son fonctionnement en temps de guerre. Cette justice est exercée par le biais des conseils de guerre. La philosophie générale est résumée en un mot « intimidation ». Ainsi, en présence de l’ennemi, trahison, abandon de poste, refus d’obéissance, désertion… ont pour sanction la même peine : la mort. De 1914 à 1918, 2 500 condamnations à la peine capitale ont été prononcées entraînant la mort d’au moins 670 combattants. (François Cochet, Rémy Porte)

 

Dans ce cas présent, une lourde peine de prison, voire l’envoi au front dans une section disciplinaire a pu être prononcée.

 

Les manœuvres s’intensifient en raison du départ prochain des unités constituées vers le front.

 

 

En janvier 1916, l’armée serbe en déroute est arrivée sur les côtes albanaises. La marine française, assistée par une escadre britannique et par des unités italiennes sauvent les restes de cette armée, soit près de 150 000 hommes.

 

« C’était, rapporte Firmin Duguet, de véritables squelettes, au dernier degré de l’épuisement, en haillons, couverts de vermine qui, le 22 janvier 1916, commencèrent à débarquer à Corfou, soit 17 000 hommes pour le premier convoi. Ils étaient décimés par le typhus. Des cas de choléra furent bientôt détectés. Or « rien n’avait été prévu pour les recevoir. Seul existait un lazaret de 130 lits et une étuve qui permet d’épouiller dès le début 1 000 hommes par jour. Les malades sont abrités sous des tentes fabriquées avec des voiles prêtées par la marine. Deux médecins militaires et deux médecins de marin. Ils sont seuls pour 5 000 malades. » (Vincent Viet)

 

 

L’activité du port de Bizerte, relais stratégique en Méditerranée, devient très importante en 1916. La flottille des torpilleurs sera bientôt renforcée. Comme pour le torpilleur 330 de Pierre Farret, les missions doivent satisfaire à toutes les nécessités.

 

Le Gouvernement Militaire de Bizerte voit son infrastructure sanitaire s’étoffer. Le centre hospitalier comprend deux hôpitaux permanents : l’hôpital maritime de Sidi-Abdallah et l’hôpital militaire avec une capacité de 300 lits chacun. Avec l’échec des Dardanelles et la déroute de l’armée serbe, blessés et malades affluent ; les hôpitaux sont vite saturés. Dans l’urgence, l’hôpital de la Marine voit sa capacité hospitalière portée de 300 à 3 500 lits, par l’adjonction d’hôpitaux temporaires baraqués et 5 000 lits pour l’armée.

 

De janvier à avril 1916, près de 21 000 soldats serbes débarquent et 17 000 sont hospitalisés : « Ils présentaient diverses maladies contagieuses alliées à la misère physiologique la plus extrême, mais surtout à deux graves infections balkaniques, le choléra et le typhus exanthématique. » (Barthélemy-Brunet). Ce choléra est apporté le 9 janvier 1916, par le croiseur-cuirassé Jules-Michelet. Sa découverte impose des mesures draconiennes : visites quarantenaires, mesures d’isolement de cinq jours sur le lac de Bizerte puis débarquement surveillé par la troupe armée. Les plus gravement atteints sont pris en charge, au large par les chalands, débarqués à Sidi-Abdallah, transbordés sur le quai dans un train sanitaire et menés à destination. Les navires, avant de reprendre la mer subissent une désinfection rigoureuse. Du 9 janvier au 21 avril 1916, 22 navires amèneront en Tunisie, d’Albanie ou de Corfou près de 20 000 militaires serbes contaminés par le choléra et le typhus, transformant le port de Bizerte en une immense cité sanitaire. (Extrait du rapport du médecin inspecteur général Grall, daté du 19 avril 1916, in François Olier et Jean-Luc Quénec’D’hu).

 

Un ossuaire à Ferryville rappelle le passage des Serbes et leurs nombreuses pertes.

 

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, les guerres s’étaient accompagnées d’un nombre de morts par maladie, en particulier épidémiques, très supérieur à celui des morts du fait des combats. On se souvient du typhus pendant la retraite de Russie (1812), du choléra pendant la guerre de Crimée (1853-1856), du paludisme pendant la campagne du Mexique (1861-1867) et de la variole pendant la guerre franco-prussienne de 1870-1871. Lors de la Grande Guerre, les armes devenues terriblement plus efficaces et un début de maîtrise des maladies infectieuses (vaccination, mesures d’hygiène, désinsectisation…) ont inversé cette tendance. Il n’en reste pas moins vrai que la guerre a commencé par une épidémie très grave de typhoïde et s’est terminée avec une encore plus redoutable épidémie de grippe. (Marc Morillon). A Gallipoli, les Franco-britanniques terminent le réembarquement de leurs troupes dans la plus grande discrétion. Plus à l’ouest, les forces françaises et italiennes patrouillent entre Bizerte, Otrante et Corfou, bloquant la flotte autrichienne dans ses bases de l’Adriatique. Les axes vitaux sont libres : canal de Suez-Gibraltar, Salonique-Bizerte, Afrique du Nord et Moyen-Orient-France, avec les ports de Sète, Marseille et Toulon.

 

La guerre sous-marine s’intensifie en Méditerranée et les pertes pour les Alliés dépassent les 125 000 tonneaux. Au début de 1916, dans les environs de Carthagène en Espagne, deux U-boote réussissent à débarquer des espions dont le jeune enseigne de vaisseau Canaris, futur amiral et chef de l’Abwehr du IIIe Reich. Ce dernier tenta d’organiser un réseau d’information pour les U-Boote ; découvert, il sera récupéré par l’U-35 commandé par le kapitänleutnant Lothar Eugen von Arnaud de La Perière. Avec ce sous-marin, celui-ci effectuera quatorze missions au cours desquelles il enverra par le fond 189 navires marchands et deux canonnières.

 

L. von Arnaud de la Perière dira plus tard : 

« Nous faisions stopper le navire, l’équipage embarquant dans des canots, nous examinions les papiers du bateau, nous indiquions à l’équipage la route vers la terre la plus proche, et nous coulions notre capture. »

 

D’ascendance française, son arrière-grand-père Jean Gabriel Arnaud, originaire du Berry, lieutenant d’artillerie, s’était mis au service du roi de Prusse Frédéric le Grand, devint général et fut anobli par le roi. (Paul Chack)

 

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A droite Lothar von Arnaud de la Perière, dans la baignoire de l’U 35

Quelque part en opération en Méditerranée. (Jean-Philippe Dallies-Labourdette)

 

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Rencontre entre les sous-marins U 35 et U 52 en mer Méditerranée en 1916

Photo inconnue, wikipedia.org

 

A la suite d’interventions de députés au plus haut niveau, dont celle du lieutenant-colonel Driant, à propos de la faiblesse des défenses du front de Verdun, le général de Castelnau, adjoint de Joffre, ordonne des travaux d’urgence, le renforcement en artillerie et la mise en route de deux divisions d’un corps d’armée de réserve (20e CA) entre Bar-le-Duc et Souilly. Et pourtant, le 26 janvier, le commandant du 30e CA qualifie son secteur de « terrain à catastrophe ». Joffre ne croit pas à une attaque sur Verdun et entend conserver l’essentiel de ses forces pour la future offensive sur la Somme.

 

A la fin du mois de janvier, des raids de Zeppelins ont lieu de nuit sur la région parisienne ; malgré l’intervention de l’aviation, Belleville, Ménilmontant, Ecouen et Le Bourget sont bombardées. Plusieurs civils sont tués. Dans l’est de l’Angleterre, un raid de zeppelins cause la mort de 70 personnes et 113 blessés. Un zeppelin bombarde aussi Salonique faisant 15 morts.

 

Sources

Jean-Yves Le Naour, 1916, Perrin, 2014

François Cochet, Rémy Porte, Dictionnaire de la Grande Guerre, Robert Laffont, 2008.

Guy de Hallé, Le système Séré de Rivières, Ysec, 2001.

Frédéric Rousseau, La guerre censurée, Le Seuil, 1999.

Vincent Viet, La santé en guerre, Sciences Po. Les Presses, 2015.

Marc Morillon, Les épidémies dans les troupes françaises pendant la Grande Guerre, Médecine et Armées, T. 44, n°1, 2016.

François Olier et Jean-Luc Quénec’D’hu, Hôpitaux militaires dans la Guerre 1914-1918, Tome IV, Ysec, 2013

Paul Chack, Histoire maritime de la Première Guerre mondiale, France-Empire, 1992.

Jean-Philippe Dallies-Labourdette, Les U-boot du Kaiser, Histoire et Collections, 2009



21/04/2017
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