14-18Hebdo

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Journal de la Grande Guerre de quelques ancêtres des familles Farret, Cambon et Broquisse - 10 - Mai 1915

Olivier Farret – 02-01-2017

 

Sur le front occidental, les Alliés relancent les offensives en Artois, contre la crête d’Aubers et de Vimy où la guerre des mines fait rage. En Argonne, les divisions françaises ont transformé la forêt en un véritable réduit hérissé de fortifications de campagne et de nids de mitrailleuses, avec en arrière les baraquements semi-enterrés destinés à abriter les troupes.

 

Un témoin oculaire allemand témoigne : « L’ennemi avait bâti cette forteresse naturelle avec tous les moyens inimaginables. Dans ces ravins et ces gorges se trouvaient des sous-bois impénétrables et des buissons d’épines. L’ennemi avait renforcé ces abattis naturels avec des fils de fer barbelés tendus, des chevaux de frise et des rouleaux de fils de fer… devant la côte 285, la Fille Morte et le Ravin des Maurissons. »

 

Le 150e RI est en ligne, sur le saillant de Bagatelle. Ces documents permettent de situer les compagnies en particulier celle de mon grand-père (10e Cie)

 

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Photographie aérienne

Secteur de Bagatelle

Répartition des compagnies en 1ère ligne.

10e Compagnie du Capitaine Paul Farret (tracé rouge)

 

 

L’historique du régiment de Paul Farret (souvent cité dans le texte) complété des mémoires du capitaine Ensales rendent compte de l’intensité des combats de ce premier jour de mai :

 

Le 1er mai, à 17 h 30, l’ennemi fait exploser une mine et déclenche une violente attaque au lance-flammes sur le front du 3e bataillon (commandant Thomas) du 150e RI : 9e Cie, 10e Cie de Paul Farret, 11e et 12e Cie ; l’artillerie allemande pilonne nos arrières et isole nos compagnies de 1e ligne. Toute liaison est rendue impossible de l’arrière à l’avant. Aucun secours ne peut être donné aux unités avancées. Le secteur a peu de munitions (600 pétards en réserve). Surprises dans un premier temps, les compagnies se ressaisissent et tiennent bon durant une heure alors que les munitions commencent à manquer.

 

Un soldat de la 9e Cie écrit :

« Vers 6 h du soir, les Boches débouchent de partout : des blockhaus 2 et 4, du barrage de droite de Bagatelle. Comme beaucoup de mes camarades, je suis debout sur le parapet et nous abattons les Allemands à coups de fusil et de baïonnette. Notre commandant le capitaine Juge (un autre ami de Paul) debout lui aussi, dirige le combat, blessé, il tombe, se redresse et s’écrie : « courage mes enfants, tenez, tenez toujours ! » Il a son révolver dans la main droite et une grenade dans la main gauche. En le voyant, nous ne pouvons faire autrement que de l’imiter. Il est de nouveau blessé et beaucoup de copains restent sur les parapets. Il ne veut pas qu’on l’emporte et continue à exalter l’ardeur de ses hommes. Il reçoit une troisième blessure. Cela fait plus d’une heure que nous tenons mais nous ne sommes vraiment pas beaucoup ; nous réussissons à nous replier entre les lignes ; nous ne sommes que 23 avec un seul officier ».

 

La 10e compagnie de Paul Farret réussit à contenir l’ennemi et la 11e Cie contre-attaque à la baïonnette. La 10e Cie qui n’a plus de munitions ne cède le terrain que pied à pied, construisant et défendant dix-neuf barrages successifs pour reculer de cent mètres. Autour de chaque barrage s’engagent des mêlées furieuses ; nos hommes contre-attaquent par le parapet, à la baïonnette, ils se battent à coups de crosse et parviennent à arrêter le mouvement de l’ennemi… [Souvenons-nous de la devise du 150e RI : « Par le fer quand le feu manque »]. Les Allemands épuisés, cessent leurs attaques de ce côté vers 20 h sans avoir atteint la 3e ligne française. Plus à gauche, la 12e Cie encerclée, n’ayant plus de pétards, se fraie un passage à l’arme blanche et se reconstitue dans la ligne de réserve où sur deux rangs (un rang à genoux sur le parapet, un rang par les créneaux) elle arrête par son feu l’assaillant qui subit de fortes pertes et fait demi-tour.

 

A 19 heures, une nouvelle attaque allemande est déclenchée, stoppée par les Français épuisés. Des pétards pris à l’ennemi permettent d’envisager de tenir la nuit. A 21 heures, le calme est rétabli et les Allemands n’ont pu prendre que les deux premières lignes.

 

Jusqu’au 3 mai les positions sont consolidées avec l’aide de deux autres régiments. Les pertes sont importantes : 1 officier tué, 8 blessés, 1 disparu ; 6 sous-officiers tués, 34 blessés, 7 disparus ; 57 soldats tués, 361 blessés, 145 disparus. Le 3 et 4 mai, le régiment avec de lourdes pertes (620) récupère avant un nouvel effort.

 

Le 5 mai, 9 h 15, les mitrailleurs du 161e et du 150e sont sur la parallèle de départ et se portent sans hésitation à l’attaque de toute la ligne de tranchées. A gauche, le bataillon Millot, la compagnie Mugnier et la compagnie de mitrailleurs Farret sont accueillis par un ouragan de feu déchainé sur leur flanc gauche par les mitrailleuses, de face par les tirailleurs ennemis et des mitrailleuses que les Allemands ont eu le temps de placer pendant la nuit ; elles sont dissimulées par une levée de terre et 3 réseaux de fils de fer. Toutes nos unités sont littéralement fauchées. Les uns sont tués, les autres blessés, quelques-uns échappent à la mort en s’aplatissant dans des trous d’obus, les derniers en rentrant immédiatement dans les parallèles de départ. Le commandant Millot, le capitaine Mugnier, le caporal de la Chapelle, le caporal de Chasteigner, presque tous leurs lieutenants et sous-lieutenants sont tués.

 

Le capitaine Farret de la compagnie des mitrailleuses du 150e se terre dans un trou d’obus avec ses mitrailleurs. Il en reviendra le soir quand la nuit sera tombée. A droite, le bataillon Cloarec, grâce aux trouées faites dans les réseaux par nos hommes, la nuit, atteint sans trop de grosses pertes l’ouvrage allemand où il tue les derniers défenseurs de la ligne allemande. (Source SHD, Argonne – mai 1915)

 

Le régiment est relevé le 6 mai sur la ligne de Bagatelle. A 17 heures, un bombardement intense a lieu sur tout le secteur, suivi d’une attaque allemande, rapidement repoussée. Le colonel Querette, commandant la brigade est blessé. A 19 heures, à La Fontaine-aux-Charmes, le colonel Henri de Cheron, commandant le 150e, est grièvement atteint par un éclat d’obus au moment où, le dernier, il allait quitter le secteur. Evacué sur l’hôpital complémentaire Chanzy à Sainte-Menehould, il expire le 7 mai à 1 h 17 du matin :

 

« Dernière et grande victime de Bagatelle, le colonel de Cheron, qui meurt le lendemain des plus sanglants combats est pleuré de tous. Adoré de ses officiers comme de la troupe, le colonel laisse le souvenir d’une superbe et chevaleresque figure de soldat. » (Capitaine Ensales). Le colonel de Cheron est promu Officier de la Légion d’honneur à titre posthume.

 

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Colonel Henri de Cheron

Chef de corps du 150e RI

 

Pour les 173 régiments d’infanterie d’active, 122 (41 colonels et 81 lieutenants colonels) sont Morts pour la France alors qu’ils étaient à la tête d’un régiment, et 177 (55 colonels et 122 lieutenants colonels) ont été blessés plus ou moins grièvement. Sur 173 chefs de corps à la mobilisation, 46 ont trouvé la mort durant la guerre, 35 autres ont été blessés et seulement 4 ont été évacués pour maladie. Ces données sûrement incomplètes ne tiennent pas compte des 250 chefs de bataillons ou capitaines, chefs de corps temporaires qui ont été tués. (Pages 14-18, Forum, perte des chefs de corps).

 

Le chef de bataillon Faure-Baulieu, du 161e RI, nommé lieutenant-colonel, prend le commandement du régiment le 10 mai. Moins exposé, le 150e tient les secteurs du Four-de-Paris et de Saint-Thomas dans le bois de la Gruerie. Le reste du mois est relativement calme. Les relèves se succèdent avec leurs échanges de coups de feu, duels d’artillerie, travaux dans les tranchées, périodes coupées d’exercices au cantonnement et la remise en condition des hommes et des équipements.

 

 

A l’occasion des durs combats de Bagatelle, Paul Farret reçoit une nouvelle citation :

« Officier des plus énergiques et des plus courageux, qui, le 1er mai, a donné la mesure de son caractère dans des conditions difficiles. Au cours d’une attaque allemande des plus violentes, sous un jet de pétards intenses, ne cède le terrain que pied à pied. Sur une profondeur de 100 mètres, il construit successivement, sous le feu, 19 barrages qu’il défend à la baïonnette et exécute plusieurs contre-attaques pour les dégager. »

Le Général, commandant le 32e CA, 3e Armée. (Citation n°395 à l’ordre du 32e corps d’armée du 23 mai 1915)

 

 

Pour le régiment, le bilan des pertes est très lourd. Au cours de la période du 12 janvier au 5 mai 1915, dans l’Argonne, on relève : 436 tués, 2 392 blessés, 1 193 évacués dont plus de 1 000 pour gelures des pieds, 325 disparus. Le 161e, le « régiment frère », a perdu 4 785 hommes dont 500 tués, 2 232 blessés, 1 832 évacués, 52 disparus.

 

 

Le régiment d’André Farret (173e) s’accroche à la crête des Éparges. Après les combats incessants d’avril, les Allemands réitèrent les 3, 4 et 5 mai leurs tentatives aux abords de la tristement célèbre tranchée de Calonne et en direction de Mouilly. La préparation d’artillerie est d’une extrême violence. Le 173e contribue, avec le 67e RI de Soissons, le 54e RI de Compiègne et les réservistes du 301e, à repousser à la grenade l’assaut de l’aile gauche d’une division allemande qui cherche à faire tomber la hauteur des Éparges. Un soldat de la 12e division d’infanterie écrira à sa femme : « Tu ne peux pas savoir ce que l’homme peut faire contre l’homme… » Après les durs combats des Hauts de Meuse, le régiment est relevé et mis au repos à l’arrière avant de rejoindre la Marne.

 

De février à mai, les pertes françaises s’élèvent à 50 000 hommes dont 10 000 tués ou disparus ; les pertes allemandes sont comparables. Les Éparges préfigurent Verdun. Les hommes, tels des animaux, sont réduits à des réflexes de survie :

« Il n’y a plus de compagnies, plus de sections, mais seulement des escouades [15 hommes], des fractions d’escouades, des hommes qui seuls ou à deux par deux, trois par trois, cherchent dans la nuit qui tombe l’emplacement de tir le plus favorable, le coin de terre où ils pourront le mieux tenir. » rapporte le commandant de Ferrier.

 

Hospitalisé durant 16 mois pour ses blessures puis réformé, Maurice Genevoix écrira de cette bataille : « Ce que nous avons fait, c’est plus qu’on en pouvait demander à des hommes et nous l’avons fait ».

 

 

La santé de Jean Broquisse s’améliore de jour en jour ; il quitte l’hôpital de Trompeloup pour terminer sa convalescence dans un centre de repos, l’hôpital auxiliaire n°42, géré par la Société de Secours des Blessés Militaires (SSBM) fondée en 1864. La SSBM, l’Association des Dames de France (1879) et l’Union des Femmes Françaises (1881), joueront un rôle sanitaire majeur durant la Grande Guerre.

 

Jean Broquisse exulte à l’entrée en guerre de l’Italie auprès des Alliés : « Enfin, je renais à l’espoir pour l’Italie. Vraiment, je crois que ça y est ! Ils commencent même à embrocher quelques Autrichiens sur la frontière. Ce que Guillaume doit rager !!! ». Les lettres nous apprennent l’exode des populations du Nord à Villefranche-de-Rouergue : « Trois mille personnes arrivées à Villefranche, il a fallu les loger, pourvoir à leur vie. Il y aussi beaucoup de troupes dans la ville. » Les nouvelles du front sont rassurantes pour les cousins Henry et Élie ; oncle Paul grand blessé est décoré de la médaille militaire : « On voit qu’il est heureux au possible. Il dit que cela l’aidera à attendre la guérison. »

 

Il reçoit de nombreuses lettres qui nous apprennent ainsi le torpillage par un U-Boot du paquebot britannique Lusitania le 7 mai 1915 au large des côtes d’Irlande. Sur 1 959 passagers, 1 198 disparaissent dans le naufrage. Parmi eux, 128 Américains. Ce drame a un retentissement international ; il sera un des facteurs de la sortie des Etats-Unis de leur neutralité.

 

 

En Méditerranée, la flottille des 20 torpilleurs dont celui de Pierre Farret patrouille inlassablement pour protéger les lignes de communication face à la menace sous-marine allemande et autrichienne. L’amiral Boué de Lapeyrère réclame des renforts en patrouilleurs. Le ministre de la marine décide la réquisition de 22 chalutiers à vapeur militarisés qui sont expédiés en Méditerranée. Afin de porter un ravitaillement régulier aux troupes engagées à Gallipoli, la Marine crée le groupe Goliath-Shamrock fort d’une douzaine de petits cargos de 500 tonneaux et d’autant de remorqueurs de haute mer. Ces caboteurs sont militarisés. Toutes ces forces auxiliaires appuient l’Armée Navale.

 

Avec l’entrée en guerre de l’Italie, une convention navale entre les Alliés en Méditerranée est signée le 10 mai 1915 : les flottes alliées coopéreront ensemble avec le plus grand accord. Le commandement britannique s’exercera sur la Méditerranée orientale ; le commandement italien, outre ses propres côtes et ses îles, surveillera les eaux du golfe de Tarente et celles de l’Adriatique. La France a le commandement sur tout le reste de la Méditerranée, avec les bases navales de Toulon, Alger et Bizerte.



06/01/2017
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